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Alain Juppé : virage gaulliste vers le monde arabe

En deux mois à la tête de la diplomatie, Alain Juppé a fait prendre un virage à 180 degrés à la politique française en direction du monde arabe. Examen d’un début d’exercice.

S’il en est qui ne se plaindront pas que le « savoir faire » de Monsieur le maire de Bordeaux (Alain Juppé) ait succédé au « savoir faire » de Madame le maire de Saint-Jean de Luz (Michèle Alliot-Marie) à la tête de la diplomatie française, ce sont bien les sociétés civiles du monde arabe.

Depuis le 27 février, date à laquelle il a pris ses fonctions de Ministre des Affaires Etrangères, le très affairé maire de Bordeaux a multiplié les mains tendues en direction des peuples libyen (à tous le moins des insurgés), égyptien, tunisien et, plus récemment, palestinien. Il restaure ainsi ni plus ni moins qu’une ligne gaulliste à une diplomatie française jusque-là décrédibilisée dans cette région du monde.

Le retour d’Alain Juppé sur la scène internationale commence par une lourde tâche : soutenir ou pas l’opposition au gouvernement Kadhafi, que celui-ci avait largement commencé à écraser sous sa férule. La France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se firent les fers de lance de la résolution de l’ONU ouvrant à un soutien logistique à la rébellion. La Ligue Arabe (qui comprend 22 pays) apportait son soutien… avant de jouer hypocritement la vierge effarouchée dès les premiers appuis aériens. Ce qui démontre bien à quel point la décision était délicate et incertaine, quoique l’on pense de celle-ci.1

Dialoguer avec les courants « islamiques ».

Début mars, Alain Juppé se trouvait dans le cœur encore palpitant de la révolution égyptienne : la place Tahrir. Des jeunes gens qu’il a rencontrés in situ, il s’est dit impressionné « par leur refus de se laisser confisquer leur victoire qui est celle du peuple (…) et non celle d’un parti ou d’une religion2. ». Mais dans le même temps, il a ouvert la voie à un dialogue inédit avec la mouvance des Frères Musulmans. Comment en aurait-il pu être autrement quand il s’agit-là de deux composantes de l’opposition –l’une d’aspiration plutôt laïque, l’autre politico-religieux– qui ont dit stop à l’autoritarisme ?

Dans la même logique, il confirme sur le plan sémantique, les dispositions qu’il avait montré place Tahrir en Egypte. Il ne faut pas sous-estimer cet aspect du changement sous prétexte qu’il est symbolique. Linguistes et ethnolinguistes ont bien montré depuis bientôt un siècle le caractère « performatif » du langage. L’islamologue Maxime Rodinson, décédé en 2004, reprochait d’ailleurs à Gilles Képel « de mettre à la mode le terme islamisme pour désigner l’intégrisme musulman politique actuel. Si vous regardez le Littré, l’islamisme veut dire l’islam. C’est un synonyme. Par conséquent, pousser à l’emploi de ce terme pour désigner l’intégrisme musulman d’aujourd’hui c’est introduire la confusion. C’est ce qui est arrivé, et vous voyez que les journalistes se perdent entre islam et islamistes3  »

Un glissement sémantique s’est donc appliqué au terme « islamisme » alors qu’il était le pendant musulman de « judaïsme » ou « christianisme » encore récemment4. Dans un important discours qu’il a prononcé à l’Institut du Monde Arabe, le 16 avril dernier, Alain Juppé a lévé l’hypothèque péjorative qui désigne un certain nombre de ces mouvements politico-religieux labélisés « islamistes », en choisissant de les dénommer plutôt « courants islamiques5 ». On conviendra que la posture n’est pas dépourvue de courage. Faisant cela, il ne craint pas de froisser une partie de l’électorat de la majorité de droite à laquelle il appartient.

Il n’oublie pas cependant d’adresser une courtoise supplique à ces courants islamiques en l’espèce d’un « Surprenez-nous ! 6  ». Si l’on devait transposer cette expression dans un langage moins diplomatique, on pourrait dire qu’il les invite à poursuivre leur aggiornamento, disposition dont a témoigné le mouvement tunisien Ennahda à qui il s’adressait. Rachid Ghannouchi a en effet déclaré ne pas vouloir revenir sur les avancées en matière de droit des femmes par exemple…

Reconnaissance de l’Etat Palestinien et orientation gaulliste

Enfin, le nouveau Ministre des affaires étrangères a très récemment évoqué une possible reconnaissance française d’un « Etat palestinien7 ». Ce que l’opinion arabe attend depuis longtemps de la part des pays occidentaux. Là encore on devine à quel point la décision n’est politiquement pas aisée, quand on connait l’opinion du G8 sur le Hamas.

