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Comment l’existence de Dieu explique l’existence humaine

Le chapitre V titré Comment l’existence de Dieu explique l’existence humaine est, pourrait-on dire, l’apothéose didactique qui ponctue, brillamment, l’opuscule. Il y est question d’âme humaine. L’âme est généralement un langage familier ou mot, de certaines philosophies, mais aussi et surtout des religions ou des spiritualités. Il serait étranger à la science. Les événements mentaux, dont nul ne remet en cause la réalité, seraient tout à fait différents d’événements physiques au sens où, personne d’autre que moi (ou nous-mêmes) ne peut y avoir accès.

Il s’agirait là de la quintessence de la singularité ontologique. Les sentiments, les pensées, les sensations ne sont pas identifiables aux mécanismes physiques. Certes, un événement mental est causé par un événement cérébral, dans un corps, mais ce qui ferait le trait d’union et assurerait le continuum entre les deux – scellant la singularité de la vie mentale associée à un corps matériel ou physique-, serait une autre substance immatérielle à laquelle Richard Swinburne donne le nom d’âme.

Pour illustrer cette proposition originale qui défie à certains égards le sens commun, le philosophe britannique a recours à une expérience de pensée percutante qui ne saurait être balayée d’un revers de la main, y compris par un scientifique hostile, par principe, à toute métaphysique ; ladite expérience, au moins au titre d’hypothèse ou d’expérience de pensée, est en mesure de faire consensus parmi les hommes quelle que puisse être par ailleurs leur sensibilité. Nous estimons nécessaire ici de restituer le propos de l’auteur in extenso tant il est difficile d’être plus clair que lui-même sur ce point très précis : « Qu’on me permette d’illustrer cela par une histoire de transplantations cérébrales. Le cerveau est constitué de deux hémisphères et d’un tronc cérébral.

On a la preuve qu’un être humain peut survivre et se comporter comme un être conscient même si une grande partie d’un de ses hémisphères est détruite. Imaginons alors que mon cerveau (les hémisphères et le tronc cérébral) soit séparé en deux parties, et que chaque demi-cerveau soit extrait de mon crâne pour être transplanté dans le crâne vide d’un corps dont on vient de retirer le cerveau ; et qu’on ajoute à chaque demi-cerveau toutes les parties (par exemple plus de tronc cérébral) prélevées sur un autre cerveau (par exemple celui de mon vrai jumeau) nécessaires pour que la transplantation prenne et pour qu’il y ait deux personnes vivantes, vivant des expériences conscientes.

Bien sûr, je suis tout à fait conscient qu’une opération d’une telle précision n’est pas pour le moment réalisable, et ne le sera peut-être jamais pour des savants purement humains (…) mais je ne vois pas qu’on rencontre dans le cours d’une telle opération de difficulté théorique insurmontable. Nous sommes donc autorisés à poser la question suivante : si cette opération était réalisée et que nous ayons deux personnes vivantes, vivant toutes deux des expériences conscientes, laquelle serait moi ? (…) aucune des deux personnes ne serait moi. Si elles étaient toutes deux identiques à moi, elles seraient la même personne, or elles ne le sont pas. » Swinburne conclue en affirmant que « la simple connaissance de ce qui se passe dans les cerveaux, ou dans les corps, ou dans tout ce qui est matériel, ne nous dit pas ce qui arrive aux personnes. ».

L’idée dans cette hypothèse est de montrer – outre le caractère divin de cette substance immatérielle qu’est l’âme, selon lui, seule capable d’expliquer le miracle de la singularité de chaque individu et son caractère ineffable -, que l’explication avancée par la science laquelle consiste à établir une multiplicité de connexions causales entre événements cérébraux et événements mentaux est bel et bien en peine, de nouveau, de dire pour quelle raison (origine) au juste, tel événement cérébral donne-t-il lieu à tel événement mental et pas à tel autre.

L’explication par l’inanimé serait ainsi vaine. Car, dans ce cas, pour établir une théorie qui puisse rendre compte des rapports de l’âme et du corps, il faudrait, comme c’est le cas des lois de la mécanique, que l’on traite le contenu des événements mentaux (contenu des pensées) comme des objets matériels ayant invariablement des propriétés similaires telles que la forme, la taille, la masse et leur changement etc. En d’autres termes, si les événements physiques sont quantifiables (ou mesurables dans le vocabulaire de l’auteur), les événements mentaux et les pensées qu’ils contiennent ne le sont pas. Il n’existerait pas de loi générale permettant de mesurer, d’expliquer ou de qualifier (de l’ordre du qualitatif) la différence entre le fait qu’un événement cérébral aurait pour cause, dans tel cas, une intention et dans tel autre, une croyance.

Toutefois, à l’issue de la lecture, plusieurs questions continuent que de nous assaillir. On a l’étrange impression que même si l’auteur est parvenu, sur nombre de points à nous convaincre, au moins plan intellectuel, par sa démonstration lente, claire et argumentée, nous restons néanmoins sur notre faim. En effet, en refermant des portes, d’autres portes problématiques se rouvrent devant nous. A titre d’exemple, nous avons toujours l’impression que la religion ou la métaphysique commencent là où la science s’arrête.

