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De la révolution du peuple au pouvoir du peuple

La révolution récente des peuples en Tunisie et en Egypte et celles en marche dans le monde arabe, doivent interpeler la raison politique consensuelle moderne autour de la démocratie, ainsi que l’exercice routinier de la démocratie. Cette révolution surgit directement du peuple sans qu’elle soit encadrée par des partis politiques, ou conditionnée par une culture démocratique, ou même le fruit d’une société civile libre, semble représenter un nouveau paradigme post-démocratique défiant la démocratie moderne et illustrant un modèle à suivre dans le monde entier y compris les populations du monde « occidental » ou plutôt euro-américain.

La démocratie dans son sens étymologique comme étant le pouvoir du peuple, est l’émergence historique de la révolution des philosophes des lumières qui ont permis un encadrement optimal des populations afin d’atteindre l’objectif de renverser le régime politique totalitaire et dictatorial et le remplacer par un pouvoir représentatif de la volonté du peuple.

Or, la marche du peuple arabe et musulman vers la démocratie, bien qu’elle ait rassemblé toutes catégories sociales, comprenant les ouvriers, les étudiants, les cadres et les intellectuels, n’est pas l’émergence d’un mouvement de pensée ou d’un paradigme philosophique sur la démocratie. Son objet fondamental dépasse les limites des perspectives politiques à travers l’instauration d’un régime alternatif démocratique, pour réclamer une demande beaucoup plus profonde dans la reconstitution de l’être arabo-musulman aujourd’hui, il s’agit de la dignité.

Ce cri populaire qui a effrayé des tyrannies exemplaires en matière de répression et d’injustice sociale puise dans un grand mal être civilisationnel transformant les longs siècles de fatalité en destin de la Oumma, celui de la soumission à tout pouvoir en place ventant la représentation de l’islam, aussi corrompu qu’il soit. Ce cri porte les douleurs d’un passé profond et d’un présent chaotique, qui avait commencé par sacrifier les libertés publiques, celles qui devaient garantir le droit à l’opposition et à l’expression et pour finir par sacrifier les libertés personnelles aussi, notamment celles qui touchent à la liberté de conscience.

La marche des peuples arabes et musulmans vers la dignité représente un tournant dans la civilisation musulmane contemporaine. Après l’appel des réformistes de la Nahda, fin 19ème début 20ème siècle, qui consiste à mettre en garde les populations musulmanes face à l’affaiblissement voire à l’impuissance du système califal, à l’assaut colonial et à l’hégémonie occidentaliste, le mouvement de résistance du monde musulman s’est fait entendre par plusieurs voies, militaire, politique et idéologique. La Nahda a impulsé l’idée de la résistance civilisationnelle face à la culture fataliste du destin de la Oumma.

Le devoir de résister au fatalisme interne qui ronge la volonté de la Oumma et au fatalisme externe celui de l’occidentalisme qui menace son unité et ses particularités, ce devoir de résistance civilisationnelle d’un genre nouveau a façonné l’esprit arabo-musulman et continue et le fasciner et l’inspirer. L’esprit de la résistance a bâtit « le politique » depuis les mouvements anticoloniaux jusqu’aux mouvements antisionistes, et depuis la naissance des Etats nationalistes arabes, leurs partis d’oppositions jusqu’aux idées internationalistes utopiques celles de rétablir la Khilafa ou de construire l’unité arabe ou même les tendances séparatistes et anarchiques.

L’idée de la politique arabo-musulmane semble sombrer depuis plus d’un siècle dans un processus de sauvetage se référant au devoir de la résistance. Face aux multiples discours politiques émergents du monde musulman, invoquant tous les vertus d’un retour à un modèle politique perdu dans l’imaginaire islamique ou favorisant un modèle moderne mais national arabe, l’idée de la politique s’est limitée à la survie de ces sociétés musulmanes fraichement décolonisées au niveau du pouvoir mais continue à supporter le poids d’une culture coloniale imposée par l’hégémonie occidentale comme condition pour la décolonisation politique.

La stabilité sécuritaire du monde musulman et non politique était et demeure ainsi toujours la priorité dans la conception de la politique étrangère du monde occidental ex-colonial, au détriment du respect des libertés fondamentales et par conséquent d’un conditionnement culturel démocratique. Le message était bien retenu du côté des régimes arabo-musulmans : la stabilité doit signifier la stagnation et l’immobilité politique, et servir les intérêts économiques coloniaux prime sur servir le peuple.

En l’absence de perspectives d’importation du modèle démocratique occidental, car il représente un danger pour les intérêts géopolitiques et géoéconomiques occidentaux, l’implantation de la culture démocratique dans le monde musulman était avortée dès lors que le nouvel Etat postcolonial s’instaurait par la légitimité de la résistance du peuple et non par la légitimité des urnes.

