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L’Islam dans le monde arabe (2/2)

Nos considérations nous amènent à considérer l’Islam comme un phénomène irréductible à toute forme d’homogénéisation. La religion échappe à toute unité morphologique, cette hypothétique unité ne pouvant être que fictive. La connotation négative qu’a reçue la religion par l’instauration contemporaine d’une opposition entre progrès et tradition s’est dissipée au profit d’une vacuité axiologique typique des Temps modernes. 

Le soi-disant conflit de Civilisations des années 1990/2000 ne se joue bien sûr plus avec les mêmes termes matriciels du Moyen-âge, où les Croisades opposaient Allah au Dieu des chrétiens ; malgré la phraséologie nauséabonde des néoconservateurs américains – les faucons de l’Administration Bush –, les musulmans du monde arabe doivent à présent relever le défi de la mort du Dieu des chrétiens, cette mort qui, sous les auspices passées du protestantisme victorieux et du capitalisme triomphant, a bouleversé les règles du jeu conflictuel Orient/Occident. L’Occident s’est mondialisé : il est partout – l’esprit du capitalisme est devenu l’esprit du monde (sans esprit).

Le monde arabe est ontologiquement un espace religieux musulman, mais cet espace, qui fonde en un sens l’arabité de ce monde, est si fragmenté qu’il brise l’unité même qu’il fonde… L’équivalence « arabe=musulman » a une part de vérité, mais qui recèle une part d’illusion aussi : celle que procure tout mythe politique (ici, celui de la Oumma). La Oumma a toujours existé – comme idée régulatrice au sens kantien (idéal pensable mais non connaissable) – dans les faits, elle n’a jamais existé – hormis dans le cadre de la période active du Prophète, puis au temps des Rachiduns, les quatre premiers Califes, « bien guidés ».

En tout cas, l’équivalence semi fictive arabo-musulmane n’entraîne en rien une homogénéité religieuse dans le monde arabe. L’Islam est la religion majoritaire et est né dans le monde arabe ; l’arabité est née de l’univers islamique, mais l’histoire politique ne fut que le théâtre de la dissociation radicale entre arabité et Islam. L’Islam, vecteur initial de l’unité des tribus arabes, fut ensuite le vecteur de leur division. L’Islam sunnite, majoritaire, orthodoxe, se divise en quatre écoles juridiques. En face de l’Islam sunnite se trouve l’Islam shiite.

Les sempiternelles divisions et subdivisions des musulmans ont plutôt été lues sous l’angle négatif de la décadence et de la désorganisation politique de l’Etat califal, mais peut aussi bien être interprétée sous l’angle positif de la richesse culturelle d’une Civilisation vigoureuse et débordante de force créatrice – si bien que l’importance des sectes, des Voies, des minorités religieuses internes et des interprétations juridiques pourrait à la limite faire de l’Islam le socle d’une création indéfinie de visages divins, une sorte de boîte à exégèses poly-herméneutiques, avec une pluralité de lectures du Coran et des Hadiths ; la base de la religiosité islamique dépasserait ainsi le cadre plutôt étroit de la seule Tradition musulmane.

Les minorités religieuses occupent une place non négligeable dans le monde arabe. Leur situation pourrait de se dégrader sous les nouveaux maîtres du pouvoir, qui, comme en Syrie, pourraient être des représentants de majorités religieuses-silencieuses, alors que les dirigeants appartiennent à une minorité fragilisée (alaouite dans le cas syrien). En Syrie, justement, les minorités chrétienne, alaouite, chiite et druze étaient jadis protégées par la dictature nationaliste et laïque baathiste.

L’équilibre entre majorité et minorité est extrêmement fragile, dépendant largement des relations entre les pouvoirs et les résistances en place. Le dictateur baathiste Saddam Hussein, appartenant à la minorité sunnite et pratiquant une gestion laïque du pouvoir, avait maintenu vaille que vaille une certaine forme de stabilité intérieure, tandis que la « libération » apportée par les troupes américaines lors de la Troisième Guerre du Golfe, en 2003, a été le vecteur de la prise du pouvoir politique par la majorité shiite et de luttes intestines semblant sans fin, mettant en cause l’existence même de l’Etat irakien en tant qu’entité une et indivisible.

« L’Islam oblige à reposer le problème politique, car il est en même temps religion et cité. Il faut abandonner les présupposés occidentaux, d’origine chrétiens, selon lesquels Dieu et César sont séparés (Mathieu, 22, 17). […] Pour l’Islam, cette séparation n’existe pas. Elle serait même choquante, car elle passerait pour un abandon de l’humain au pouvoir du mal, ou une relégation de Dieu hors de ce qui lui appartient. La cité idéale doit être ici-bas. Elle y est, même : c’est la communauté musulmane, la Umma » (Rémi Brague, « Islam. Philosophie politique musulmane », in P. Raynauld et S. Rials, Dictionnaire de philosophie politique, PUF, Paris, 2003). La dimension politique de l’Islam est tout à fait déterminante dans tous les domaines de la culture musulmane. D’un point de vie idéel, tout musulman se définit, en tant qu’être humain, par l’appartenance à sa communauté religieuse.

