Lettre ouverte aux responsables du CFCM

La commission Stasi ayant rendu son rapport, nous connaissons donc la position du Président de la République

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vendredi 26 décembre 2003

Assalâmu ’alaykoum,

Chères sœurs, chers frères, membres du CFCM,

La commission Stasi ayant rendu son rapport, nous connaissons donc la position du Président de la République, les réactions des principaux partis politiques et des différents acteurs associatifs. L’heure est désormais à l’analyse. Disons-le d’emblée, le résultat de ces neuf mois de discussions, de manœuvres et de lobbying ( la polémique a été lancée par les propos de Sarkozy au mois d’avril, lors de la rencontre annuelle de L’UOIF ) est pour le moins injuste et inacceptable.

Sur la question du port du foulard à l’école, les propositions du rapport tout comme le discours du Président sont surprenants, tant ils remettent en cause de façon radicale l’avis du Conseil d’Etat du 27 novembre 1989, qui stipule expressément que le droit des élèves : « comporte pour eux le droit d’exprimer et de manifester leurs croyances religieuses à l’intérieur des établissements scolaires, dans le respect du pluralisme et de la liberté d’autrui, et sans qu’il soit porté atteinte aux activités d’enseignement, au contenu des programmes et à l’obligation d’assiduité ». L’avis du Conseil d’Etat précise bien - et là, il s’agit d’un point à souligner avec force - « .dans les établissements scolaires, le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité. »

Que s’est-il donc passé depuis 1989, pour qu’on en arrive - du côté aussi bien des politiques que d’une partie de l’opinion - à des positions radicalement et ostensiblement opposées à l’avis du conseil d’Etat ? La question est particulièrement importante et mérite une profonde réflexion.

D’aucuns diraient qu’en 1989, on fêtait le bicentenaire de la déclaration universelle des droits de l’Homme, et qu’aujourd’hui hélas en décembre 2004, les événements du 11 septembre ont laissé des traces…
 
Cependant, l’heure est à l’analyse de la situation en agissant de façon conséquente, afin d’éviter à la fois aux musulmanes des drames terribles, et à l’ensemble des musulmans de France des lendemains qui s’annoncent particulièrement sombres.

Que faut-il faire alors ?

Il est impératif de rappeler haut et fort, qu’il n’a jamais été question pour les musulmans de France de négocier la laïcité ou de la remettre en cause. Aussi, il ne saurait être question également d’accepter une loi injuste qui leur dénierait un droit constitutionnel fondamental.

Oui, la laïcité n’est pas négociable, mais son application l’est. On est en droit de se demander, aujourd’hui comme hier, pourquoi l’application de la laïcité en France est toujours contraignante et coercitive à l’encontre des musulmans, mais ouverte et neutre envers les autres religions ?

Faut-il rappeler que déjà au début des années 40, les ulémas d’Algérie - qui étaient tous des français - rédigèrent un mémorandum adressé aux autorités françaises, dans lequel ils demandaient à ce que l’Etat observe envers le culte musulman la même neutralité appliquée aux autres cultes.
Le projet de loi interdisant le port du foulard est maintenant lancé. Pour tous ceux qui sont contre cette loi , est-il encore possible d’agir ?

Oui, et je m’adresse en premier lieu au Conseil français du culte musulman

A vous mes frères et sœurs qui composez le CFCM, vous avez aujourd’hui, la lourde responsabilité d’être les portes paroles et les représentants du culte musulman en France. Votre rôle est d’être avant tout de bons médiateurs.

Vous êtes les seuls, en toute conscience, à affirmer si oui ou non, vous avez pleinement assumé votre fonction en ne ménageant aucun effort pour défendre le droit des musulmanes à observer librement cette prescription religieuse qu’est le port du foulard.

Cependant, force est de constater que les déclarations ambivalentes de ces derniers mois - celles du Président du CFCM par exemple - ne sont pas de nature à rassurer les musulmanes et les inciter à compter sur votre soutien.

Etait-il nécessaire de déclarer à chaud juste après le discours du Président, je cite « la loi de l’Etat est notre loi » de façon absolue et intangible comme si c’était un article de foi ou une règle de dogme ? Etait-il encore nécessaire de vanter le ton du discours du Président, qui est celui « d’un bon père de famille qui n’a négligé aucune des souffrances, en particulier des jeunes ? ».

