in

Interview d’Ilyasah Shabazz, fille de Malcolm X

Notre collaborateur a rencontré à New York, Ilyasah Shabazz, troisième fille de Malcolm X, qui se bat aujourd’hui pour faire perdurer la mémoire de son père.

On a commémoré, le 21 février 2005, les 40 ans de la disparition de Malcolm X. Comment entretenir la mémoire de cet homme hors du commun ?

Nous sommes à l’Audubon Ballroom, ici -même où mon père fut assassiné en 1965. Depuis cette date, ma mère (décédée en 1997), n’a cessé de vouloir transformer cette salle en lieu du souvenir. Après des années de persévérance et pression sur les autorités, nous sommes sur le point d’y arriver. L’Audubon sera bientôt un centre éducatif (The Malcolm X and Dr. Betty Shabazz Memorial and Education Center) pour les jeunes d’Harlem avec une bibliothèque permanente et des expositions. La tenue de débats sur différents thèmes comme la diaspora africaine ou la communauté noire américaine et des projections de films sont prévus. Aujourd’hui ce lieu tragique est devenu un symbole de lumière.

Quels sont les problèmes auxquels est encore confrontée la communauté noire
aux Etats-Unis ?

Je crois qu’il faut lier deux phénomènes interdépendants. Le manque de culture et de connaissance de notre histoire, la Diaspora des Africains et la discrimination raciale. Mon père avait bien su discerner ces phénomènes.

En 1962, il déclarait : « Il y a une raison pour laquelle nous sommes traités ainsi : nous ne connaissons pas notre histoire ! L’Américain appelé le Nègre est un soldat qui ne connaît pas son histoire, c’est un serviteur qui ne connaît pas son histoire, c’est un diplômé de Yale ou de Columbia qui ne connaît pas son histoire, il est donc limité, confiné et est tenu sous contrôle ».

Il ajoutait le 18 janvier 1965 : « le programme éducatif américain est totalement élaboré pour faire perdurer cette domination du blanc sur le noir. Si toute la population américaine recevait une éducation qui reflétait avec exactitude l’histoire et la contribution de l’homme noir pour les sciences ou la civilisation, je pense que beaucoup de blancs seraient moins racistes et n’auraient plus ce sentiment de supériorité. Dans le même temps, le sentiment d’infériorité que ressent l’homme noir serait en partie effacé. C’est à l’éducation de l’éliminer. Avoir des écoles et des universités ne signifie pas que vous avez une éducation ».

Et je compléterais en disant qu’avant qu’il y ait Yale ou Harvard, il y a avait l’université de Tombouctou où le peuple africain enseignait à des gens du monde entier. Qu’avant l’Empire Romain, il existait des pyramides le long du Nil. Et s’il y a encore des gens pour penser que Cléopâtre ressemblait à Elisabeth Taylor et Moïse à Charlton Heston, alors nous privons nos enfants d’une éducation juste et ne faisons que retarder notre pays sur la voie de la vérité et du progrès.

Quels souvenirs avez-vous de votre père ?

J’étais en adoration devant mon père. Notre foyer s’illuminait à chaque fois qu’il franchissait le pas de la porte. Même débordé, il prenait le temps de jouer avec mes soeurs et moi. J’avais tout de même une sorte de rituel avec lui. Je l’attendais le soir devant la porte d’entrée. A son retour, il me prenait dans ses bras, allait chercher une boîte de cookies et nous installait sur le canapé. Je m’endormais très souvent pendant que lui regardait longuement les informations. Aujourd’hui, quand je regarde ses mémoires, ses discours, sa vision, son intégrité et sa sincère compassion pour l’humanité, je retombe en admiration une nouvelle fois.

Quel est votre sentiment sur les discriminations que subissent les Musulmans aux Etats-Unis depuis le 11 septembre ?

J’estime que montrer du doigt les Musulmans et dénigrer l’Islam à partir de la tragédie du 11 septembre est tout simplement faux et malintentionné. Il est absurde de condamner une religion toute entière à cause de la folie d’une minorité d’entre eux.

Qu’avez-vous pensé du film « Malcolm X » de Spike Lee (sorti en 1992) ?

Je pense que Spike Lee a très bien adapté l’Autobiographie (The Autobiography as told to Alex Haley) sur le grand écran. Malgré tout, même la meilleure adaptation de ce livre ne pouvait pas raconter la totalité et l’exactitude de sa vie. L’autobiographie perpétue le mythe, qu’avant son séjour en prison et sa rencontre avec Elijah Muhammad, mon père n’était un voyou illettré qui aurait pu à peine écrire son nom. Ce n’est pas exact. Sa mère était une femme éduquée qui parlait cinq langues et qui était secrétaire dans l’Association de Marcus Garvey pour l’Union et le Progrès des Noirs. Elle a élevé et éduqué ses enfants avec application. Ils récitaient l’alphabet en français, apprenaient l’histoire, lisaient les articles de Marcus Garvey et ils étaient réprimandés à chaque mot mal employé.

Selon vous si votre père était vivant, quels combats mènerait- il aujourd’hui ?

Mon père se battrait, sans doute, avec force contre la généralisation de l’immoralité, notamment sexuelle, présente dans la société d’aujourd’hui. Obscénité particulièrement inhérente à certains genres de musique actuelle. Je crois qu’il aurait encouragé les jeunes à se tourner vers l’émergence du hip-hop, phénomène qui a été un élément capital dans la libération de notre communauté, mais il les aurait dissuadés de l’emploi de vocabulaire vulgaire qui dégrade nos femmes et notre communauté.

Il aurait ainsi incité les artistes célèbres à mettre leur notoriété et leur argent au profit de notre peuple et non à acheter de grosses chaînes en or.

Pour finir, pensez-vous que l’on connaîtra un jour la vérité sur l’assassinat de votre père, derrière la version officielle.

Je suis toujours touchée que cette question continue à intriguer des milliers de personnes. Il y a évidemment encore de nombreux mystères, certains cachés par le gouvernement. Malheureusement, je n’ai ni les moyens, ni le temps de continuer l’enquête sur les circonstances entourant la mort de mon père. Entretenir sa mémoire est un premier combat, la vérité éclatera d’elle-même un jour.

Propos recueillis par Sylvain Pierron

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attentat du PKK contre un média et silence des politiques français

Universitaires et étudiants musulmans dans le collimateur de la police de New York