D’aucuns verront dans cette assertion l’argument fatidique permettant de condamner l’Islam comme religion totalitaire. Mais c’est abuser de termes trop pompeux. « En fait, le Coran est le seul des trois [textes religieux considérés, parmi le Nouveau Testament et le Dhammapada], dont on puisse, avec un peu d’imagination, tirer des allusions et des indications favorables à un régime déterminé. Ce régime est la démocratie ! » (Jean Baechler, « Islam et démocratie », in A.E.H. Ben Mansour et J. Frémeaux, Avec les Arabes. Puissance de l’amitié, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, Paris, 2005).

Voilà donc, résumée en une phrase, une objection suffisante pour effacer d’un trait tous les débats plus ou moins oiseux sur la comptabilité entre Islam et démocratie. « Si l’on s’en tient au Coran, le régime politique suggéré par la Révélation est la démocratie ; si l’on tient compte de la Sunna, le régime suggéré est l’hiérocratie, mais dans une version idéologique où l’hiérocratie rend un hommage appuyé à la démocratie. » Voilà qui complexifie la donne.

Les guerres confessionnelles à l’intérieur du monde musulman caractérisent fortement le monde arabe. Le conflit israélo-palestinien, qui marque si profondément la conscience arabe contemporaine, peut être lu à la lumière du confessionnalisme : il s’agit aussi d’un conflit entre juifs et musulmans. L’opposition entre islamisme et modernisme est extrêmement stérile : elle n’est que polémique. Dans les faits, des mouvements dits islamistes, comme celui des salafistes du Moyen-Orient disciples de Mohammad Abduh, combinent modernisme et fondamentalisme.

De nombreux préjugés plombent le débat relatif à l’Islam. Ainsi, les musulmans sunnites seraient « modérés et quiétistes – au sens où ils désapprouvent la révolte même contre les gouvernants injustes ou corrompus » selon un chercheur spécialisé écrivant en 20061. Les révoltes de 2011, ayant précipité la chute de Ben Ali et de Moubarak, et amené les islamistes au pouvoir, font désormais des musulmans du Maghreb des prédateurs en puissance prêts à tout pour islamiser le monde… Est-ce l’évènement politique qui engendre la montée en puissance des religieux, ou le martyre qui permet l’action politique (Bouazizi en feu…) ?

Une chose est sûre : l’histoire fait reculer l’emprise du sacré, sans que « l’Orient » ne renonce à sa foi. Le concept de Califat s’est vidé de sa substance et une séparation du religieux et du politique s’est réalisée : sous les Ommeyades, le califat s’était détaché de sa substance spirituelle et les dirigeants ont agi dans la continuité des empereurs romains, perses, byzantins ou sassanides. La révolution des Abbassides a vu émerger le vizirat, avec des ministres et des institutions qui dépossèdent le calife de son pouvoir temporel. La communauté devient abstraite et symbolisée par le calife. Les Ottomans avaient ensuite subordonné le religieux au politique, à une caste militaro-politique non arabe. Les nécessités de la modernisation s’accélèrent avec les tanzimats ottomanes à partir du XVIIIème siècle.

Autrement dit, il est possible d’affirmer que la modernité du fonctionnement de l’administration en terre arabo-musulmane est due pour une part aux nécessités du gouvernement impérial, et n’est donc pas complètement une imposition externe relative à la colonisation des Occidentaux (Philippe Droz-Vincent, « Religion et politique ont toujours été liées au Moyen-Orient », in P. Vermeren, Idées reçues sur le monde arabe, Le Cavalier Bleu, Paris, 2012). Ces processus de modernisation se sont évidemment accélérés au XXème siècle avec la modernisation, la réforme sociale et le développement proclamés par les divers Etats.

Ainsi, l’opposition religion/politique, voire géopolitique/idéologie (Aymeric Chauprade) relève de la métaphysique. Il ne s’agit pas de renier l’un au profit de l’autre, mais de renier l’opposition même (Nietzsche). Le dépassement de ce type d’oppositions constitue le préalable ontique pour entamer une réflexion débarrassée de tout résidu impérialiste concernant le rapport entre Occident et Orient.

1 « Marc Gaborieau, « Les islams » in Questions internationales, n°21, septembre-octobre 2006.

 

 

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