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De l’appropriation du débat sur L’Islam

Si l’islam, malgré ses multiples facettes religieuses, spirituelles et intellectuelles qui ont façonné ou jalonné son histoire, peut nous apparaître à tort aujourd’hui, comme n’ayant pas légué de manière manifeste un héritage critique du discours religieux, c’est que nous manquons probablement de reconnaissance à tous les chroniqueurs, les traditionalistes, les grammairiens, les commentateurs, les exégètes du Coran et autres lettrés qui nous ont cédé le terreau même dans lequel nous puisons les allégations les plus pertinentes, fusse pour les démonter ou les réfuter, et tenter de faire évoluer les idées. Car c’est bien de ce riche terreau, aussi conventionnel, apologétique ou dithyrambique soit-il, que nous réclamons nos références et nos citations pour nous élancer dans nos pérégrinations intellectuelles en espérant naturellement trouver l’oreille attentive. Et tout ceci reste fort légitime.

Or il est un fait que les vicissitudes de l’histoire, et pour rester contextuel, d’abord de notre histoire maghrébine et de son expérience du colonialisme assumée tant bien que mal, nous imposent une langue étrangère dominante, en l’occurrence le français, qui devient le véhicule de nos pensées et de notre démarche épistémologique en France où nous résidons. Et une langue en vaut une autre, et tout ceci et fort légitime.

Donc, l’islam en France est pensé et réfléchi dans un contexte relativement libertaire qu’il faut d’ailleurs considérer avec égard pour cette raison même que beaucoup d’expressions littéraires qui s’y manifestent dans le domaine du sacré et du religieux n’auraient pas pu voir le jour ailleurs en toute quiétude. Cependant, au lieu d’être saisi comme une occasion précieuse d’ouvrir sereinement et fraternellement le débat sur les questions dogmatiques ou sensibles de l’islam, cet espace est cerné par une frontière mentale s’improvisant « gardien du temple » et s’autoproclamant censeur attitré de toute idée fatalement perçue comme hérétique. De là à se lancer mutuellement l’anathème, certains musulmans bien intentionnés ont vite franchis le pas. Mais tout ceci reste fort légitime dans la mesure ou de telles rivalités idéologiques peuvent aiguiser les argumentaires et faire évoluer sensiblement les opinions en exposant publiquement les débats. Même trop agitée et désordonnée par moment, cette nouvelle agora, dont d’ailleurs participe réellement et généreusement le site Oumma.com, est un excellent espace d’éducation mutuelle des musulmans, car nous nous y exerçons à débattre sur le vif, et apprenons aussi, difficilement certes, à faire l’effort de nous respecter mutuellement, à admettre la diversité, et à reconnaître, faut-il le préciser, que nul ne détient à lui seul la vérité, et surtout à assimiler le fait que, croyant, croyant différemment et incroyant, sont avant tout des êtres existentiels dont l’obédience ou la sensibilité spirituelle racontent le vécu, l’éducation et la « culturation ».

Or, voilà curieusement que, convaincus de l’illusion que cette masse apparemment inconsistante ou non identifiable intellectuellement serait incapable d’envisager un débat contradictoire, certains intellectuels musulmans résidants en France, forts du fait que le monde arabo-musulman n’a produit que peu de véritables critiques francophones du discours religieux conventionnel, pourraient se laisser aller à l’appropriation d’une telle démarche, l’envisageant davantage comme un futur scoop littéraire que comme l’expression d’une volonté de dialogue ouvert, partagé et transparent . En effet, la confrontation des idées sur des questions religieuses sur l’Islam, mettant aux prises plusieurs interlocuteurs dans un jeu de question-réponse sur divers thèmes (hadith, sunna, fiqh, shari’a, asbab an-nuzul, an-naçikh wa al-mançukh, etc.) ne pourrait qu’abusivement être considérée comme une originalité sensationnelle, pure émanation du fertile intellect de tel ou tel penseur musulman ou penseuse musulmane moderne et francophone. Une telle prétention serait d’autant plus absurde que ceux-là même qui avancent par ailleurs vouloir concourir à l’évolution des idées et à l’ouverture du champ de réflexion en Islam, pourraient être les premiers à se réclamer parangons littéraires du débat contradictoire en Islam en France. La tentation de profiter de l’état actuel de la pensée musulmane en France peut certes flatter l’ego d’intellectuels plus soucieux de réussite littéraire que de partage d’idées. Il serait prudent de signaler que le débat en Islam sous quelque forme qu’il soit ou envisage d’être, n’est la propriété de personne. Une telle remarque serait inutile si certains intellectuels musulmans francophones, avant même d’avoir produit quoique ce soit de cette nature, ne commençaient déjà à traiter de plagiat et d’accuser de vol (le cas est bien réel), celui ou celle qui s’aventurerait à entreprendre la rédaction d’un ouvrage conçu comme un débat contradictoire mettant en œuvre le jeu interactif de question-réponse entre plusieurs auteurs aux opinions diamétralement opposées (jeu auquel d’ailleurs se sont accoutumés tous ceux qui participent au forum de Oumma.com). Aussi n’est-il pas inutile d’encourager tous les intellectuels musulmans sincèrement motivés par la connaissance, l’évolution et l’enrichissement du débat en Islam, à entreprendre une telle démarche littéraire pour donner concrètement forme à l’ijtihad, puisque les paroles s’envolent et que les écrits restent, et pour ne léguer à personne cette illusion égocentrique d’exclusivité, voire cette flatteuse impression d’être l’initiateur du débat contradictoire en Islam francophone.

Les ingrédients sont en effet réunis dans le contexte français pour qu’une petite faction d’intellectuels musulmans s’estime au-dessus de la mêlée et, sans se douter qu’il reproduisent le schéma mental qu’ils s’évertuent pourtant à critiquer chez les docteurs de la Loi, s’installent confortablement dans le rôle du penseur unique ou dans le gotha des intellectuels bien pensant. Bien sûr, mon propos n’est pas non plus d’encourager le populisme qui profite de l’adhésion d’un public en quête de mentor pour s’établir guide spirituel. Il s’agit bien au contraire d’encourager la liberté d’opinion, et l’acheminement progressif vers l’acceptation de la confrontation fraternelle des idées, même et surtout avec ceux qui ont des convictions totalement opposées. L’isolement intellectuel ne procède pas de cette démarche, car il se qualifie en juge et partie, et tout au plus ne fait progresser que sa carrière.

Il est naturellement aisé, lorsque l’on est acquis à l’impression narcissique du privilège de bien penser, de s’isoler intellectuellement en déclarant caduque ou régressive toute opinion contraire à la sienne. Mais il est ô combien difficile de comprendre que le monde est constitué de l’ensemble des êtres humains, et que chaque être humain est comme les reflets d’une roche qu’il est dommage de réduire à une seule de ses facettes.

En conclusion, à choisir entre ceux qui, appréhendant le relatif espace de liberté qu’est la France, cherchent à museler les opinions, et ceux qui, profitant de cette situation, s’arrogent les prérogatives de la pensée et de l’idée de penser, je ne recommande ni les uns ni les autres.

Grâce à Allah, j’ai encore beaucoup à apprendre.

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