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Foi et raison : la recherche de la connaissance

De la foi à la Certitude

Loin de s’opposer à la foi et à la Révélation, l’intelligence même, selon l’imam Ghazali, se manifeste dans la confiance en une réalité qui est transmise et tenue pour vraie. Le fait que Ghazali, dans l’Ihyâ’, fasse immédiatement suivre son livre sur la science d’un chapitre consacré à la profession de foi (kitâb qawâ‘id al-‘aqâ’id)[1], montre clairement qu’intellect, connaissance et foi sont intimement liés.

D’ailleurs, le titre et le contenu même de cette œuvre magistrale, « revivification des sciences de la religion », manifestent le lien indissoluble entre savoir et religion, entre foi et intelligence. Le véritable « intellectuel » est celui qui croit en Dieu et à Ses prophètes, et qui agit en Lui obéissant, dans une intention de connaissance dépassant le niveau intellectualiste, au sens utilitaire et incomplet du terme, qui s’arrête aux intérêts mondains, à l’observation des devoirs religieux (taklîf), au superficiel, et à la causalité. Le Prophète n’enseigne-t-il pas : L’intelligent (al-kayyis) est celui qui soumet son âme, et œuvre en vue de l’Autre monde ; le sot est celui qui suit ses passions, et est persuadé que Dieu exaucera ses désirs[2].

Le cœur, siège de l’intellect et de la connaissance véritable, constitue le réceptacle naturel et inné de tout être humain pour accueillir la foi. Se référant au verset coranique sur la nature originelle de Dieu selon laquelle Il a créé les hommes[3], l’imam commente : « Toute personne est naturellement disposée à croire en Dieu, et même à connaître la réalité des choses telles qu’elles sont ; c’est-à-dire que la foi est contenue en l’âme pour amener sa prédisposition à la connaissance intuitive. Si la foi est ancrée naturellement dans les âmes, les gens se divisent néanmoins en deux catégories : ceux qui s’en sont détournés en oubliant – ce sont les infidèles – ; et ceux qui ont retrouvé la mémoire en se souvenant du témoignage qu’ils portaient. »[4]

 Se souvenir de Dieu par une adhésion confiante constitue l’acte de foi (al-îmân), dont le degré minimum est le jugement de véracité (tasdîq). Par ce jugement, le cœur du croyant (mu’min) reconnaît pour vraie et authentique la réalité de Dieu, Ses qualités et Son action, l’existence des anges, la mission prophétique. Tels sont les fondements de la doctrine religieuse (‘aqîda) établissant les données de la foi. Selon l’explication que Ghazali donne dans son exposé des « articles fondamentaux de la foi », que nous présentons ici, îmân est une appellation générale qui se réfère à trois aspects principaux.

Comme nous venons de le dire, ce terme désigne d’abord le jugement de véracité par le cœur : c’est la croyance ou l’acceptation conformiste, sans dévoilement ni ouverture du cœur. Cette foi est celle du commun des croyants. Ce jugement peut se limiter, pour certains, à une dimension de la foi obstinée ou aveugle, par simple conformisme (taqlîd), que l’imam Ghazali identifie avec l’i‘tiqâd. Ce dernier terme, que l’on peut traduire par « croyance », est utilisé de nos jours pour désigner aussi bien le degré minimum de la foi véridique que toutes autres sortes de « croyance », en référence à des idéologies politiques, à des valeurs, à des systèmes philosophiques, voire à des théories scientifiques. Là encore, on peut noter un glissement de sens dans le langage courant, où la croyance et la foi sont devenues quasiment synonymes au point de se confondre.

Cette confusion est la cause d’un appauvrissement certain qui vide la foi de son contenu de vérité et de connaissance spirituelle. Outre les précisions sur la nature de l’intelligence et sur les niveaux de connaissance accessibles à l’homme, les enseignements de Ghazali nous aident également à retrouver le sens de la foi pour mieux approfondir ses dimensions, en sachant passer du conformisme irréfléchi à la certitude du cœur. Conformément à l’étymologie du terme, « l’i‘tiqâd est comparable à un nœud (‘uqda) attaché au cœur : tantôt il se resserre et se renforce, tantôt il se relâche et s’affaiblit […], et ce, en fonction des actes religieux. »[5] L’imam Ghazali explique plus loin cette influence réciproque : « L’intérieur est lié à l’extérieur, le cœur est lié aux actes, car il existe une relation entre le royaume terrestre et le royaume céleste, c’est-à-dire entre le monde visible connaissable par les sens, et le monde invisible qui est connaissable par la lumière de la vision intérieure.

