On ne s’attaque pas impunément aux
intellectuels médiatiques français. Depuis qu’il a écrit un texte mettant en
cause le soutien inconditionnel de ces derniers à Israël, le Genevois Tariq
Ramadan a été propulsé sur le devant de la scène. Bien souvent dans le rôle
d’accusé. Alors qu’il faisait figure de progressiste, il est aujourd’hui la
cible d’une véritable campagne pour le taxer d’antisémitisme, de duplicité et de
liens avec les extrémistes. Entretien.
Issu du quotidien Suisse "Le Courrier" (cliquez
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Le Courrier : Tariq Ramadan, on vous présente
comme un théologien, un prédicateur, un imam, un intellectuel.... Quel titre
revendiquez-vous ?
Tariq Ramadan : Ma profession, c’est enseignant. J’enseigne l’islamologie à
l’Université de Fribourg et la philosophie dans un collège genevois. J’écris,
j’ai fait des études de sciences islamiques mais je ne revendique absolument pas
le statut de prédicateur ou d’imam. Je devrais simplement être considéré comme
un intellectuel.
Pourtant, vous vous adressez à une
communauté comme le ferait un imam.
Mais je ne le fais pas sous l’angle spécifiquement religieux. Je parle de tous
les problèmes qui touchent les musulmans, notamment la citoyenneté.
En réponse à la polémique récente qui a fait
beaucoup de bruit, vous affirmez haut et fort que vous n’êtes pas antisémite et
que vous condamnez cette dérive dans chacune de vos interventions depuis 1994.
Pourquoi cette date ?
Cela correspond à un événement déclencheur. A cette époque, j’ai assisté à une
assemblée publique au cours de laquelle un converti à l’islam avait expliqué
que, pour lui, le judaïsme était « une fausse religion » et il faisait le lien
avec Israël. La salle avait salué ces propos. J’étais intervenu pour dire que ce
type de propos n’est pas admissible.
Aujourd’hui, on vous reproche d’attiser un
antisémitisme renaissant en France. Mais estimez-vous d’abord que le danger pour
les juifs est réel ?
Quand on observe la réalité française - mais également européenne - on voit
bien sûr des signes d’antisémitisme. Plus largement, il y a amplification d’un
racisme général, qui vise également les Arabes, les Noirs et les musulmans.
Mais, en 2002, 65% des actes racistes en
France visaient la communauté juive...
C’est une statistique sur la base d’un recensement. Or tout ce qui touche la
communauté juive est aujourd’hui beaucoup mieux recensé que les atteintes contre
la communauté arabo-musulmane. Je ne crois pas que ce type de décompte
statistique soit pertinent. Il faut constater la renaissance de l’antisémitisme
et du racisme et provoquer un réveil citoyen contre tous ces phénomènes. C’est
précisément pour cela que j’ai dénoncé les « nouveaux intellectuels
communautaires », parce qu’ils prennent le parti d’une communauté, juive en
l’occurrence, et discréditent toutes les autres.
De nombreux observateurs ont cependant
estimé que, vous aussi, obéissiez à une perspective communautaire en dénonçant
des intellectuels juifs.
Mon but était de dénoncer une dérive. Certains intellectuels médiatiques en
France, juifs ou non, sont aujourd’hui dangereux. Ils affirment que
l’antisémitisme est arabe, que les musulmans sont « des extrémistes potentiels »,
comme dit Taguieff. Si la polémique est devenue si importante, c’est que j’ai
touché quelque chose d’extrêmement sensible. Mais en amont de cette polémique,
cela fait très longtemps que je travaille avec des intellectuels d’autres
communauté. Des contacts sont établis notamment avec Théo Klein, ancien
président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) et
des membres de l’Union juive française pour la paix...
On a cependant vu peu d’intellectuels
universalistes se porter à votre secours...
La pression a été énorme. Il y a des gens qui m’ont soutenu discrètement et
d’autres, comme Bové ou Mamère, publiquement. Très vite cela s’est déplacé de ce
que je disais à qui j’étais. Il y a par ailleurs énormément de gens qui ont dit
que mon texte n’était pas antisémite et que de l’affirmer était un chantage.
Mais quelqu’un comme Esther Benbassa,
représentant « une autre voix » juive, pro-palestinienne, et avec laquelle vous
avez débattu au Forum social européen (FSE), s’est clairement distancée dans une
tribune publiée dans Le Monde.
