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Bertrand Badie :”La domination n’est pas ou n’est plus absolue”

Un entretien stimulant intellectuellement avec Bertrand Badie, professeur à Sciences Po Paris, éminent spécialiste en relations internationales qu’il décrypte depuis plusieurs années avec beaucoup d’à-propos. Il nous livre dans cette interview quelques éléments d’explication et d’interprétation en lien étroit avec les événements les plus actuels.

Dans votre récent ouvrage, La diplomatie de connivence. Les dérives oligarchiques du système international, vous expliquez après 1989, la grammaire des relations internationales a changé ?

La discipline des relations internationales s’est construite comme discipline scientifique aux lendemains de la seconde guerre mondiale sous les auspices implicites d’un monde bipolaire. La grammaire qui fut alors forgée a été opératoire au moins jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, où l’idée de polarisation est alors sérieusement mise en cause et, avec elle, beaucoup d’autres éléments du discours scientifique imprudemment tenus pour acquis.

Il est un lieu commun de dire que la domination est un attribut classique ou normal de la puissance. Pourtant, vous dites qu’il n’en est rien dans le système international actuellement "apolaire".

C’est sans doute là la marque du conditionnement provoqué par la grammaire des relations internationales qui s’est imposée entre 1947 et 1989 avec l’idée de leadership alors placée au centre des relations internationales. Dispositif au sein duquel, ceux qui sont censés dominer le jeu international, produisent des offres de parrainage ou de clientélisation.

Cela devient un point fixe aussi bien de la part des acteurs que des analystes. Or, si aujourd’hui domination il y a, des États-Unis par exemple, elle s’exerce dans certains secteurs (militaire) plutôt que dans d’autres (économique, culturel ou même diplomatique). La domination n’est pas ou n’est plus absolue.

Les effets entourant la domination supposée des États-Unis à tous les niveaux relèvent davantage d’une croyance qui a des vertus rassurantes et réconfortantes puisqu’ils soutiennent l’idée d’un plus fort assurant la protection des plus faibles.

Comment analysez-vous l’attitude des États-Unis et de l’Europe durant les "printemps arabes" ?

Le printemps arabe est un événement fort qui a beaucoup surpris. Il a surpris tous les acteurs y compris les États-Unis et l’Europe qui ont eu du mal à le décrypter. Les puissances avaient l’habitude, jusqu’alors, de structurer l’agenda international à elles seules, ou en tout cas à ne se laisser rien imposer par les sociétés. D’où l’effet de surprise, même si la diplomatie américaine a été plus réactive. Passé l’effet de surprise, il y a eu des tentatives d’accompagnement, pour profiter ou s’accommoder de l’événement ; puis, enfin, une tentative de reprise de l’initiative en mars avec l’épisode libyen, le vote de la résolution 1973 et l’intervention militaire.

Pourquoi alors, intervenir en Libye et pas en Syrie ?

L’intervention en général et l’intervention militaire en particulier sont choses complexes. Il est des interventions plus coûteuses que d’autres avec toutes sortes de contre-indications selon les situations. L’intervention est, en tout état de cause, jamais mécanique ni inévitable. Il y a tout un ensemble de paramètres en jeu qui décident au cas par cas de son opportunité. Son usage dans le cas libyen n’annonçait en rien son recours dans le cas syrien.

Pensez-vous que seule la question énergétique, le pétrole en l’occurrence pour la Libye et son absence dans le cas de la Syrie, explique l’intervention militaire dans un cas et la non-intervention militaire dans l’autre cas ?

Non, je ne pense pas que ce facteur ait joué autrement que comme considération annexe : la même réflexion avait couru à propos de l’Irak en son temps et relève d’un économicisme naïf. Maintenant, il est vrai que, comme toujours, la "politique des pourboires" a joué, il n’est qu’à regarder le flux d’hommes d’affaires qui se sont précipités dès le 1er septembre à Tripoli.

Y a-t-il un lien de causalité, selon vous, entre la formation à "la mobilisation non-violente" de cyberactivistes arabes, aux États-Unis, quelques mois précédant les printemps arabes et les mouvements sociaux de Tunisie et d’Égypte survenus en décembre-janvier 2011 (2) ?

Il s’agit de reconstructions a posteriori que les « complotistes » aiment à développer. En réalité, l’explication des faits est beaucoup plus simple : c’est l’oppression sociale (anomie et humiliation) qui est la clé de compréhension principale de ce qui s’est passé dans le cadre des printemps arabes. C’est une règle en sciences sociales que de scruter d’abord les dynamiques sociales à l’oeuvre dans les mobilisations.

Propos recueillis par Haoues Seniguer, IEP Lyon, GREMMO

Notes :

La diplomatie de connivence : Les dérives oligarchiques du système international

(2)C’est une thèse qui se développe dans certains milieux. Tariq Ramadan, dans son dernier ouvrage L’islam et le réveil arabe, semble, avec insistance, le supposer malgré toutes les précautions rhétoriques qu’il prend.

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