Les membres du corps et leurs actes font partie du premier. […] Cette relation explique le lien entre les sciences du dévoilement et les sciences du comportement. Ainsi comprend-on comment la foi peut être influencée par les actes d’adoration. » Les actes de la foi, pratiques rituelles et œuvres pieuses nourrissent et font croître la foi ; mais la foi peut tout autant baisser et diminuer si ces « nourritures » viennent à manquer. Quoi qu’il en soit, le degré d’adhésion à la Vérité qu’est l’i‘tiqâd assure au croyant le salut dans l’Autre monde « s’il meurt avec cette foi du cœur, et si ce nœud ne s’est pas affaibli à cause des péchés et autres actes de désobéissance devant Dieu. »[6]

Le deuxième aspect indiqué par le mot îmân englobe en même temps le jugement de véracité et l’acte extérieur, suivant la parole du Prophète Muhammad : L’îmân comporte un peu plus de soixante-dix aspects, dont le plus excellent est la parole « il n’y a de dieu que Dieu » ; et le moindre consiste à enlever une saleté laissée sur le chemin. Le Prophète enseigne également que l’îmân est connaissance par le cœur, profession verbale, et accomplissement des piliers, c’est-à-dire les rites fondamentaux qui forment al-islâm : témoigner qu’il n’y a de dieu que Dieu, et que Muhammad est l’envoyé de Dieu ; accomplir la prière rituelle ; verser l’aumône purificatrice ; jeûner le mois de Ramadan ; et effectuer, si possible, le pèlerinage à la maison de Dieu à La Mecque. Selon ce point de vue, l’acceptation de la volonté de Dieu fait partie de la foi, comme la foi fait partie de la conformité à la volonté divine : servitude du cœur et acte de foi.

Parce que l’adhésion du cœur et les actes d’adoration sont indissociables, la foi ne saurait être une pure abstraction mentale, détachée de toute expression formelle, comme on le pense souvent à tort aujourd’hui. Ainsi, à l’un de ses disciples qui lui avait demandé quelques conseils à pouvoir appliquer, l’imam Ghazali rappelait vers la fin de sa vie : « Les preuves attestant la nécessité des œuvres sont innombrables. Si l’homme atteint le Paradis par la Grâce de Dieu et par Sa miséricorde, il n’y parvient, toutefois, qu’après s’y être préparé par l’obéissance et la dévotion : La miséricorde de Dieu est proche de ceux qui font le bien[7].  Si on prétend que l’homme y parvient en vertu de sa seule foi, on répondra alors : “Oui mais quand ?” ; et combien d’obstacles devra-t-il surmonter avant d’y parvenir, alors que le premier de ces obstacles est justement la foi ! Sortira-t-il indemne du péril que la foi ne lui soit ôtée ?

Et s’il y parvient, ne sera-t-il pas déçu et démuni de bonnes œuvres ? L’envoyé de Dieu a dit : Demandez-vous des comptes avant qu’on ne vous en demande, et pesez vos actions avant qu’on ne vous les pèse ! ‘Alî ibn Abî Tâlib a dit : “Quiconque croit parvenir au but sans effort se fait de faux espoirs ; quiconque croit y parvenir uniquement par ses efforts est un présomptueux !” Hasan Basrî a dit : “Aspirer au Paradis, sans œuvrer pour, est un péché”, et, “être dans le vrai consiste à abandonner la considération des œuvres et non celles-ci”. »[8]

Le troisième aspect que recouvre le mot îmân touche au niveau le plus élevé, celui de la certitude spirituelle, en tant que « jugement certain (tasdîq yaqînî) au moyen du dévoilement, par l’ouverture du cœur, et par la contemplation avec la lumière de la vision intérieure. »[9] Ghazali met en garde contre les dangers du conformisme en matière religieuse, et rappelle avec insistance que le but de la vie de l’homme est la certitude (yaqîn) dans la connaissance.

