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Histoire du mot « musulman » (laviedesidees.fr)

Que désigne le mot « musulman » ? Une religion, une origine, une culture ? Pour envisager cette question complexe, il faut mesurer le poids historique du terme en contexte colonial, recouvrant stigmatisation et retournement du stigmate.

D’après les chiffres qui circulent, il y aurait en France plusieurs millions de musulman.es, dont une majorité est de nationalité française, l’islam étant considéré comme la deuxième religion du pays. Cette affirmation, fréquemment relayée et commentée dans les médias, parait à première vue ordinaire. Mais qui au juste est ainsi comptabilisé ? Quantifier le nombre de musulman.es nécessite de savoir qui est représenté.e comme le ou la musulman.e en France, et il s’agit pour cela de pouvoir définir le terme. Être musulman.es, est-ce s’affilier — ou être affilié.es — à une religion, une culture, une origine ? Dès lors, sommes-nous bien certain.es de traiter d’islam ou plutôt d’assignations ethnico-raciales ?

Rappelons-nous ce fameux « musulman d’apparence […] bien que catholique » mobilisé par Nicolas Sarkozy lors des meurtres perpétrés par Mohammed Merah ; il s’agissait de traiter d’une « apparence » c’est-à-dire de traits phénotypiques, et éventuellement d’une origine supposée qui n’était pas en lien avec une religion puisqu’ici l’individu était catholique. Durant mon enquête, « l’origine » et la religion ont souvent été mises en relation. « T’es un Arabe, t’es d’origine musulmane, c’est un tout, ça va avec », explique un enquêté lorsque je lui demande s’il se considère comme musulman. Pour lui, la foi individuelle ou l’athéisme n’ont aucune influence sur le fait d’être identifié en tant que musulman. « Les gens refusent de nous appeler des Français et c’est tout, donc on est toujours d’origine musulmane, fils de l’immigration, beurs ou musulmans, c’que vous voulez, et surtout quand on s’appelle Mohammed et qu’on a une tête d’Arabe. Mais dire qu’on est tout simplement Français, non, parce que de part et d’autre d’ailleurs, un Français ne peut être que, comme dit le Général de Gaulle, blanc, chrétien, de culture gallo-romaine et européenne. » Ces extraits d’entretien sont tirés de ma recherche doctorale effectuée entre 2010 et 2016 sur l’identité musulmane. En se centrant sur la signification du mot « musulman », elle propose une vision synchronique traitant des différentes mobilisations du qualificatif dans l’identification de soi en tant que musulman.es, et une autre diachronique analysant la trajectoire socio-historique de la catégorie et les significations du terme. On se propose donc ici de démêler les usages multiples et ambivalents du mot « musulman ». Sans chercher à en donner une « bonne » ou « vraie » définition, on envisagera un ensemble d’hypothèses quant à sa signification. À quels moments le mot est-il apparu ? Pourquoi un sens prévaut-il plutôt qu’un autre ? Tout au long de ce voyage socio-sémantique au cœur du mot « musulman », on interrogera les types de catégorisation construits historiquement, les évolutions du sens et des représentations.

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Remonter le fil de l’histoire

Une étymologie questionnée ?

« Musulman » est considéré comme la traduction courante de muslim ُم ْسلم » tiré du Coran ; il existe néanmoins une différence entre être muslim dans le Coran et être musulman tel que le terme est employé aujourd’hui en France. Muslim en langue arabe et coranique signifie « (celui) qui se soumet (à Dieu) » ou selon Jacques Berque « celui qui s’en remet ». Il est toutefois envisageable de rencontrer des individus en France qui se présentent ou sont présentés à la fois comme musulmans et athées. Par exemple, certaines personnes se définissent d’origine et/ou de culture musulmane alors que d’autres se caractérisent uniquement de religion musulmane. Un terme identique pour des significations différentes.

Revenons donc à l’étymologie du mot. Prenons deux extraits de traduction d’un même verset du Coran d’où est tiré muslim (Verset 78, Sourate 22) : « C’est Lui qui jadis vous a nommés Ceux-qui-se-soumettent » et « Lequel vous a Lui-même déjà nommés “les musulmans” ». Dans la première traduction, c’est la signification étymologique de muslim qui est mobilisée, contrairement à la deuxième qui choisit le qualificatif actuel de « musulman ». Se présenter comme faisant partie de « Ceux-qui-se-soumettent » oriente implicitement vers la question religieuse : à qui l’individu se soumet-il ? Comment et pourquoi se soumet-il ? À l’inverse, en utilisant directement le terme « musulman », le groupe se voit préalablement constitué et porte un nom : « les musulmans ».

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De l’impossibilité historique de traduire muslim

Interroger la (non) traduction vient aussi mettre en lumière un mystère avec le qualificatif « musulman ». Alors que le terme « islam » est mobilisé sans traduction en français, nous pouvons nous demander pourquoi muslim ne l’est pas. Il s’agit de préciser dans le cas présent que ces deux termes sont directement employés en anglais ou encore en allemand. Cette translittération n’a jamais eu lieu ni en latin ni en français.

D’un point de vue théologique, « être muslim » ne doit pas être considéré seulement comme un mot. En langue arabe et coranique, c’est un concept. Adam est un muslim et, selon la tradition religieuse, tous les êtres humains sont muslim/musulmans avant leur naissance, quoi qu’ils deviennent ensuite. Tous les prophètes cités dans la Bible ou dans la Torah sont muslim dans le sens de « s’en remettre (à Dieu) », autant que les éléments de la nature. De l’avis de certaines écoles religieuses, « être muslim » se situe au-delà d’une appartenance effective à une confession. Néanmoins, si le concept « muslim » porte sur le croire et est directement lié à Dieu dans le récit coranique, telle n’est pas l’interprétation qu’en ont faite les premiers commentateurs du Coran en Europe.

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