Par ailleurs, on se souvient qu’à l’été 2006, l’armée israélienne avait copieusement bombardé le Sud de Beyrouth et le Sud Liban. Dans une perspective comparative des politiques arabes de la France sous la droite, on se souvient que si le gouvernement Chirac avait condamné l’opération, la position française n’avait pas été aussi loin que celle du général De Gaulle trente-huit ans plus tôt.

En effet, en 1968, des commandos héliportés de Tsahal détruisaient une partie de la flotte civile libanaise sur le tarmac de l’aéroport de Beyrouth. Elle s’était soldée par une rupture des liens diplomatiques et en partie commerciaux. Moins d’un an plus tard, dans un discours aux français (1er janvier 1969), le général De Gaulle désignait la coopération avec le monde arabe comme « la base de notre politique extérieure8 ». Nicolas Sarkozy, lui, avait clairement tiré un trait sur les lignes gaullistes et chiraquiennes pour s’ouvrir sans exigences particulières à un partenariat commercial et diplomatique débridé avec l’Etat d’Israël. L’action de Juppé au Ministère des Affaires Etrangères depuis un peu plus deux mois n’en apparait que plus spectaculaire.

Une université « euro-méditerranéenne » ?

A ce bilan politique il faudrait ajouter les contours d’une initiative d’ordre culturelle et scientifique qu’Alain Juppé a appelé de ses vœux sous la forme d’une « université euro-méditerranéenne ». Ce projet faisait déjà partie du « processus de Barcelone » lancé en 2008, pour plancher sur une Union Pour la Méditerranéen (UPM). Or ce projet, on le sait, à du plomb dans l’aile. Concrétiser cette université des deux rives serait pour la France relancer l’UPM. On attend donc avec impatience le contenu académique de cette université euro-méditerranéenne.

Le Landais (Alain Juppé est originaire de Mont-de-Marsan, dans le sud-ouest de la France, même s’il en a perdu l’accent et l’anthropologie du corps…) ne se veut-il pas ici le continuateur de l’esprit d’un autre homme, qui a d’ailleurs fini sa vie dans les Landes, à Saint-Julien en Born, en 1995 ? Le grand islamologue Jacques Berque, cet « homme des deux rives » aurait en effet souhaité l’avènement de ce pont symbolique.

Entre la reconnaissance du pluralisme civil, politique et religieux qui compose les sociétés arabes et le souhait d’une ouverture de l’ensemble des courants qui composent la mosaïque arabo-musulmane, à son tour, au pluralisme du monde, se situe certainement la recherche d’une position équilibrée du nouveau ministre des affaires étrangères.


1 Alain Juppé y a consacré la première note qu’il a rédigé sur son blog en qualité de Ministre des Affaires Etrangères, en date du 16 mars 2011, http://www.al1jup.com/ ?p=869

2 Voir également sa note du 7 mars 2011 sur http://www.al1jup.com/ ?p=864 ainsi qu’un récit de ses impressions in situ dans l’article du journal Libération daté même jour. http://www.liberation.fr/monde/01012324042-juppe-tisse-des-liens-avec-les-jeunes-revoltes-du-caire

3 Maxime Rodinson (avec Gerard D. Khoury), Entre Islam et Occident, ed Belles Lettres, 1998.

4 Rappelons-nous qu’une émission d’Apostrophes (présentée par Bernard Pivot) datant de 1979 portant sur deux des trois religions monothéistes abrahamiques pouvait encore être intitulée « Islamisme et Judaïsme ». Avec Si Hamza Boubakeur, Jacques Berque, Josy Einsenberg, Armand Abécassis et… Bernard Henry Lévy (on ne comprend pas vraiment la cohérence de ce dernier choix mais c’est peut-être qu’à l’époque, il était encore philosophe…), on peut consulter le début de l’émission sur le lien http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPB79056590/islamisme-et-judaisme.fr.html

5 Une partie de ce discours est reprise dans « Paris veut dialoguer avec les "courants islamiques" », Le Monde, mardi 19 avril 2011, p.8 (International), de larges extraits sobrement commentés par Alain Gresh sont disponibles sur son blog http://blog.mondediplo.net/2011-04-19-L-autocritique-de-M-Alain-Juppe (note du 30 avril 2011, reprise sur le présent site) et la vidéo officielle est accessible sur le site du Ministère des Affaires Etrangères http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/pays-zones-geo_833/afrique-du-nord-mediterranee_1062/colloque-printemps-arabe-enjeux-espoirs-un-changement-institut-du-monde-arabe-16.04.11_91610.html

6 Ibid.

8 Cet épisode est relaté dans Méditerranée. Adresse au président de la République Nicolas Sarkozy, d’Emmanuel Espanol et Béatrice Patrie, Actes Sud (Sindbad), 2008. On trouvera d’ailleurs sur le présent site un entretien avec le co-auteur de cet ouvrage : http://oumma.com/Mediterranee-Nicolas-Sarkozy-sur

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