Cette recherche de la Certitude représente pour l’imam Ghazali l’aspiration à une illumination religieuse qui dépend directement des enseignements contenus dans la Révélation islamique. Or quel type de certitude l’homme peut-il atteindre ? Selon l’expérience vécue par Ghazali lui-même, l’on ne peut se satisfaire des données premières des sens et de la raison, et il s’agit de rechercher la certitude absolue, non dans la connaissance du monde, mais dans la connaissance de Dieu, conformément au verset coranique : « Adore ton Seigneur jusqu’à ce que te vienne la certitude ! »[10]

L’imam Ghazali chercha lui-même à faire table rase de toutes ses connaissances acquises, en se libérant des illusions des données superficielles des sens comme des ruses mentales de certaines procédures rationnelles qui prétendraient obtenir des résultats ou des compétences. Il chercha, de plus, à dépasser le niveau des préoccupations dictées par le dogmatisme religieux ou par le moralisme sentimental. La condition pour que puisse se réaliser ce polissage intérieur est que la raison soit cohérente avec sa nature en se soumettant à la seigneurie de l’Esprit, et en acceptant l’évidence d’une connaissance par intuition immédiate sans recours à des démonstrations ou à des preuves rationnelles. Ce n’est qu’ainsi qu’il sera possible d’épuiser tout doute pour faire place à ces dévoilements progressifs (kashf) conduisant à la Certitude dans la Connaissance, qui s’impose d’en haut à la conscience de l’individu, au-delà du niveau mental, des sens et de l’imagination, dans la véritable intelligence.

La foi comporte des dimensions plus ou moins profondes, et des degrés plus ou moins élevés, qui varient en fonction des dispositions providentielles de chaque croyant, et de ses efforts dans la voie religieuse, couronnés par la grâce de Dieu. Ghazali distingue donc trois degrés dans la force de la foi : entre la foi du commun des croyants par pur conformisme ; la foi des théologiens, qui inclut des preuves rationnelles mais reste proche de la foi du commun ; et la foi des gens de la Connaissance ou sages (‘ârifûn), qui est la contemplation par la lumière de la Certitude[11]. Tout ce que les prophètes ont transmis, de la première à la dernière lettre, provient des canaux de la Certitude, auxquels se réfèrent les contenus de toutes les Révélations. Parmi les signes de cette Connaissance certaine, l’imam Ghazali mentionne le témoignage de l’Unité divine (tawhîd), le sens de la responsabilité par rapport aux actes, la conscience profonde de la présence de Dieu[12].

Le témoignage de l’Unité de Dieu consiste à voir chaque chose comme dérivant de la Cause des causes. A ce moment-là, le fidèle réalise que le soleil, la lune, les étoiles, les êtres inanimés, les végétaux, les animaux et toute créature sont des instruments au service de Dieu, comme le crayon dans la main est au service de l’écrivain. Quand le croyant se rend compte que la Puissance éternelle est à l’origine de tout, la confiance en Dieu (tawakkul) agit sur son cœur, et produit la conformité et l’abandon total à la Volonté divine. Le sens de la responsabilité par rapport aux actes humains conduit le fidèle à une surveillance (murâqaba) stricte et sincère de ses faits et gestes comme de ses pensées, ainsi qu’une attention vigile à mettre en pratique les actes de piété, et à éviter les mauvaises actions.

Plus le degré de Certitude est élevé, plus cette vigilance et ce contrôle seront intenses. Tel est le comportement des Rapprochés (muqarrabûn). Quant à la présence du cœur à Dieu, elle est une caractéristique des Véridiques (siddîqûn), dont le modèle est, après le Prophète Muhammad, son compagnon Abû Bakr, appelé justement « le véridique » (as-siddîq) en raison d’un privilège accordé par Dieu qui déposa en son cœur un secret indélébile. A ce niveau, la Certitude stimule la pudeur, la crainte, l’humilité, la soumission, et tout un ensemble d’actions louables qui, à leur tour, entraînent un nombre considérable d’actes d’obéissance de haute qualité, renforçant la foi qui alimente le cœur.

Bien qu’ayant un contenu religieux et spéculatif, la Connaissance suprême (ma‘rifa) n’est pas une connaissance simplement théorique. Elle s’opère par une expérience intime (dhawq), mais elle n’est que le germe qui se transforme en contemplation dans l’Autre monde, comme le noyau qui devient un arbre. Il y aura alors la Vision béatifique de Dieu, qui est la perfection de la Connaissance par dévoilement. Cette connaissance certaine se réalise à travers un processus de dévoilements progressifs qui conduisent à la « contemplation » (mushâhada), celle-là même qui a été atteinte par les possesseurs par excellence de la certitude : les prophètes, les saints et savants par Dieu, à commencer par les Compagnons du Prophète Muhammad.