S’il est louable pour un Président de chercher à protéger ses enfants - et tous les enfants de la République sont ses enfants - « pour que notre jeunesse ne soit pas exposée aux vents mauvais. », il est tout autant louable pour tous ceux qui en toute conscience sont convaincus que le Président se trompe dans sa décision, de lui rappeler sereinement et respectueusement que celle-ci est injuste et porteuse de souffrances.

Mes frères et sœurs du CFCM, votre rôle aujourd’hui est de rassurer les musulmans. Aujourd’hui, certains proviseurs refusent à des mères voilées - parentes d’élèves - d’assister à des réunions ou de participer à des sorties. Ou encore ce Maire qui décide de ne pas marier des filles voilées. Que nous réservera-t-on demain ?

Il y a tout juste un an le Président du CFCM, Dalil Boubakeur, soulignait au sujet du rôle du CFCM,  :« Surtout, ce conseil va s’attacher à répondre aux inquiétudes de la société française » (Le Figaro Magazine du samedi 21 décembre 2002 ). Il faut surtout cesser de culpabiliser les musulmans. C’est aux inquiétudes de ces mêmes musulmans qu’il faudrait s’attacher à répondre. Cette inquiétude est réelle et non fantasmée.

Mes frères et sœurs du CFCM, votre rôle aujourd’hui, est de dire que si l’on pouvait comprendre les inquiétudes et les arguments de ceux qui s’opposaient au port du foulard au début des années 90 - car faut-il le rappeler pour eux « le port du foulard est connoté comme étant obligatoirement un signe du refus du progrès et de l’émancipation individuelle des femmes » - , cependant, continuer en 2003, à utiliser avec virulence et véhémence ces d’arguments est grotesque et inadmissible.
 
En effet, nombre d’études sociologiques sérieuses menées ces dernières années par des spécialistes ont montré que la signification du port du foulard est loin des clichés dans les quels ses détracteurs voudraient l’enfermer. Citons par exemple les ouvrages suivants :
Hervé Flaquart, « Croyances et valeurs chez les jeunes Maghrébins » éditions complexe, 2003, Françoise Gaspard et Farhad Khosrokhavar « Le foulard et la république », la Découverte 1995, Nadine Weibel « Par-delà le voile, femmes d’islam en Europe », Complexe, 2000 , et plus récemment, Dounia Bouzar et Saïda Kada, « L’une voilée l’autre pas », Albin Michel, 2003. Toutes ces études ont mis en exergue que le port du voile a des significations plurielles et respectueuses. 

Mes frères et sœurs du CFCM, votre rôle aujourd’hui est d’expliquer à tous - hommes et femmes de médias et politiques, qui continuent à propager une image alarmiste du port du voile - que c’est à eux qu’il revient décidément de se dévoiler. Au lieu de chercher à forcer les musulmanes à retirer leur voile, il est temps plutôt, pour ces hommes et femmes d’ôter ce voile qui leur voile la face et les empêche de regarder la réalité en face.

Dites à ces hommes et femmes : « libérez-vous de vos préjugés ; daignez pour une fois écoutez ces musulmanes vous expliquer pourquoi elles portent le foulard. ». Il est désolant de constater que la commission Stasi elle-même, n’a daigné auditionner des femmes voilées qu’en dernier lieu (le 5 décembre), et ce à la demande insistante de quelques uns de ses membres.


Enfin, j’aimerais surtout vous mettre en garde, mes frères et sœurs du CFCM, contre toute Fetwa, émise à la hâte. Ce qui ne fera qu’ ajouter confusion et colère au drame.
On entend depuis des mois les déclarations des grandes fédérations composant le CFCM, laissant supposer que dans les coulisses, ces dernières ne seraient pas opposés à une loi interdisant le port du foulard. Pire encore, qu’ elles encourageraient une telle décision.
 
Voilà ce qu’on pouvait lire notamment dans les pages du Figaro en date du 17 décembre 2003 :
« Alors que le bureau du Conseil français du culte musulman (CFCM) a demandé, mardi, dans une lettre ouverte à Jacques Chirac, de ne pas adopter de mesures dont la conséquence serait de « stigmatiser les musulmanes, certaines fédérations de musulmans, représentées au sein du CFCM, ont souhaité, hier, qu’un délai soit accordé avant de légiférer. L’idée étant de permettre au CFCM de déclarer, en s’appuyant sur l’avis d’oulémas, que le port du voile n’est pas obligatoire en France »

