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Ethique et enjeux de notre visibilité

De tout temps, les sujets humains se sont montrés soucieux de leur visibilité, et sur le fait d’être reconnu. Et très souvent, philosophes et sociologues lient la question de la visibilité à celle de la reconnaissance et de la paix sociale. Les enjeux de la visibilité sont complexes et comportent plusieurs versants : urbain, citoyen, éthique, affectif, économique et spirituel. Cela invite à poser la question de nos valeurs, de celles des sociétés modernes, cela interroge la question des signes et de l’expression du religieux dans des espaces publics perçus comme laïcs et sécularisés.

 Partie 1 : Modernité, productivisme et hyper-visibilité de soi 

Visibilité, reconnaissance et vivre ensemble

Le vivre ensemble n’est possible que dans la reconnaissance, et la reconnaissance n’est possible qu’à travers la visibilité. C’est le philosophe Paul Ricœur qui lie la visibilité au processus de la reconnaissance qui doit s’exprimer de la voie active (se reconnaître) à la voie passive (être reconnu). Si nous l’appliquons à travers la reconnaissance d’un lieu de culte, il se construirait selon ces trois temps :

  • Étape 1 : La reconnaissance comme identification pour lAutre. La visibilité du bâtiment et de son architecture symbolique lui permet d’être identifié en tant que lieu de culte par ceux qui n’appartiennent pas à la communauté. Le lieu identifié et reconnu en toute transparence permet la confiance, base de toute relation sociale.
  • Étape 2 : Se reconnaître soi-même.C’est dans ce climat de confiance que les croyants se (re)trouvent et se reconnaissent légitimement dans leur croyance. Cela conduit au respect et au droit qui fonde le juridique.
  • Étape 3 : La reconnaissance mutuelle. C’est être reconnu par l’ensemble de la société comme une institution qui participe pleinement au fonctionnement du social. La reconnaissance sociale se traduit par l’assentiment et permet lestime mutuelle, indispensable au vivre ensemble.

Et réciproquement, le refus de la visibilitéet le déni de ces trois modes de reconnaissance correspondent aux trois types de mépris générateurs de conflits : la suspicion, la stigmatisation et la dé considération qui viennent remplacer la confiance, le respect et l’estime mutuelle.

Visibilité, invisibilité et éthique

Toute société, tout système de croyance adoptent des stratégies de la visibilité et de l’invisibilité qui expriment leur éthique et leur compréhension du monde. Rien n’est visible ou invisible en soi, c’est l’homme qui, dans sa manière d’être en relation avec le monde, rend ceci visible et cela invisible.

Il faut bien comprendre qu’on peut rendre visible quelque chose qui concrètement ne l’est pas. C’est le rôle du signe, du symbole ou de la commémoration qui sont là pour rappeler ce qui n’est pas là, ce qui n’est plus là ou ce qui n’est pas immédiatement perceptible.

Comme on peut rendre invisible quelque chose qui est pourtant là et qui est souvent trop là. Et rendre invisible, ce n’est pas faire disparaître, c’est cacher intentionnellement sa visibilité, la dérober du regard. Cela peut correspondre à des choix de vie et/ou à des rapports de domination.

Les valeurs de la société postmoderne qui voudraient ignorer la mort tentent de la rendre invisible autant que possible en cachant, par exemple, ses cimetières derrière de très hauts murs ou en faisant disparaître progressivement toutes les processions mortuaires. Cette société rend donc invisible une réalité incontournable car difficilement conciliable avec ses valeurs matérialistes et individualistes.

Ainsi, en fonction de son projet éthique, la sociétéou le groupe décide de mettre en avant certaines choses en les rendant visibles ou de les mettre en retrait en les rendant invisibles. La question de la visibilité est donc intrinsèquement liée à la question des valeurs.

Visibilitéet rapports de domination

Notre sociétéde la marchandise valorise et rend visible tout ce qui la sous-tend. Elle « visibilise »surtout ce qui fonde la société productiviste centré sur la production et la consommation, qui idolâtre donc le travail et le consumérisme. C’est donc une société qui n’admet, ne valorise et ne « visibilise »que l’individu-travailleur et l’individu-consommateur.

Ainsi on « visibilise », lors du journal du 20h, ce syndicaliste, accessoirement musulman, qui n’est qu’un gréviste dans un combat légitime dans notre société du travail. Cette même personne musulmane qui revendique dans sa commune son lieu de culte et ses convictions est par contre perçue comme un perturbateur soupçonné d’intégrisme.