En effet, l’imam Ghazali citera cet exemple où le Prophète demanda à Hâritha ibn Wahb dans quel état il s’était éveillé, ce dernier répondit qu’il était devenu véritablement croyant. Le Prophète lui dit alors : A chaque vérité correspond une réalité essentielle (haqîqa) ; quelle est donc la réalité de ta foi ? – Mon âme s’est détachée de ce monde, assura Hâritha, l’or et la boue que celui-ci contient ne m’attirent pas plus l’un que l’autre. C’est comme si je voyais les habitants du Paradis et de l’Enfer ! C’est comme si je voyais le Trône divin émerger ! – Maintenant tu sais, conclut le Prophète, persévère dans cette voie ! Le cœur de celui qui adore Dieu en tant que lumière est dans la lumière de la foi.[13]

Il faut savoir croire, avoir foi « complètement », réaliser l’identification avec l’Unité divine, pour se préparer à faire partie de ceux qui bénéficient de la Proximité divine. A la lumière de la Certitude qui vivifie les cœurs, l’homme pourra finalement épuiser l’anse du doute, et accéder in-shâ’Allâh au salut et au Bonheur éternel dans l’Autre monde. L’imam Abû Hâmid al-Ghazali nous invite à considérer la certitude comme un acte, à la fois, immédiat dans son évidence, et médiat par la foi.

Cette certitude ne correspond pas seulement à une attitude intellectuelle dictée par la foi, mais elle est elle-même une expression de la foi destinée à devenir évidence immédiate. La connaissance théorique de la doctrine, telle que les articles fondamentaux de la foi nous la présentent, ne saurait être une fin en soi, une sorte d’abstraction sans utilité ni effet sur la vie du croyant. Elle lui apporte plutôt une aide précieuse en donnant à celui-ci la possibilité de retrouver sa prime nature, d’éclaircir son intelligence, d’affiner son discernement pour l’amener progressivement à réaliser les significations plus profondes des vérités divines dans le cours même de son existence. Seule la Demeure dernière peut contenir la plénitude de la connaissance de Dieu, mais déjà, ici-bas, la lueur de l’îmân ouvre le cœur de l’homme, le polit, le transforme, afin de le préparer à recevoir et à réfléchir la Lumière de l’Unique : Lumière sur lumière. Dieu guide vers Sa lumière qui Il veut, et propose des paraboles aux hommes. Car Il sait absolument tout.[14]

 


[1] Al-Ghazali, Les piliers de la foi musulmane, présenté, traduit et annoté par A. Gouraud, Albouraq, 2010.

[2] Rapporté par Tirmidhî et Ibn Hanbal.

[3] Coran 30 : 30.

[4] Ihyâ’, I, kitâb al-‘ilm, p. 113.

[5] Ihyâ’, I, kitâb qawâ‘id al-‘aqâ’id, p. 160.

[6] Ihyâ’, V-VI, kitâb at-tawhîd wa at-tawakkul, pp. 118-119.

[7] Coran 7 : 56.

[8] Ayyuhâ al-walad, dans Majmû‘a rasâ’il al-imâm al-Ghazali, Al-maktaba at-tawfîqiyya, Le Caire. Trad. française par Hassan Boutaleb sous le titre Lettre au disciple, Albouraq, Paris, 2002.

[9] Ihyâ’, I, kitâb qawâ’id al-‘aqâ’id, p. 160.

[10] Coran 15 : 99.

[11] Ihyâ’, III, kitâb sharh ‘ajâ’ib al-qalb, p. 128.

[12] Ihyâ’, I, kitâb al-‘ilm, pp. 97-98.

[13] Rapporté par Ibn Mâjah. Cf. Ihyâ’ ‘ulûm ad-dîn, V-VI, kitâb az-zuhd wa al-faqr, p. 85.

[14] Coran 24 : 35.

8 commentaires

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  1. l’Homme est créé avec sa propre foi qui n’est pas seulement religieuse: c’est celle de nourrir son âme. si quelqu’un a la foi de nourrir son âme il est l’homme de Dieu. car Dieu dit d’après les animiste que je suis: ” l’homme fait tout sur cette terre pour sauver son âme”.
    faisons un aperçu sur un bébé de zéro jour, dès qu’il au monde son premier geste est de chercher le sein de sa maman pour téter.