Cependant, pour s’incruster par une opération forcée dans l’ère du « temps politique démocratique », les nouveaux Etats-nations arabo-musulmans ont tenté depuis leurs naissance de soigner leur « image démocratique » en tolérant une marge de liberté politique mais sans aucune perspective de transition politique évidemment, car il s’agit depuis plusieurs décennies d’une « comédie démocratique » en faveur d’un régime tyrannique qui s’installe à vie. Seule alternance qu’a connue le monde musulman avant la naissance de la révolution récente pour la dignité est l’alternative des coups d’Etat militaires. En l’absence de la culture démocratique et d’une volonté politique favorisant l’alternance démocratique, la légitimité de la politique devienne nulle.

La démocratie est d’abord une idée, puis une culture, puis une éducation à la démocratie avant de se réaliser sur le terrain électoral. Les mouvements d’opposition politique aspirant à la démocratie dans le monde musulman ont-ils réussit à combler ce déficit en matière d’acculturation démocratique même ? La réponse est loin d’être crédible. En effet, sous des régimes foncièrement anti-démocratiques offrant la charité d’une « marge démocratique » complaisante ou clandestine, nous ne pouvons pas espérer une « marche démocratique ». Les populations de la révolution pour la dignité ont compris que les politiques de « l’espoir démocratique » ne sont pas habilités à mener une révolution démocratique, car ils ne sont pas représentatifs de la volonté du peuple en raison de ce grand fossé qui les a séparés durant la longue période tyrannique et l’impossibilité de vérifier leurs projets démocratiques.

Il y a deux certitudes qui planent sur les politiques alternatives émanant des forces de la résistance aspirant à la démocratie. La première est qu’elles étaient contaminées par les systèmes tyranniques au sein de leur mode de survie clandestin ou complaisant, car la survie renvoie à l’ordre plutôt qu’à la liberté. Or, la circulation libre de l’expression et de l’altérité représente une éthique de démocratie nécessaire pour habiliter ces forces alternatives à jouer un rôle démocratique dans la société. De plus, la clandestinité occulte toute transparence en matière de respect des normes de la liberté et de l’alternance au sein du groupe en question. La société démocratique à travers ses lois, sa culture et son opinion publique doit garantir ce respect. Or, dans la clandestinité tout sombre dans l’ombre de la contrainte, celle qui va excuser le pouvoir à vie et les choix sommaires.

La seconde certitude consiste à dire que la démocratie n’est pas l’objet et l’objectif à la fois, voulu par le processus de la libération du peuple. Elle constitue une éthique et un mécanisme nécessaire pour faire évoluer les conditions humaines vers plus de justice et d’équité. La démocratie est donc porteuse nécessairement d’un projet de développement sans lequel elle devient creuse et insensée. Cependant, dans la bataille vers la survie menée clandestinement par les forces militantes pour la démocratie, les questions qui relèvent du développement telles que la pauvreté, l’éducation et la santé ne trouvent pas de perspectives. Elles sont occultées par les priorités des droits de l’homme, de l’exil ou de la torture.

Ainsi, il ne faut pas s’étonner de l’ignorance totale de l’opinion publique du monde arabo-musulman concernant les projets politiques des forces aspirant à la démocratie. Quelles seraient les visions islamistes, gauchistes ou nationalistes d’un monde démocratique nouveau dans les pays de la révolution pour la dignité ? Ce n’est certes pas leurs littératures pauvres qui nous apporteront des éléments de réponse, mais l’expérience démocratique en marche elle-même ferait émerger probablement des projets de société concrets et alternatifs. Il s’agit donc d’un processus démocratique d’un nouveau genre dans lequel les projets de développement ne précèdent pas la naissance de ce processus mais l’accompagnent, et dont le pilier référentiel de ce processus démocratique est directement le peuple et non pas les partis politiques.

Le peuple est représenté ici principalement par les forces ouvrières, les intellectuels et la marge de la société civile discriminée. Il s’agit aussi d’un processus qui vise le rétablissement de la dignité de tout individu. Cela impose de nouvelles réflexions fondamentales sur le statut des minorités, des libertés de conscience ou de la nature profane ou sacrée du pouvoir. Distrait par ses crises économiques répétitives et par ses priorités capitalistes, le monde moderne aujourd’hui est en perte de valeurs fondamentales qui doivent réhabiliter le capital humain en tant que sources et perspectives de toute vision politique. Bien que sortie d’une crise de liberté dont ne semble pas souffrir le monde occidental, la révolution arabo-musulmane doit nous interroger tous sur la place de l’homme dans la politique démocratique. Transformée en libéralisme de marché, la liberté de l’homme dans le mode démocratique moderne perd sans doute beaucoup de sa rigueur.

