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De quelle libération parle-t-on ?

Il y a bien longtemps que la problématique de la femme musulmane est prise en otage entre deux perceptions extrêmes : celle d’une approche islamique conservatrice très rigide et celle d’une approche occidentale, ethnocentrique et islamophobe.

Ces deux conceptions sont certes antagonistes, mais elles ont comme point commun de buter sur le même obstacle : l’impasse. Il est presque impossible de concevoir ne serait-ce que l’ébauche d’un débat pour clarifier les points de vue, tant les partisans, de part et d’autre, sont aveuglés par leurs certitudes respectives.

La femme musulmane, victime de choix, durant des siècles de stagnation et de décadence, continue aujourd’hui à survivre dans un système social qui pérennise, bien entendu à des degrés divers, l’oppression au nom du religieux. Cette affirmation est rarement admise en terre d’islam où le plus souvent on incrimine l’autre de vouloir ébranler, voire de corrompre tout un tissu social de valeurs morales, dont la principale garante reste la femme.

« L’islam a donné tous ses droits aux femmes… Il a honoré les femmes… Il les a protégées… » C’est là le discours favori de beaucoup de musulmans, très souvent sincères, mais dont l’argumentaire n’en demeure pas moins très pauvre. Un discours récurrent, toujours sur la défensive, qui s’essouffle avec le temps et qui, à défaut de convaincre, serait plutôt révélateur d’un désarroi profond et manifeste.

On constate, en effet, un anachronisme patent entre ce discours-là et la réalité d’un vécu qui se veut et se dit respectueux des valeurs islamiques et où l’on justifie les pires discriminations envers les femmes. Des crimes d’honneur aux mariages forcés, en passant par une juridiction rétrograde qui maintient les femmes dans une position de mineure à vie, la liste des sévices est longue et demeure malheureusement cautionnée par une certaine lecture de l’islam.

Par ailleurs, il n’est un secret pour personne que le statut de la femme, tel qu’il est admis et conçu actuellement dans la lecture traditionaliste et majoritaire de l’islam, reste la brèche obligée par laquelle une certaine hégémonie occidentale veut continuellement s’immiscer afin de discréditer tout un système de pensée. Le «  méta-discours  » actuel sur la musulmane voilée, recluse et opprimée n’est qu’une reproduction continuelle de la vision orientaliste et colonialiste, toujours en vogue dans les représentations contemporaines post-coloniales.

Ce discours éternellement accusateur sert surtout comme alibi à toutes les attitudes politiques de domination culturelle et conforte l’analyse binaire qui oppose, le plus naturellement du monde, le modèle universel de la femme occidentale libérée à celui de la musulmane opprimée et donc à libérer.

L’opposition de ces deux modèles permet de maintenir la catégorisation de la femme musulmane comme citoyenne de seconde zone et surtout de l’exposer comme une image repoussoir par rapport à la modernité, la civilisation et la liberté. Il est ironique de constater, à travers un certain discours occidental qui se dit libérateur et se veut universaliste, les signes patents d’un langage de domination paternaliste, qui a du mal à rompre avec sa vocation colonialiste demission civilisatrice.

On ne veut pas libérer la femme musulmane pour la libérer mais plutôt pour faire valoir la libération occidentale et maintenir ainsi ce rapport de force qui permet de toujours mieux dominer l’autre. Il ne s’agit pas ici de diaboliser l’Occident et de l’accuser de tous les maux. L’apport des valeurs occidentales au long processus de modernisation du monde est indéniable.

Mais la critique est dirigée à un certain courant de pensée qui au nom de sa conception de l’universel prétend détenir le monopole de la modernité et de la vérité. Il ne s’agit pas non plus de renier l’existence d’une culture de l’oppression de la femme en terre d’islam mais plutôt de dénoncer ce qu’une certaine vision occidentale hégémonique veut faire de cette culture en l’essentialisant à outrance. Une vision occidentale qui maintient donc la femme musulmane dans une grille unidimensionnelle dans laquelle on l’a soigneusement enfermée et à travers laquelle on promeut la suprématie des normes et des valeurs occidentales, seules à même de libérer ces pauvres musulmanes !