  2. Je note encore une fois l’inspiration d’un de mes commentaires qui structure carrément tout l’article. Alors, je vous remercie de l’avoir pris en compte mais le faire disparaître et faire votre texte en l’attribuant encore une fois au soufisme est honteux. Allah swt m’est témoin, mon commentaire était sous un autre de vos articles. Vous commettez un grave péché et pourtant j’ai encore pas mal de choses que j’aurais pu vous soumettre car vous y êtes presque mais il vous manque néanmoins quelques détails importants.
    Votre méthodologie ne me permet pas d’avancer avec vous sereinement.

    C’est bien dommage car vraiment vous m’avez fait plaisir et qu’il vous manque un éclaircissement sur la force de la raison et la force de la foi. Je vais vous donner néanmoins un indice, normalement si vous aviez compris vous auriez du enfin découvrir le véritable sens de la charia. Celle-ci devrait remettre encore plus d’ordre dans les concepts de votre article.

    Je remercie oumma.com qui n’y est pour rien mais malgré tout je vais arrêter mon investissement ici je pense parce que je suis blessé et je n’ai pas à voir attribué au soufisme ce qui appartient à l’islam. Vous pouvez ne pas publier mon commentaire si il est gênant pour vous. Le peu de considération d’un simple commentateur et leur méthodologie est pour le moins troublant quant à ces auteurs.

    Un musulman tout court, un musulman blessé et écoeuré.

  3. @Romain

    La conscience est le fait du cortex cérébral. Elle est sollicitée à chaque fois que l’animal a un choix à faire, non gérable par le SNA (Système nerveux autonome). Cette capacité a été sélectionnée par l’évolution au profit des animaux dits supérieurs. L’empathie, capacité à se mettre à la place de l’autre, est un autre acquis des animaux perfectionnés. Elle permet aussi à l’animal sophistiqué de “se voir avec les yeux de l’autre”, ce qui est fort utile quand on est confronté à une proie ou un prédateur.
    Les comportements moraux innés sont également un produit de l’évolution. Ils favorisent la survie du groupe. On a établi l’existence chez le singe d’un sens de l’équité, de la collaboration désintéressée, de compassion, sans parler de l’amour des enfants présent chez presque toutes les espèces.
    Je ne pense pas qu’il puisse exister un instinct religieux, mais il est probable que certaines pulsions innées y prédisposent, au vu du caractère universel de la croyance. Celle à la survie de l’âme semble très ancienne (plus de 120 000 ans), à l’aune des rites d’inhumation. On parle de Sapiens, mais il est possible que de tels rites aient été observés chez Erectus (il y a 500 000 ans).
    On trouve également trace dans les cultes primitifs de nombreuses croyances récurrentes, concernant la sortie du corps, ou l’aura (à l’origine de l’auréole des saints). Difficile de trancher entre deux hypothèses: Soit, ça existe, soit, notre système nerveux est trompé de manière identique quel que soit le lieu ou l’époque.
    Enfin, les religions modernes, (ou leurs prémisses), porteuses de morale, remontent à la sédentarisation. Quant au concept de dieu unique, il est très récent (400 ans av JC chez les juifs, 1365 av JC pour Akhénaton).
    Juste pour mémoire, Jéhovah fut le dieu du peuple juif avant que l’on ne décide que les autres n’existaient pas. Il en a résulté le concept de Peuple Elu.
    Il me semble également surréaliste d’évoquer à propos de la croyance en un dieu unique une sorte d’intuition magique dont les effets ne se seraient pas manifestés durant 200 000 ans.
    Accessoirement, écouter “la voix de sa conscience” signifie se fier à ses instincts innés et acquis, sans qu’il soit facile de distinguer l’un de l’autre. Cette remarque vaut pour l’homme et pour les autres animaux.
    Quant à savoir si j’ai une âme, aucune idée. Disons donc: Comme mon chat.
    Dernier point: La morale moderne, développée par les religions monothéistes, pousserait plutôt à tuer. Alors que les chasseurs cueilleurs, qui ne connaissaient que la morale naturelle innée, ne commettaient pas de meurtres. Ca relativise un peu le rôle bénéfique des religions.
    Au temps pour moi. Les monothéistes ne sont pas seuls en cause, vu le comportement des hindouistes et des bouddhistes….Sans parler des néo-religions d’inspiration paulinienne comme le nazisme et le communisme. (Cf la démonstration d’Onfray)
    Bref, le point commun aux croyances modernes pourrait bien être une folie, sans doute générée par un mode de vie pour lequel nous n’étions pas programmés.
    Enfin, pour toutes ces raisons, il est loisible d’envisager le fait qu’un athée puisse respecter les règles d’une sorte de morale basique inscrite dans nos gènes. Ca pourrait expliquer le fait que Coluche se soit mieux comporté que Paul VI*ou Torquemada. Par ailleurs, écouter la voix de sa conscience n’est valide que si l’on n’a pas été endoctriné. Ben Laden écoutait la voix de sa conscience. Mauvaise pioche. Idem pour les abrutis qui manifestent en faveur de l’exécution d’Asia Bibi. Un drôle de nom, d’ailleurs, mais bon…
    * Je ne confonds pas le catholique lambda avec le Vatican. Ni le brave curé de campagne avec son évêque. Et certaines ONG catholiques sont tout à fait estimables.