Mes douze minutes de parole au FSE l’ont étonnamment convaincue que je n’étais
pas un intellectuel, mais un prédicateur ! J’ai dû me défendre et cela lui a
déplu. Pourtant, le surlendemain du déclenchement de la polémique, le 17 octobre
exactement, elle m’avait affirmé qu’elle aurait signé mon texte dénonçant les
intellectuels communautaires si les noms de Taguieff et Kouchner n’y avaient pas
figuré.
N’empêche que le résultat de la polémique
n’est pas le sursaut citoyen, mais le renforcement des clivages.
Non. Dans la communauté musulmane française, cette « enflure médiatique » a
vraiment aidé à comprendre qu’il faut que les positions soient claires. Cela n’a
pas mis le feu aux banlieues mais, au contraire, poussé les leaders musulmans à
condamner clairement l’antisémitisme tout en revendiquant le droit de critiquer
la politique israélienne.
Sur le rapport entre l’islam et la société
laïque, votre discours est clair : un respect absolu de la loi démocratique, un
débat quand il y a une marge d’interprétation. Vous affirmez que la loi des pays
occidentaux permet parfaitement de vivre l’Islam. Mais on pourrait - au moins en
théorie - admettre qu’il y ait un désaccord irréductible sur certains points.
En effet, je suis arrivé à la conclusion que les Constitutions des pays
européens ne contreviennent pas à l’application de l’éthique islamique. Cela
veut dire que je peux être complètement musulman si l’on applique égalitairement
la loi. Mais il y a parfois un problème avec les interprétations de la loi,
lesquelles sont d’ailleurs dues à la représentation négative que l’on a des
musulmans. Parce qu’on les suspecte, on lit mal la loi. Il se peut cependant,
mais cela est très rare à mon avis, qu’on arrive à une confrontation entre une
éthique particulière et une Constitution...
Cela est d’ailleurs vrai pour toutes les
religions et même les éthiques athées...
Exactement. C’est ce qu’on appelle la clause de conscience. Lorsqu’un
pacifiste refuse d’aller à la guerre alors que la loi l’y oblige, c’est
exactement pareil. Je ne vois aucune singularité musulmane de ce point de vue.
Dans le cadre du FSE, vous avez voulu
instaurer un dialogue entre l’altermondialisme et la communauté musulmane. Dans
le monde anglo-saxon, les choses se passent cependant différemment. Des
musulmans sont actifs dans le mouvement, mais ils ne mettent pas en avant leur
identité religieuse.
Effectivement, ceux qui sont actifs dans l’altermondialisme le font en leur
nom propre, mais il ne sont qu’une poignée. Mon but est que tous ceux qui sont
dans des associations musulmanes en sortent.
»Historiquement, les communautés immigrées ont fonctionné ainsi : on a commencé
par se réunir par nationalité, puis la deuxième étape fut naturellement le
regroupement religieux.
»Je souhaite aider à passer à la troisième phase : que l’on agisse au nom des
principes que l’on défend et non d’une identité que l’on porte. Ou que le regard
de l’autre nous fait porter. Car il y a un communautarisme social et économique
très fort en parquant les pauvres de même origine dans les banlieues fermées. Je
souhaite que ces gens puissent se voir avant tout comme citoyens.
Une fois qu’ils auront pris conscience de
leur citoyenneté, les musulmans pourront agir sur les lois démocratiques. On
peut donc imaginer un lent processus de réorientation de nos sociétés. Il s’agit
bien d’une islamisation de l’Occident !
Une présence plus importante des musulmans, en tous cas. Je pense qu’il faut
respecter les peurs que suscite la nouvelle prise de parole des musulmans. Elle
peut donner l’impression d’une invasion silencieuse.
»Mais les musulmans doivent réfléchir à comment ils se situent dans le paysage
social et politique des pays occidentaux. Pendant des années, je me suis dit que
nous étions une minorité. Mais en fait, c’est l’image qu’on nous renvoie. J’ai
maintenant cessé de nous concevoir comme minorité religieuse.
»Ce qui m’intéresse, c’est notre citoyenneté. Et il n’y a pas de citoyenneté
minoritaire. C’est pourquoi cette citoyenneté fondée sur des principes
universels - la justice, l’égalité, le respect des lois - doit être l’endroit où
l’on doit se retrouver. Je ne veux pas d’implication sociale et politique qui
mette en avant l’islamité des gens. Dans mon dernier livre, je dis aux musulmans
qu’il est absolument exclu qu’ils se mettent à voter pour le musulman qui veut
être élu. C’est en fonction des valeurs que doit se faire le choix.