Entre ces deux visions diamétralement opposées, la femme musulmane reste finalement prisonnière, malgré elle, d’un discours qui, dans les deux cas, fait abstraction de son être, de ses aspirations et de sa volonté. Entre une pensée islamique sclérosée qui s’acharne à maintenir des garde-fous autour de la problématique féminine et une certaine idéologie occidentale qui se fait un plaisir de dénigrer l’islam à travers cette même problématique, on a bien du mal à imaginer une troisième trajectoire, à même de faire sortir la femme musulmane de cette impasse idéologique.

C’est que le contentieux entre les femmes et leur supposé statut en islam est bien lourd et il est difficile pour qui­conque de le nier. Mais qu’en est-il vraiment ? Est-ce donc réellement le religieux, en tant que système de valeurs, qui opprime ou bien une réalité sociale collective qui s’approprie ce religieux pour le reformuler selon une représentation hiérarchique qui lui convient et qui lui permet de mieux affirmer ses pouvoirs ?

Il est certain que le religieux quand il vient s’inscrire dans un ordre social déjà assigné sexuellement ne peut que se confondre, malgré lui, avec cet ordre. Il est évident aussi que l’on a le droit de se poser des questions et de rester perplexe devant la réelle contradiction qui existe entre le message spirituel du Coran et le vécu des musulmans. D’une part, l’islam est porteur, comme les autres religions monothéistes, d’un message de paix, d’amour et de justice, émanant d’un Dieu qui, en créant les êtres humains, hommes et femmes, les a faits inéluctablement libres, égaux et dignes.

D’autre part, l’interprétation traditionaliste de cette même religion semble contribuer à une certaine prépondérance de l’homme sur le plan de la réalité sociale et apparaît, de ce fait, comme étant l’un des principaux vecteurs de discrimination à l’égard des femmes. Dans une grande partie des lectures interprétatives du Coran sont retrouvés les schémas classiques de domination masculine où les femmes sont écartées voire exclues au nom du sacré.

On peut comprendre que les différentes interprétations religieuses puissent porter l’empreinte des contextes géopolitiques dont elles sont issues et des milieux socioculturels qui les ont produites. Mais ce qui est plus difficile à comprendre, c’est comment à la longue ces mêmes interprétations sont devenues, elles-mêmes, immuables et complètement hermétiques à toute réflexion critique.

Des interprétations qui ont occulté le sens profond du message et qui avec le temps sont devenues des barrières infranchissables pour ceux qui veulent revenir au mouvement initial du Texte et y retrouver des réponses aux exigences de l’époque. La confusion est telle qu’il est devenu très difficile de distinguer ce qui relève du Texte sacré de ce qui est de l’ordre de l’interprétation subjective humaine.

Or, entre l’esprit humaniste du Coran qui privilégie l’être humain insân , sans distinction de genre, et certaines interprétations classiques dévalorisantes envers les femmes, il y a un quiproquo substantiel qui fait que le vécu des musulmans est devenu à ce point décalé par rapport à leurs références spirituelles !

Le message spirituel est comme le décrit le Coran dans plusieurs passages un « Rappel » (dhikr ) qui consiste à éveiller chez l’être humain le côté le plus noble de sa conscience afin qu’il demeure dans une continuelle proximité avec le Créateur… Et à travers cette souvenance, il y a cette certitude intime en la justice divine.

Rien dans le texte coranique ne peut justifier ou cautionner une quelconque discrimination envers les femmes. C’est cette conviction qui émane de la foi profonde, mais qui a du mal, bien du mal à se concrétiser dans notre réalité musulmane, qu’il faudrait reformuler et mettre en pratique sur le terrain, dans la vie de tous les jours.

C’est là où il faudrait que la pensée islamique évolue, afin de se redéfinir, de se repenser, et de faire la distinction nécessaire entre le message spirituel et certaines interprétations qui ont figé le Texte et parfois tué la parole.

C’est ce qui est en train de se réaliser, si Dieu le veut, aujourd’hui dans le monde musulman où les prémisses d’un changement serein et réfléchi sont en train de naître. Malgré un constat général assez chaotique dans l’ensemble du monde musulman, on peut discerner l’apparition manifeste quoique timide, d’un discours innovateur qui tente de réformer une pensée religieuse très appauvrie et presque entièrement focalisée sur sa seule tendance moralisatrice.