    • @Patrice… contribution enrichissante, édifiante, globale… mais pas hors-cadre ? C.à.d. hors religion, hors islam dont est ici exposée la vision de Ghazali quant à la raison et la foi.
      Cependant cela n’enlève rien à la qualité de l’intervention, et même plus car en sortant du cadre rigide (religion, islam… politique, social…etc.) d’un thème il est possible de voir des éléments de réponse autrement occultes (au culte ?).

      En effet, en faisant intervenir la science (homo-paléontologie, anthropologie, neurologie…) le champ de vision s’élargit et fait apparaître d’autres explications, avérées ou hypothétiques, qui, prenant les questionnements en amont, déconstruisent subséquemment les visions en aval, celles justement confinées à un cadre rigide, auto-référent, auto-suffisant.

      Cependant, de grosses questions demeurent (réponses dans le futur ?) : existence de l’âme, de Dieu, de l’intuition spirituelle ?
      À cela la science ne répond pas, certaines écoles spirituelles proposent des réponses et des expériences non-scientifiques et vérifiables… par des moyens scientifiques ; guérison de tumeur par la méditation , ou NDE/EMI (Googler la chose ou sur youtube).

      Il est clair à mon sens qu’exiger une preuve matérielle, objective, d’un fait immatérielle est pour le moins ambitieux ; on ne peut demander une pièce d’identité de Dieu ou une photo (selfies ?) de l’âme. Comme il est impossible de produire une preuve matérielle d’ondes non matérielles ; on doit se contenter de biais, on accepte la réalité de la lumière/onde car tout le monde en fait l’expérience. Mais l’œil est-il un outil fiable ? Est-il indubitable comme moyen de preuve alors qu’il ne peut se voir donc prouver sa propre réalité… et le serpent se mord la queue. Il faut un biais ; le miroir… ou les bandes de Fresnel ou les équations de Maxwell…ou, ou, ou.

      Il semble donc nécessaire de se contenter d’autres formes de preuve (comme on se contente de la preuve judiciaire -qui n’a rien de scientifique- et de la condamnation y conséquente) ou d’acquérir les outils à même de prouver soi-même : c’est cela l’éducation de la conscience qui est au dessus des attitudes morales, d’ordre religieux ou naturelles, découlant de l’Évolution ou de croyances, c’est pareil.

      Quant à l’éducation de la conscience ( ce dont parle Ghazali) il s’agit plutôt de l’élévation de la conscience à même de permettre la vision de réalités cachées, non matérielles et donc à priori échappant à la démonstration scientifique mais vérifiable par l’expérimentation, par le vécu même de la personne qui suit cette voie (3ème œil).
      L’expérience de l’amour est un bon exemple ; il est impossible de prouver le sentiment amoureux alors qu’il est d’une brûlante réalité pour la personne qui la vit ; en islam, les maîtres spirituels parlent tous, évoquent tous le sentiment d’amour… de Dieu. Tous parlent de l’Aimé et du prétendant, l’amoureux qui voit en lui ce que d’autres ne peuvent voir.
      Alors, si telles sont les choses, il n’y a qu’une voie : l’expérimentation par soi-même.
      cf : https://www.pourlascience.fr/sd/neurosciences/croire-en-dieu-modifie-le-cerveau-10265.php
      Par ailleurs, je lis dans le texte : ”La conscience est le fait du cortex cérébral” et j’en suis étonné… à moins qu’il ne s’agisse de la pensée, de la raison rationnelle ? La conscience, il me semble qu’il n’y ait que spéculations à son endroit. Plus d’info serait bienvenu.