Ne peut-on pas imaginer, sur une question
telle que celle de l’avortement, une alliance des musulmans littéralistes, des
catholiques intégristes et des juifs orthodoxes pour revenir à des lois moins
libérales ?
On peut l’imaginer, en effet. Cela dépendra du discours tenu dans les
communautés. Personnellement, je défends des positions ouvertes... Il y a
aujourd’hui en France des musulmans qui sont totalement derrière Sarkozy et
Juppé parce qu’ils sont de droite. Ils ont l’impression - fausse, selon moi -
que c’est là que sont défendues les valeurs de la famille. Il y a un vrai débat.
Y compris à l’intérieur des communautés.
Vous pourriez arriver à un résultat qui ne
correspond pas à vos buts, si les mulsulmans utilisent leur citoyenneté pour
défendre des valeurs toutes différentes des vôtres...
Bien sûr, évidemment.
Le risque en vaut-il la peine ?
Ne pas lutter pour l’accès à la citoyenneté, c’est courir un risque plus
grand. Laisser des gens ne pas comprendre leur rôle de citoyen et les pousser à
s’enfermer dans leur islam, c’est les inciter à croire que le discours le plus
conservateur est le leur. Ceci est plus dangereux pour moi que l’accès à la
citoyenneté et la défense de valeurs communes. Il est impératif dans nos
sociétés de développer un discours qui libère plutôt qu’une identité qui
enferme. Qu’est-il en train de se passer : on voit des gens nés en Occident qui
sont en train de se replier sur leur communauté et qui pensent le religieux
contre l’Etat de droit.
Vous faites une distinction entre les
fondements de l’islam et la culture des pays islamique. En attribuant les tares
à la seconde, et mettant les premiers au-dessus de tout soupçon. N’est-ce un peu
facile de dédouaner ainsi la religion ?
Il y a, dans la culture arabe, asiatique ou turque, du patriarcat, voire du
machisme, qui ont influencé notre lecture des sources coraniques. Il faut
aujourd’hui retirer le vêtement culturel, pour essayer d’approcher l’islam. Mais
je dis qu’il y a une autre difficulté : les textes ne sont rien sans
l’intelligence qui les lit. Les principes qu’on en tire dépendent aussi de
l’esprit - réformateur, conservateur, littéraliste, etc. - du lecteur. Je n’ai
jamais mis en avant la pureté de l’islam qui existerait loin de l’intelligence
humaine. Dans la lecture des fondements, il y a un problème aussi. Quand je dis
que, personnellement, je suis absolument contre la lapidation, mais qu’en face
de moi des gens se disputent sur les conditions fixées par le texte, il y a bien
un débat sur les principes mêmes de l’islam et non seulement sur la culture.
Ce débat sur le texte est quand même
nettement plus facile dans le christianisme, qui ne revendique pas l’inspiration
littérale de ses écrits, que dans l’islam !
C’est une fausse idée que l’on a des musulmans. Dès le IXe siècle il y a seize
écoles juridiques qui coexistent. Il n’y a pas de voie centrale. Le problème
aujourd’hui c’est que, dans le chaos de la diversité, on ne sait plus qui dit
quoi. Tout le monde dit ce qu’il veut et même les voix les plus radicales. Ce
qui m’intéresse, c’est de mettre un peu d’ordre : on ne peut pas justifier tout
et n’importe quoi au nom de l’islam.
Mais dans le Coran, il y a déjà une part de
culturel. Pensez-vous donc que, pour comprendre le texte, il failler le
contextualiser ?
Je vais même plus loin. Même dans les fondements du droit musulman, ce que
l’on présente comme le cadre de référence pur, il y a une influence de la
culture.
Prenons l’exemple de l’homosexualité. Vous
indiquez que le Coran en condamne le principe, mais que les personnes doivent
être respectées. N’est-ce pas une hypocrisie que ne voir aucun lien entre la
condamnation et la répression ?
Non. Le texte commande et le texte condamne. Il commande la prière, mais on ne
doit pas réprimer les gens qui ne prient pas. Il interdit des comportements,
mais on n’a pas à aller frapper à la porte des gens pour voir s’ils boivent de
l’alcool ou sont homosexuels.
C’est pourtant ce qui se passe très
largement dans les pays musulmans...