En effet, il est réconfortant de constater actuellement l’émergence d’une pensée islamique, encore minoritaire certes qui, tout en se cherchant encore, contribue à redes­siner de nouveaux espaces où le débat religieux peut évoluer sans toutefois perdre son âme.

À l’intérieur de ces nouvelles sphères de réflexion, celle concernant le statut de la femme en islam est en train de prendre forme et de s’affirmer jour après jour… La question de la femme en islam a toujours occupé le cœur du débat, voire de tous les débats dans le monde islamique. Cependant, la nouveauté actuelle, c’est qu’au sein de cette effervescence intellectuelle, des femmes musulmanes essayent de reprendre la parole afin de se réapproprier ce qui a toujours été entre les mains des hommes, à savoir, leur propre destinée !

En effet, aujourd’hui de nombreuses musulmanes intellectuelles, vivant dans les sociétés musulmanes mais aussi en terre d’Occident, grâce à leurs recherches académiques, sociales et théologiques et surtout au nom de leur foi, remettent en question un grand nombre de préjugés sur cette question… Elles contestent surtout l’analyse classique qui stipule que l’inégalité entre hommes et femmes et son corollaire de mesures discriminatoires font partie inhérente du Texte sacré en démontrant que ce sont, en fait, certaines lectures tendancieuses, avalisées par des coutumes patriarcales, qui ont plutôt légitimé ces mêmes inégalités.

Il est important de souligner que ces nouvelles formes positives de résistance sont l’apanage de musulmanes qui ,tout en portant un regard critique sur certaines lectures reli­gieuses, sont croyantes et pratiquantes et c’est au nom de leur foi qu’elles revendiquent ce droit de regard. Il s’agit ici de bien se démarquer d’une mouvance féminine émanant de musulmanes qui réclament des changements en dehors de tout référentiel religieux.

Cette volonté de se définir dans un espace areligieux est à respecter mais il est malheureux de constater que ces musulmanes qui se révoltent contre le supposédiktat de la religion sont les plus écoutées et les plus médiatisées… Cela en soi n’est finalement pas très étonnant puisque la seule critique acceptée, voire fort attendue, en milieu occidental aujourd’hui est celle qui s’exerce à l’encontre de la tradition islamique1.

Or, justement, l’originalité de cette nouvelle forme de contestation féminine en islam qui, faudrait-il le rappeler, est l’objet d’une indifférence notoire en Occident, est qu’elle prend forme à l’intérieur et au nom de la tradition islamique. Des femmes musulmanes qui s’engagent, au nom de leurs convictions, dans un processus de questionnement de certaines lectures misogynes de l’islam et contestent les lectures qui légitiment la condition subalterne de la femme dans les sociétés islamiques. C’est ce que certains ont dénommé les contestatrices de l’intérieur. En effet, il s’agit d’un projet intrinsèque aux enseignements coraniques et qui revendique, au nom même de cet enseignement, la promotion d’une éthique égalitaire en théorie et en pratique.

C’est donc au cœur de ces débats et de ces évolutions que se pose l’enjeu d’une nouvelle lecture du Texte sacré. Une lecture adaptée à notre contexte et à une réalité humaine qui ne cesse d’évoluer. Une lecture qui se veut fidèle à un principe de base en islam et qui prétend que le Coran est valable en tout temps et dans tout contexte.

Alors comment se contenter d’une exégèse compilée il y a des siècles et qui, concernant la femme, a le plus souvent été d’un littéralisme affligeant ? Pourquoi continuer à s’enfermer dans des lectures coutumières alors que le Texte lui-même présente, dans ses principes directeurs, des latitudes extrêmement importantes pour que chaque réalité sociale puisse s’y adapter et s’y retrouver sans difficulté ?

Comment peut-on rester les bras croisés à ressasser des commentaires surannés et faire ainsi l’impasse sur les finalités d’un Texte qui, à chaque contexte, fournit un sens à notre vie humaine sur Terre ? Il est bien triste de constater qu’au lieu de rester fidèles aux objectifs du message divin, nous sommes plutôt restés fidèles à des interprétations et des lectures humaines, qui, volontairement ou non, ont participé à l’essor de cette culture de dévalorisation des femmes qui n’en finit pas de miner nos sociétés musulmanes.