      Finalement : ce ”Je ne pense pas qu’il puisse exister un instinct religieux” me fait penser à : https://www.lemonde.fr/planete/article/2009/03/10/le-cerveau-humain-a-la-foi_1165868_3244.html

      Cordialement.

      • @Tahar

        Merci pour cette longue et très pertinente réponse.
        Pas besoin cependant de googler “méditation” en ce qui me concerne. Aussi étrange que cela puisse vous paraître, je l’ai enseignée jadis.
        Difficile de pratiquer à haut niveau sans ouvrir son esprit à des concepts bien peu scientifiques. Je suis tout aussi ébranlé que vous par les NDE et l’imposition des mains, phénomènes qui laissent envisager l’existence réelle de l’âme, ou d’un truc du genre, peut être une projection du corps dans une autre dimension.
        – S’agissant de l’instinct religieux, je posais l’idée qu’il procédait d’autres pulsions. Les taoïstes chinois évoquent le Hun (roun), psyché organique du foie, siège de l’imagination, de la créativité, du sens artistique, et de l’instinct religieux. …Mais aussi de la colère et de la paranoïa. Pour les mêmes, la conscience réside dans le Shen, psyché organique du coeur, et siège de l’intelligence. En médecine occidentale, ça correspond parfaitement au cortex cérébral. Une sensation ne devient consciente que lorsqu’elle atteint les aires d’association du cortex. L’influx parcourt ensuite l’ensemble du cortex afin de comparer l’information nouvelle aux informations stockées dans la mémoire. Il s’agit de relier le passé au futur afin d’élaborer une réponse optimale.
        – S’agissant du rôle curatif des religions, vous avez raison. La foi augmente l’espérance de vie, et réduit la nocivité des maladies. La méditation également.
        – Cependant, les religions ne sont pas porteuses que de bienfaits. Elles peuvent aussi mener à la folie, ou à des comportements violents, ou encore à quelque chose qui frise l’auto-mutilation. Quand on évoque le rôle positif de l’éducation, il faudrait aussi préciser de quelle éducation on parle. Car chaque religion recèles des sectes démentes, qui délivrent un message dramatiquement destructeur, que ce soit pour les adeptes, ou leurs éventuelles victimes.
        – S’agissant de la religion chrétienne, par exemple, on peut y trouver un message christique très positif, égalitaire, tolérant, et compassionnel, mais aussi un tout autre message, celui de Paul, intolérant, violent, et caution des pouvoirs temporels les plus injustes. Ce message est également anti hédoniste au point de mener au refoulement, ou à la maladie mentale.
        – Il existe dans la religion musulmane une réplique de l’enseignement paulinien, le salafisme, dont on a pu mesurer les effets chez, entre autres, Tarik Ramadan. Poser l’idée que TR aurait pu “bénéficier” de son éducation ultra réactionnaire serait bien entendu une erreur. Donc, oui à l’éducation, mais pas n’importe laquelle.
        – Dans tous les cas, je pense qu’il est toujours bon de prendre du recul. Et vital de savoir douter. Aucun écrit humain ne saurait constituer une vérité incontestable. A supposer qu’une personne puisse accéder à l’illumination, et je ne me permettrai pas d’en douter, il commettra néanmoins inéluctablement des erreurs. L’une d’elle consiste à confondre une symbolique sophistiquée et des faits historiques ou scientifiques. René Girard disait: “les mythes en savent plus que nous”… Sous la réserve expresse de comprendre qu’il s’agit de mythes. A défaut, on a vite fait de sombrer dans le créationnisme dur, ou le platisme. Il n’empêche que, puisqu’on en parle, le mythe chrétien de La Genèse est porteur d’informations. Reste à les comprendre.

        • @patrice
          Merci aussi à vous pour la réponse et ses éclaircissements.

          Quoique votre texte dise que vous possédez une culture -voire plus, une connaissance, un état d’être- supérieurs au mien, fort modeste au demeurant, je crois que poursuivre l’échange mènera à une impasse, c.à.d. à une limite, frontière où se télescopent science et foi (ou pour reprendre le thème de l’article : ”raison et foi”, à propos duquel -vous le savez sans doute- Ibn Arabi et Averroès ont eu quelques étincelles.
          Donc, si vous trouver vain d’essayer d’aller plus loin et ne répondez pas, je comprendrais et ne serais point offusqué. Néanmoins…

          Très certainement, en monde chrétien, ou grec ou autre, la question s’est posée et a été fortement débattue, vous êtes certainement mieux informé que moi.