Bercé par son « confort démocratique », l’homme dans les sociétés démocratiques modernes a fini par confier sa liberté aux institutions et à ses représentants politiques. Une culture d’indifférence à l’égard des libertés fondamentales et face au mode de consumérisme prédominant menace l’idée même de la liberté dans les sociétés modernes. La révolution pour la dignité dans le monde arabo-musulman débute ainsi une nouvelle ère dans la réflexion et l’action politique en faveur de la démocratie. Bien qu’elle se propose comme un nouveau paradigme post-démocratique à travers ses origines très indépendantes, peu philosophées et peu politisées, la marche pour la dignité qui envahit le monde arabo-musulman rejoint implicitement le mouvement planétaire altermondialiste. Ce mouvement, très critique à l’encontre de l’hégémonie capitaliste dans le monde moderne, croise la marche pour la dignité dans l’idée de l’humanisation nécessaire pour l’avenir du monde et de sa gouvernance politico-économique.

Cependant, la marche pour la dignité nous questionne sur le rôle des politiques dans le processus démocratique. Elle a permis de dépasser la politique politicienne dans ses prévisions et tactiques classiques pour imposer la réalité d’un changement radical à partir de « l’acte » de la protestation populaire. Elle nous fait douter sur la légitimité de monopoliser le jeu politique par ses politiques professionnels. Désormais, le politique ne peut plus être le domaine de réflexion réservé à l’élite, comme aussi la politique ne peut plus continuer à être le domaine d’action politicienne réservé aux partis politiques. Depuis les dernières décennies, notamment après la chute du mur de Berlin impliquant un rapprochement idéologique incontestable entre la gauche et la droite dans le monde démocratique, le phénomène du désengagement politique ne cesse de s’accroitre.

Les projets politiques vers une société plus juste et libre et donc plus démocratique qui distinguaient auparavant les deux thèses capitalistes et communistes, semblent s’accorder autour de la globalisation économique. Cette vision de l’unité géopolitique postcoloniale et post-libérale, partant du monde euro-américain et visant le monde sous développé en vue d’uniformiser la consommation culturelle et médiatique ainsi que les produits alimentaires et vestimentaires, n’est qu’en vérité qu’une illusion de libération ou d’unité planétaire, car elle verse totalement dans l’intérêt de l’économie du marché et de son épanouissement au détriment même des particularités des peuples ou de leurs volontés de se libérer des régimes tyranniques.

La marche pour la dignité dans le monde arabo-musulman a su contourner la perversité de l’uniformisation de l’information ayant pour objectifs de la contrôler et de la manipuler pour ainsi bénéficier de la fluidité de sa circulation. Cette révolution en marche, illustrée par une quantité d’images et d’analyses virtuelles, a réussi de briser le monopole ou la censure de l’information pour espérer de nouveau un retour de la démocratie substantielle et non à la démocratie conventionnelle.

Redonner de nouveau envie de penser et d’agir dans la « Cité politique » en dépit de la routine démocratique effrayante qui règne dans les modèles occidentaux, est un véritable défi à relever dans l’avenir. La révolution arabo-musulmane a démontré que le peuple peut devancer son élite politique pour créer sa propre révolution. Nous devons penser la politique autrement que par l’unique voie des partis politiques. La crédibilité de la politique politicienne en matière de projet sociétal radical et distinct est largement atteinte dans les démocraties modernes. De plus, l’incapacité des partis politiques dans les démocraties modernes de résoudre les problèmes persistant dans leurs systèmes socioéconomiques, ne peut qu’amplifier la méfiance et le désengagement vis-à-vis de la politique.

Les politiques ne peuvent plus prétendre qu’être seuls à représenter le peuple soit la seule alternative démocratique. Il faut certes s’interroger sur la légitimité d’une politique dite démocratique, lorsqu’elle est désertée par le peuple. Il faut réinventer la démocratie pour réinventer la politique. Il faut être capable de passer de la représentation démocratique vers la présence démocratique. Il faut redonner goût à la réflexion politique dans notre Cité moderne, recréer le dynamisme de la politique dans les partis politiques et au-delà à travers le paysage associatif, artistique et intellectuel. L’ennui politique dans les sociétés démocratiques sera sans doute bousculé par les questionnements que pose l’engouement pour un nouveau mode de politique populaire généré par la marche de la révolution pour la dignité dans le monde arabo-musulman.

Un nouveau paradigme est né, c’est celui de la démocratie populaire, qui paradoxalement, montre et garantie la voie aux politiques. Les politiques pourront-ils rattraper les peuples pour qu’eux aussi fassent leur révolution, refonder la politique représentative et rétablir la confiance du peuple ? L’histoire nous réserve certes de nouvelles créativités humaines qui vont nous surprendre. Et c’est de la distinction que naissent les idées porteuses d’une nouvelle histoire.

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