Autre exemple : on s’offusque de la visibilité trop provocante de ces quelques rares minarets dans notre beau paysage français mais on ne dit pratiquement rien sur les imposantes opérations marketing qu’organise la grande distribution lors du mois béni du Ramadan, exhibant fièrement dans ses rayons toutes ses marchandises : de ses pâtisseries orientales aux tapis de prière, des dattes fraîchement importées aux petits ouvrages religieux !

D’un côté, on veut rendre invisible ce qui symbolise la présence d’une foi et d’une communauté (le minaret), de l’autre on rend visible le Ramadan de l’individu-consommateur. Et peu importe, s’il s’agit de la même personne musulmane qui, dans les deux cas, tente de vivre sa conviction. Car ce qui est rendu visible ou invisible, ce n’est pas la personne. C’est sa manière d’être au monde : on « visibilise » et valorise l’individu-consommateur et on « invisibilise »et discrédite le croyant. Lenjeu de la visibilité, cest lenjeu de l’éthique qui sexprime, souvent àtravers des logiques de domination.

Modernité, productivisme et hyper-visibilité

À ses débuts, la société industrielle ne considérait que le travailleur à qui on donnait que le minimum, juste ce qu’il fallait pour que la machine à produire puisse fonctionner. Puis lors de l’avènement de la société de la consommation, le travailleur est aussi devenu le consommateur, celui qu’on flatte et qu’on séduit. Celui qui permet que la « Sainte-Croissance »économique se pérennise.

Et dès notre jeune âge à l’école, puis en permanence dans nos médias et lors de notre vie professionnelle, on nous inculque les valeurs de la production économique : la performance, la concurrence, la rentabilité, le quantitatif et le succès. Mais on nous inculque aussi ces autres valeurs du consumérisme : l’individualisme, la permissivité, le narcissisme, l’hédonisme…

Aujourd’hui, on se rend bien compte que la marchandise surabondante ne produit plus la satisfaction espérée. L’entassement de tous ces objets – qu’on achète aussi vite que l’on jette – envahisse notre quotidien jusqu’au dégoût. On recherche alors une satisfaction non plus dans le simple usage de ces « choses »mais dans la « reconnaissance »de sa valeur marchande et donc dans notre visibilité.

Ainsi ce smartphone n’est certainement pas très différent de sa version antérieure, les fonctionnalités proposées me sont certainement inutiles mais…c’est cher. Et cela suffit ! Ce n’est plus la marchandise et son usage qui importe mais comment elle est évalué et perçue. Et c’est surtout la reconnaissance qu’elle procure suite au regard des autres. À quoi cela sert-il d’avoir une Rolex si personne ne le voit ?

Posséder ne suffit plus, il faut le faire savoir, le mettre en scène. C’est le culte de la visibilité à travers les marques, les modes, les téléréalités et cette omniprésence des réseaux sociaux. Dans le monde de la marchandisation et du profit, lenjeu de la visibilitéest aussi un élément central.

Si la révolution industrielle a introduit la société du travail et si le fordisme a permis la société de la consommation, le dépassement de la société de la marchandise et de l’avoir est celle du spectacle et du paraître. C’est le monde de l’égo et de Narcisse. C’est le culte de la visibilité de soi.

La domination du productivisme a mis l’Homme au service de la marchandise et a entrainé une dégradation de l’être vers l’avoir, puis de l’avoir au paraître. Et la société du paraître n’est qu’une réponse à la frustration de l’avoir. Aujourd’hui ce qui importe le plus, c’est être visible et tirer prestige de ce qu’on a.

C’est l’aliénation de notre être qui, à travers ce jeu de la représentation et de l’apparence, est pervertie car cela nous conduit a ̀vivre sur le registre presque exclusif du Moi qui finit par nous déposséder de toute notre intériorité. Nous vivons dans la sociétéde la visibilité imposée qui nous pousse à exhiber notre Moi pour nous sentir exister pleinement : c’est le culte de soi, c’est l’existence par délégation dans le monde virtuel d’Internet, c’est la sociétédu spectacle. C’est aussi la société de l’hyper-visibilité, d’une hyper-visibilité souvent médiatisé. Le philosophe Berkeley disait qu’« être, c’est être perçu. » Ce serait ainsi l’autre qui, en me percevant, en me reconnaissant, me conférerait une existence.