Cela arrive, mais c’est parce que des sociétés qui ont l’impression de perdre
leurs repères utilisent les principes de l’islam comme moyen de répression. Le
problème n’est pas seulement dans les sources coraniques, mais dans la posture
que l’on a vis-à-vis de l’Occident. Il faudrait que l’on se rende compte qu’il y
a un phénomène d’attraction-répulsion.
»Le deuxième élément, c’est que l’islam est devenu, dans les pays dictatoriaux,
un élément de légitimité du pouvoir. Par exemple, pour obtenir cette légitimité,
le gouvernement de Moubarak en Egypte préfère réprimer vingt homosexuels plutôt
que de s’ouvrir à la démocratie.
Si l’on prend du recul, il y a quand même
une question qui se pose à l’islam comme à toutes les religions : elles servent
bien plus souvent à la répression des peuples qu’à leur libération !
Je ne crois pas. Toutes les religions ont une dimension d’espérance qui a fait
tenir des gens debout. Sur le plan de la structuration sociale, cela a pris
parfois la forme du respect, parfois celle de la répression. Je ne crois pas
qu’il faille attribuer cela à la religion, mais à la nature humaine. De toute
façon, il faut bien prendre en compte le fait religieux. Même quand on a voulu
le mettre à la porte en Occident, il est revenu par la fenêtre. L’enjeu,
aujourd’hui, concerne la gestion et l’éducation. Dans la condition de la
globalisation, on a une formidable opportunité de développer des espaces de
dialogue. Le contact avec l’autre est une chance inouïe car il nous oblige au
décentrage. Tous les types d’absolus portent le danger de la répression : le tout
économique tue aujourd’hui beaucoup plus que le religieux ou le spirituel.
Revenons à quelques points précis. Le débat
porte souvent sur le voile, mais il y a d’autres problèmes. Que pensez-vous par
exemple de la polygamie ?
J’ai une position extrêmement claire. Le Coran indique une tolérance de la
polygamie. Ce n’est pas un principe premier. Cette pratique avait une
justification sociale - notamment empêcher la misère des femmes seules - et une
conditionnalité. L’une de ces conditions, c’est que la première femme peut
indiquer dans son contrat de mariage qu’elle n’acceptera pas la polygamie.
»Mais quand les femmes ne sont pas éduquées, quand on affaire à des sociétés
patriarcales, on assiste à des discriminations. J’ai eu l’occasion d’expliquer
cela à la ministre de la Santé au Sénégal, elle n’était pas au courant...
Concernant la lapidation, vous faites valoir
votre opposition personnelle, mais vous réclamez un moratoire. Cela a été plutôt
mal perçu !
Mon but est de faire évoluer les mentalités dans mon univers de référence. On
ne fait pas cela en lançant des condamnations pour faire plaisir à l’Occident.
Le moratoire, je peux le demander partout, en Arabie saoudite ou au Nigéria...
Je peux leur dire que ce châtiment est inique, qu’il est utilisé contre les
femmes, contre les pauvres, et que c’est inacceptable. Et ce discours est
audible pour eux. Dans mon esprit, le moratoire est un étape qui doit mener à
l’abolition de ces peines.
Néanmoins votre condamnation du principe
même de la lapidation est extrêmement minoritaire parmi les savants
musulmans.... Comment expliquer cette singularité ?
La position classique des musulmans est que la lapidation est attestée par la
source coranique et que le débat porte sur les conditions d’application. La très
grande majorité des savants vont dire qu’elle n’est pratiquement jamais
applicable. Moi, je porte le débat sur la source elle-même et je dis que ce
n’est jamais applicable.
»Les deux fois où le Coran mentionne ce châtiment, il avait été réclamé par les
victimes elles-mêmes comme voie de purification. Et le prophète détourne quatre
fois la tête avant de le faire contre son gré. Il n’y pas imposition du
châtiment.
Et pourquoi la majorité n’est-elle pas
sensible à ces arguments ?
Pour certains, le meilleur moyen de montrer que l’on ne suit pas aveuglément
l’Occident, c’est d’appliquer des règles dures. Je dénonce cela. Le début de
l’islam, c’est la justice sociale, ce n’est pas la répression.
On a voulu faire de vous un « faux »
progressiste en vous opposant à d’autres figures musulmanes, notamment Youssef
Seddik, auteur d’une traduction du Coran qui en révèle les influence
hellénistiques...