C’est dans ce sens qu’une relecture du Coran à partir d’une perspective féminine prend toute son importance… Elle permettra de créer une véritable dynamique de libération de l’intérieur de la sphère islamique, dans le sens d’unerevalorisation du statut de la femme musulmane.

Cette lecture de libération permettra aussi de développer une véritable autonomie et une authentique identité féminine islamique avec ses droits et ses responsabilités à part entière… Elle permettra, enfin, de reconnaître à la femme le droit de se définir comme partenaire actif dans le processus de réforme et de réinterprétation religieuse qui est en cours dans le monde musulman… Car on peut, en tant que croyant, questionner l’assertion, selon laquelle seuls les hommes auraient l’autorité d’interpréter ce que Dieu a énoncé dans Son Livre ? Durant toute l’histoire de l’islam, comment se fait-il qu’il n’y ait pas eu une seule exégèse faite par une femme musulmane ?

Il ne s’agit pas ici de promouvoir une herméneutique féminine exclusive qui exclurait quatorze siècles de tradition d’exégèse classique. L’exégèse classique constitue un patrimoine très riche pour la mémoire islamique, son apport est même primordial pour toute étude approfondie du Texte et il ne s’agit pas d’exclure la contribution considérable de cette science pour la compréhension du Texte sacré. Il s’agit plutôt de rétablir les préjugés historiques et les inégalités, véhiculées par une compréhension humaine et donc imparfaite du message coranique. De déconstruire tout un modèle patriarcal de lecture qui a relégué la femme à un recoin de l’histoire islamique, afin de redonner aux femmes une part de leur mémoire amputée.

Il ne s’agit évidemment pas d’un mouvement qui, du fait de la perspective féminine, opposerait les femmes aux hommes selon une vision conflictuelle.

La nouvelle vision féminine remet en cause, certes, la prétendue supériorité masculine, mais elle ne se pose pas en termes de rivalité. C’est un nouveau regard qui ne peut être qu’enrichissant et qui tient compte de l’expérience spirituelle des femmes, si souvent absentes, dans le référentiel islamique. Certes, la spiritualité n’a pas de genre, mais il y a un certain vécu relationnel avec Dieu perçu différemment par les femmes et les hommes.

C’est en cela que l’apport de l’expérience féminine peut être un plus essentiel à apporter à l’expérience spirituelle humaine… Et puis, le Prophète de l’islam (PBSL) nous a initiés dès le début à vivre cette différence femmes-hommes comme une égalité au sein de la fraternité en Dieu… C’est pour cela qu’au sein de ce projet réformiste islamique, un certain nombre d’hommes musulmans sont engagés depuis longtemps dans le processus de relecture et de libération des femmes selon les principes de l’islam.

Cela émane justement de leur conviction profonde en la justice divine et à l’exigence absolue d’impartialité entre tous les êtres humains. Conviction qui induit chez le croyant, qu’il soit homme ou femme, un éveil critique envers toutes les formes d’assujettissement.

Et refuser d’avaliser l’asservissement dont sont victimes les femmes musulmanes, c’est faire acte de dévotion, de piété et de fidélité devant le Créateur.

C’est donc de cette libération dont il s’agit.

Une libération féminine qui revendique un ressourcement spirituel dans le Coran, parole divine, éternelle, et source intarissable de force, de liberté et d’espérance.

Une libération qui privilégie, avant tout, l’authenticité, l’intériorité et la probité…

Une libération dont le rapport au Transcendant est un rapport profondément libérateur puisqu’il libère de toutes les autres servitudes.

Une libération féminine qui n’a à se conformer à aucun modèle en vogue qui ne se veut ni forcément occidentale, ni typiquement orientale, mais autonome et indépendante.

Une libération féminine qui devrait être libre de faire ses propres choix, de réécrire son histoire et de définir ses propres espaces de liberté.

Une libération bien ancrée dans son appartenance spirituelle mais qui se veut ouverte à toutes les richesses humaines et prête à partager avec les autres, tous les autres, les vraies valeurs universelles d’éthique et de justice…

Introduction du livre d’Asma Lamrabet, « Le Coran et les femmes. Une lecture de libérati on » aux éditions Tawhid.

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