À partir de cette vision de l’être, on comprend les inquiétudes que peuvent susciter cette musulmane qui décide de se couvrir et de se dérober au regard de l’Autre. Si pour l’Autre, « être, c’est être perçu », donc se couvrir c’est pratiquement nier sa propre existence !

Et notre société moderne du spectacle et de l’image instaure cette domination sans limite du visible : seul semble compter ce qui s’affiche (souvent àl’écran) et ce qui captive le regard. Nous vivons aujourd’hui dans la tyrannie de cette hyper-visibilité́ qui n’en accepte pas d’autres. Cette exacerbation du visible entraîne très logiquement une hypertrophie du Moi extérieur, et un appauvrissement du Moi intérieur. Car trop de visibilité tue nécessairement l’intériorité.

L’incitation à la visibilité de soi, l’importance donnée à son image, le culte de la vitesse et la dictature de l’urgence qui envahit notre quotidien se conjuguent pour réduire la part de disponibilité intérieure en chacun. Lenjeu de la visibilitédans nos sociétés contemporaines, cest lenjeu de lintérioritéet de la protection de son espace intérieur pour préserver son être. C’est la présence du Sens contre la dictature des apparences.

Mépris et déficit de visibilité

Mais si cet excès de la visibilité que nous impose cette société de la marchandise tue notre être, les stratégies politiques et institutionnelles d’« invisibilisation » liée aux questions des rapports de domination provoque le mépris et crée le conflit.

Car paradoxalement, nous subissons à la fois cette sur-visibilitéde la société individualiste de l’avoir et du paraître mais aussi un ficit  de visibilitélorsqu’on ose exprimer ou revendiquer ses propres valeurs et sa différence.

La revendication d’une visibilité est souvent pensée comme une lutte pour la reconnaissance ou pour l’égalité des droits. Mais elle est d’abord et essentiellement cette volonté légitime d’échapper aux trois types de mépris cités plus haut : la suspicion, la stigmatisation et la déconsidération.

Le sentiment diffus et légitime d’être « mal aimé », jamais respecté, toujours pointé du doigt est général dans notre communauté. Face aux injonctions d’invisibilité qui parsèment dorénavant notre quotidien de la rue à l’école, de nos lieux de travail ou à travers de nouvelles lois discriminatoires, les musulmans finissent par réagir de trois manières différentes :

•       Première posture : La rupture et le repli. Le musulman stigmatiséchange la perception qu’il a de lui-même, de sa communauté et de sa place dans la société́. Incapable de réagir au discours dominant qu’il le stigmatise, il se sent assiégé, la communauté est son refuge et l’Autre est le danger dont il faut se protéger. Cette perception le conduit vers une situation de repli sur soi et/ou sur sa seule communautésurtout lorsque sa société finit par le transformer en véritable déviant. Il exprime alors cette posture de la visibilitéexacerbée qui vise la rupture.

•       Seconde posture : Ladaptation dans lintégration. C’est la posture inverse. Toujours dans l’incapacité de répondre au martèlement du discours dominant, le musulman prend acte de sa situation de faiblesse extrême et décide d’« adapter »sa visibilité aux injonctions du discours institutionnel. Il exprime alors cette volontédune visibilitéde ladaptation conciliante qui renonce àson propre universelafin d’être accepté dans l’universel de l’Autre.

Les oppositions flagrantes entre les valeurs qui fondent l’Islam et celles de la société moderne et marchande sont occultées ou minimisées. Certaines prescriptions islamiques et les signes qui les accompagnent doivent donc devenir invisibles pour espérer la reconnaissance du dominant. C’est l’intégration des musulmans au dépend de la visibilité de leur Islam et de leurs valeurs. Car c’est d’abord l’« intégration » d’une communauté affaiblie qui prime.

•       La troisième posture : La résistance et la réforme globale. Le déficit de visibilité  peut conduire àun sentiment d’indignation, à une prise de conscience de soi et des valeurs qu’il faudrait rendre visible mais aussi des logiques d’« invisibilisation » du discours dominant. Cela se traduit alors par une visibilité de la résistance qui doit conduire àcette réforme globale tant nécessaire.

Car, face aux logiques marchandes d’une hyper-visibilité de l’égo qui détruit notre être, ce qui est posé n’est plus seulement la question de la visibilité d’une communauté mais bien la présence et l’épanouissement de valeurs qui combattent ces logiques au-delà même de sa propre communauté.

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