Mais la science n’a-t-elle pas montré jusqu’alors qu’elle était capable de réduire, au fur à mesure que progressent ses découvertes, le champ de la métaphysique et de la religion ? L’absence d’un savoir absolu (ou résolument objectif) sur notre Univers et sur notre propre existence (compte tenu de notre finitude) n’est-il pas, au fond, l’horizon indépassable d’une raison scientifique dont nous avons besoin pour progresser et réduire, ce faisant, certains des faits considérés encore par notre entendement, comme irrésolus ou mystérieux ?

L’impossible d’aujourd’hui n’est-il pas le possible de demain ? Comment concilier adhésion à la création, à la foi chrétienne et à la révélation christique (du point de vue du philosophe anglais s’entend) et l’évolution des espèces ? Le cas échéant, comment répondre de façon satisfaisante à la question : pourquoi Dieu aurait-il créé auparavant, d’autres créatures que l’homme sous sa forme actuelle alors que ce dernier est considéré, par toutes les religions sémitiques, comme la plus belle des créatures ? Si d’autres créatures « moins » parfaites que l’homme ont existé avant lui, comment s’interdire de penser, en ce cas, que des créatures encore plus parfaites que l’homme, déjà vicaire de Dieu sur Terre, pourraient venir à exister ? Quel sens donner au récit d’Adam et Eve pour un croyant admettant les théories de l’évolution ?

Le chapitre VII intitulé Comment l’existence de Dieu explique les miracles et l’expérience religieuse est très décevant. Chassé par la porte, le spectre du dogmatisme religieux, du registre apologétique, teinté d’un logocentrisme mauvais teint, revient par la fenêtre, avec fulgurance. En effet, Swinburne écrit, en autres endroits, à la page 117, « je me sens tenu d’ajouter qu’à mon avis seule l’une de ces grandes religions mondiales peut revendiquer sérieusement, sur la base d’indications historiques précises, le fait d’être fondé sur un miracle, et c’est la religion chrétienne ». Outre le ton un peu martial et méprisant à l’endroit des autres traditions religieuses, il apparaît que le philosophe connaisse très mal ou pas suffisamment l’islam.

Le Coran, pour les musulmans, est la manifestation textuelle d’un Dieu qui a pris langue, en arabe, pour révéler à un prophète illettré (qui ne revendique aucun écrit du point de vue majoritairement musulman), et au-delà, à l’humanité en son entier, sa présence. Muhammad prêchait, comme Jésus, une religion nouvelle, dans un contexte d’hostilité absolue, et une Parole (une dictée céleste selon lui et pour les musulmans) qui défiait, tant dans la sémantique que dans la grammaire, les plus grands poètes arabes de l’époque avec l’introduction de formules littéraires, de paraboles et de mots, alors complètement inconnus des Arabes mis au défi de produire un même texte, en vain.

En outre, le philosophe britannique concède que Dieu ne saurait faire des choses qui lui seraient, à lui-même, contradictoires et impossibles. Mais la figure de Jésus telle que le christianisme l’enseigne et telle que l’auteur l’envisage, ne constitue-t-elle pas un pavé dans la marre quant à la cohérence globale de l’argumentaire ? En d’autres termes, comment soutenir, en ce cas, les attributs de « fils de Dieu », de « Dieu incarné », de génération et de corruption, d’immortalité et de finitude ? A ce titre, dans la première Epître aux Corinthiens,

Paul ne déclare-t-il pas : « La prédication de la croix est, en effet, une folie pour ceux qui périssent ; mais pour nous qui sommes sauvés, elle est la puissance de Dieu, car il est écrit : Je perdrai la sagesse des sages, et j’anéantirai la science des savants. Où est le sage ? Où est le scribe ? Où est le raisonneur de ce siècle ? Dieu n’a-t-il pas fait voir que la sagesse du monde est folie ? Puisque, dans sa sagesse, Dieu n’a pas voulu que le monde arrivât, par sa propre sagesse, à la connaître, il lui a plu de sauver les croyants par la folie de la prédication. »

L’un des aspects original de la pensée de l’auteur est qu’il essaye non seulement de développer l’idée suivant laquelle Dieu créerait et expliquerait les régularités à l’œuvre dans la nature dont principalement, la structure métaphysique du monde, mais qu’il s’engage aussi, par là, à fonder l’induction et la science sur Dieu.

Dommage que la dernière partie de l’ouvrage consacrée à la louange du christianisme et de la figure christique (qui vient en trop selon nous), vienne ternir l’approche audacieuse et originale que nous propose le philosophe résolument tournée vers une dialectique raison/foi renouvelée et enrichie. A cet égard, tous les lecteurs, quel que puisse être le sens qu’ils donnent à leur vie, seront pris d’enthousiasme à la lecture de ce petit opuscule fortement recommandé.

Richard Swinburne – Y a-t-il un Dieu ? Titre original : Is There a God ?, 2009 (1ère édition en langue anglaise 1996) Ithaque Editions, Paris.

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