Youssef Seddik a été outré par l’utilisation de son nom contre moi. Il prépare
une réponse. Son propos sur les influences est plus complexe mais sur un plan
général, nous sommes dans la même ligne.
Dans son livre, L’islam des interdits,
Anne-Marie Delcambre met en avant l’origine guerrière de l’islam et décrit
Mahomet comme un chef de guerre avide de conquêtes. N’est-ce pas la source des
dérives violentes islamistes ?
Je ne dirais pas qu’il y a un fondement guerrier dans l’islam, mais il y a des
lectures qui peuvent être guerrières. Historiquement, l’expansion musulmane
s’est faite parfois pacifiquement, parfois par les armes. Aucune religion, ni
aucune civilisation n’a une histoire irréprochable. Je l’admets. Dans le
christianisme aussi, il y a des paroles fortes concernant le glaive....
Mais c’est au contraire pour exiger la
non-violence : qui prend l’épée périra par l’épée, cela signifie que la violence
se retourne contre celui qui l’utilise.
On peut le comprendre de cette façon-là et parfois à l’envers. C’est aussi une
question de lecture. J’incite les musulmans à ne pas réduire le devoir d’amour
qui est également présent dans notre texte. On peut voir chez les musulmans des
gens qui réduisent l’enseignement au binôme licite-illicite et ami-ennemi. Ces
visions binaires existent. On est dans l’obligation de dire que, dans les textes
de référence islamiques, il y a matière à ces interprétations-là, si l’on
retient une lecture partielle. Ce qui m’intéresse c’est de proposer une lecture
globale. Selon cette optique, je pense que les sources de l’islam allient les
notions de justice et d’amour.
Les personnes qui font une lecture littérale
qui porte à la violence ont tout de même beaucoup moins d’efforts à faire que
les autres !
C’est vrai : la littéralité est toujours plus facile, mais je crois que le
message essentiel des spiritualités est de comprendre qu’il n’y a pas de
fidélité au divin sans effort, même intellectuel.
Certains avancent que des personnes liées au
terrorisme islamique ont suivi vos enseignements. Quelle est votre réponse ?
Il y a une seule personne accusée de terrorisme qui dit avoir suivi mes cours.
Il s’appelle Djamel Beghal, arrêté à Dubaï en juillet 2001. Il déclarait à ce
moment - sous la torture, d’après ses avocats - qu’il avait suivi mes cours en
1994 et même qu’il m’écrivait mes textes. Il est ensuite transféré en France et
est interrogé par le juge Brugière. Dans sa version disparaît alors « l’aveu »
qu’il écrivait mes textes : c’était saugrenu, il maîtrise trop mal le français.
Quant au cours qu’il prétend avoir suivi en 1994... pas de chance, car je ne les
ai donnés qu’à partir de 1997.
Le Centre islamique de Genève a également
été suspecté d’avoir eu des liens avec quelques personnages peu recommandables.
En êtes-vous toujours l’un des administrateurs ?
Lorsque mon père Saïd, fondateur du centre, est décédé en 1995, il a laissé
une structure endettée. C’est alors que mon frère aîné Aymen, médecin, a géré
les dettes et il fut décidé que le conseil d’administration formel du bâtiment
serait composé des membres de la famille. Le centre a été une propriété
familiale. Son animation est confiée à une association dont le directeur est mon
frère Hani. Je n’y ai aucune fonction. Je tiens néanmoins à dire que nous sommes
toujours dans la rumeur : aucune preuve n’a été apportée contre le Centre
islamique.
On dit également que le nom des Ramadan
figure dans l’agenda de la banque Al Taqwa à Lugano, une des organisations
accusées par le département d’Etat étasunien de soutenir le terrorisme...
Nous n’avons jamais eu le moindre contact avec cette banque. Si notre nom est
dans son fichier d’adresse, cela ne veut strictement rien dire. Mon nom est
également dans le fichier des « vins de Bordeaux »... que je ne bois donc pas.
Selon Jean-Charles Brisard, enquêteur privé
mandaté par les victimes du 11 septembre 2001, vous auriez eu plusieurs contacts
téléphoniques directs avec Ahmed Brahim, considéré comme l’un des trésoriers d’Al-Qaïda
et inculpé en avril 2002 en Espagne. Cela figurerait dans le dossier constitué
par le juge Garzon.