          En islam, où je suis plus impliqué -pas forcément mieux outillé- le débat a été houleux et a fini par l’occultation -voire la condamnation- et de la question et des questionneurs, et ce jusqu’à aujourd’hui, instaurant un dogme supposé éternel et immuable, en fait un ensemble de croyances ni discutables ni négociables, censé posséder une réponse à tout… d’où le concordisme actuel, vaine entreprise à vouloir absolument trouver des preuves de théories scientifiques dans un texte dont la raison d’être est tout autre. Cela aussi, vous le savez.

          Au vu des connaissances actuelles de l’humanité, il semble que la science doive revoir sa définition, réexaminer ses frontières décidées arbitrairement, c.à.d. élargir son champ d’investigation et accepter la possibilité de réalités non objectives, non démontrables au laboratoire mais que des voies hors de son domaine pourraient cerner, du moins en partie.
          De l’autre côté, la religion devrait faire de même ; au lieu de tenir absolument pour vrai un dogme fabriqué par les hommes sur leurs interprétation des textes sacrés, considérer les lumières de la science, ou de la raison et se remettre en question en acceptant la possible, voire la certaine, errance de la doctrine.

          La neurologie, l’anthropologie, la physique quantique apportent des éléments nouveaux constamment. La religion est ébranlée mais demeure accrochée désespérément.
          Le problème est me semble-t-il que la très grande majorité désire une sorte de recette de cuisine, se sent confortable dans un conditionnement (religieux ou profane) qui appelle des réponses toutes faites… ce que leur donnent toutes sortes de leaders, gourous scientifiques, religieux, politiques… etc.
          Et le serpent se mord la queue… cependant.

          Cependant, si conditionnement il y a car devant être -la liberté absolue de l’être étant probablement une utopie-, peut-être le formatage religieux soft serait le moins dangereux.

          Cordialement.

          • @Tahar

            Merci pour cette longue réponse, au demeurant pertinente.
            Notez le fait que je n’ai pas d’avis concernant la croyance. Je ne la trouve, ni absurde, ni infondée, mais difficile de préciser plus avant, vu que je ne sais pas.
            Ca tient au caractère même de la foi, qui échappe à la logique documentée.
            La seule certitude que je défends tient à l”imprécision. Plus la croyance est précise, plus il est probable qu’elle soit fausse.
            Une autre certitude, en ce qui me concerne, est que l’approche religieuse des sciences, ou de l’histoire, est non fiable.
            Ca exclut aussi le littéralisme.
            S’agissant du formatage religieux, tout dépend du message. “Aimez-vous les uns les autres”, ou “massacrez les infidèles”. Ca peut être positif, ou négatif. Dans certains cas, le message est double, et contradictoire. Et les fidèles optent immanquablement pour le pire.

  4. Beau commentaire !

    Il me semble que cela nous ramène à quelque chose de fondamental pour tout homme, musulman ou non musulman : la conscience. C’est ni plus ni moins le centre de l’homme, comme le sanctuaire où Dieu se fait entendre au coeur de l’homme. L’obéissance à la conscience prépare le coeur à la foi.

    Il est clair que tous les hommes ne partagent pas la même foi en la même révélation. Et beaucoup de nos contemporains notamment en Europe ont cessé de professer une foi. Mais la conscience est vraiment ce qui peut nous ramener à notre commune nature de personne douée d’intelligence, et du sens du vrai et du juste. Tout homme est doué de conscience et capable d’entendre sa conscience.

    En particulier, c’est la conscience qui nous impose d’affirmer : on ne peut pas tuer au nom de Dieu.

    Bien sûr, la conscience doit être formée, éduquée : c’est ce qui manque le plus aujourd’hui notamment chez les jeunes. Alors, il est facile de manipuler les personnes en les trompant.

    La conscience est donc la “voix” qui nous ajuste, et les croyants savent qu’elle nous ajuste à Dieu. La conscience ouvre la porte du coeur vers Dieu : mais c’est aussi pour nous ramener vers les autres hommes.

    Je suis heureux de lire ce beau texte sur Oumma.com. Un homme qui s’ajuste à la voix de sa conscience est toujours sur le bon chemin. Progressons-y, chacun et avec l’aide des autres, pour que la vie soit meilleure ! N’est-ce pas le dessein de Dieu ?

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