Je n’ai jamais entendu cette accusation. Brahim a été mis sur écoute avant
d’être arrêté : il n’y a pas de conversation avec moi puisque je ne le connais
pas. C’est un mensonge. Ce que l’on m’a dit, mais je n’ai jamais eu les
documents, c’est qu’il y a eu un appel de Brahim à la librairie Tawhid de Lyon,
éditrice de certains de mes livres, avec un personnage que la justice n’a même
pas pu identifier et qu’il mentionne mon nom dans une discussion générale. Les
autorités suisses sont intervenues pour dire que cela ne prouvait rien.
Et le lien familial avec Omar Abdel Rahman,
cerveau du premier attentat contre le World Trade Center ?
C’est du délire ! Pour prouver leurs thèses, les spécialistes autoproclamés du
terrorisme se permettre même de vous refaire une famille.
Vous êtes le petit-fils du fondateur des
Frères musulmans en Egypte. Vos accusateurs disent que vous avez été nommé en
1993 par cette organisation comme responsable de la prédication pour l’Europe.
Je n’ai aucun lien organique avec les Frères musulmans. Le journaliste du
Monde Xavier Ternisien est allé enquêter jusqu’en Egypte. Les responsables du
mouvement làs-bas lui ont répondu que je n’étais pas des leurs, que j’allais
selon eux beaucoup trop loin dans mes réflexions sur les principes de l’islam.
Je n’ai aucune légitimité à leurs yeux.
Toujours selon Jean-Claude Brisard, vous
défendriez dans le livre L’Islam en question le recours au terrorisme comme
moyen de lutte légitime pour le peuple palestinien.
C’est un mensonge. Ma position est très claire et je l’ai répétée partout. La
résistance du peuple palestinien est légitime. Les attentats-suicides sont en
soi absolument condamnables. Ils deviennent contextuellement explicables parce
qu’on a laissé ce peuple se faire oppresser. Je ne justifie pas ces actes, je me
tourne vers la communauté internationale pour la désigner comme responsable
parce qu’elle laisse faire depuis quarante ans.
En admettant que le « faisceau d’indices »
contre vous n’est que du vent, il s’agirait d’une construction de ceux qui ont
intérêt à vous bâillonner. Qui sont-ils ?
Je n’ai pas que des amis pour trois raisons majeures.
D’abord, j’ai décidé, en tant qu’enfant de l’exil politique, que je ne me tairai
jamais sur les dictatures du mondemusulman.Lemeilleur moyen de décrédibiliser
ma parole ici en Occident, c’est de me désigner comme quelqu’un qui n’est pas
net avec l’extrémisme et le terrorisme. C’est la fameuse politique des
dictatures qui consiste à affirmer que tous ses opposants sont des islamistes
radicaux avec l’idée : mieux vaut notre dictature que les fous de Dieu.
»Ensuite, je fais une critique extrêmement claire de la politique israélienne et
il y a un certain nombre de sionistes qui ont intérêt à me voir perdre mon
influence. En utilisant d’ailleurs les mêmes méthodes que celles appliquées en
Europe contre les juifs dans les années quarante : nier ma loyauté en tant que
citoyen européen ; estimer que derrière mon apparence policée se cache un complot
de l’internationale islamiste ; et entretenir la rumeur.
»Enfin, je critique également les Etats européens. Par exemple, comment se
fait-il que des hommes politiques comme Nicolas Sarkozy fassent mine de
s’offusquer quand je demande un moratoire absolu sur la lapidation pour faire
avancer les mentalités alors qu’ils tolèrent sans mot dire qu’un régime ami
comme celui du roi Fahd la pratique en permanence ! S’il ne dit rien, c’est lui
qui a un double discours.
Vous êtes un homme de dialogue, avec
l’Occident mais aussi à l’intérieur de l’islam. Est-il possible de débattre avec
ceux qui prônent et pratiquent la violence au nom du Coran ?
Je suis très pessimiste pour deux raisons. D’abord, ils agissent au nom de
l’islam, mais ils le pervertissent. Ensuite, ce sont des groupes
ultra-minoritaires et secrets qui visent uniquement la confrontation. Voire même
avec leur propres coreligionnaires qui, à partir du moment où ils prononcent le
mot dialogue, sont des traîtres. La seule possibilité pour moi, c’est d’élargir
le centre qui est prêt au dialogue. Et d’être extrêmement explicite et jamais
sélectif concernant les dénonciations de ce qui n’est pas juste.
PROPOS RECUEILLIS PAR MANUEL GRANDJEAN
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