Alors que dans le journal le Monde daté du mardi 14 octobre 2003, un article intitulé « Enquête sur ce foulard qui divise la société française » ; on pouvait lire également sous la plume du journaliste Xavier Ternisien, le titre suivant : « Ces musulmans de France hostile au port du foulard ». En bas de page, un autre article du même journaliste portait le titre suivant « L’UOIF, principale organisation musulmane, défend le port du voile mais souhaite une loi l’interdisant  ». Dans cet article nous lisons : « Les dirigeants de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui mènent depuis 1989 la lutte pour le port du foulard à l’école, avouent en privé qu’ils sont favorables à une loi d’interdiction. « Nous ne voulons pas rester dans l’ambiguïté, confie l’un d’eux. Si le foulard est interdit, il serait plus simple d’argumenter auprès des jeunes filles, d’un point de vue théologique, et de leur demander de l’enlever à la porte de l’école. »  Les théologiens musulmans pourraient en effet évoquer « l’état de nécessité » (daroûrat), un principe constant du droit musulman, qui impose aux fidèles de se soumettre aux lois civiles, quand elles contreviennent à des prescriptions religieuses, tandis que le flou actuel place les conservateurs de l’UOIF dans l’embarras. Ils continuent d’affirmer que le port du voile est une prescription religieuse , mais ils ne peuvent invoquer le respect des lois pour demander aux jeunes filles de se soumettre, quand elles sont exclues par les conseils de discipline. L’UOIF se voit en outre sans cesse accusée de tenir un double langage » .

Ceux à qui ces propos sont prêtés sont clairement désignés. Pourtant jusqu’à ce jour, aucun démenti n’est venu infirmer ces propos lourds de conséquences.

Qu’il me soit permis de rappeler que la notion de « daroûrat » l’indispensable dont il est question ici, est un sujet complexe et délicat. Mais chercher à se cacher derrière la notion de « darourat » à propos du port du foulard , est tout simplement de l’abus pour ne pas dire une manipulation du droit musulman.

Le lecteur francophone peut se faire une idée claire et complète sur cette question en se référant notamment au livre « les fondements du droit musulman ’ilm ousoul al-fiqh » écrit par ’Abd Al -Wahhab Khallaf, traduit par une équipe de traducteurs performants et préfacé par l’islamologue Abdel-Madjid Turki.

Dans ce livre donc, édité par les éditions Al Qalam, on trouve un exposé particulièrement intéressant sur la finalité de la législation, ainsi qu’ une définition précise de l’indispensable (addaroûrah), le nécessaire (al hâjah) et l’accessoire (at tahsînî ).

La définition de la notion d’ addaroûrah est la suivante : « l’indispensable est ce sur quoi est fondée la vie humaine, et sans quoi la vie ne peut se dérouler sainement :son absence entraîne inévitablement le désordre et la corruption. Compris dans ce sens, l’indispensable se résume à la préservation de cinq choses : la religion, la vie, la raison, l’honneur et la propriété. La préservation de chacune de ces cinq choses est indispensable à l’être humain ». Op cité page 309.

Evoquer le caractère indispensable afin de se soustraire à l’obligation de porter le foulard à l’école, revient à mettre sur le même niveau ce cas, et celui citer dans le Coran : « Allah vous a seulement interdit la bête morte, le sang, la viande de porc et tout animal sur lequel on aura invoqué un autre nom que Allah. Quiconque en consomme toutefois par ce qu’il est contraint (par nécessité), non par insolence non plus par transgression, nul pêché ne lui sera imputé. Allah est celui qui pardonne, Il est Miséricordieux » (s 2, v 173)

Certes, en islam il existe des lois en termes de concession (ar-roukhass) qui sont des dispenses qu’ Allah a institué afin de faciliter la pratique de la religion aux croyants vivant des situations difficiles (voir l’op cité page 176 à 183 ). Mais de là à recourir à la daroûrat , dans le cas du port du voile en France, c’est tout simplement faire croire qu’on serait revenu au contexte historique de l’Espagne du XVI siècle ! J’imagine déjà certains responsables de fédérations musulmanes se prendre pour l’Imâm Al Wansharîssi en quête de solutions pour les musulmans confrontés aux affres de la Reconquista. Puisse Dieu nous épargner cette épreuve.

Pour conclure, mes frères et sœurs du CFCM, ce que les musulmans attendent de vous, n’est ni plus ni moins ce qu’ attendent les juifs pratiquants de leurs représentants. A ce sujet, je vous invite avec insistance, à lire ce qu’a rédigé le grand Rabbin de France à propos de : « La laïcité aujourd’hui :l’intelligence de la diversité » (http:/www.viejuive.com/synagogue/messages/grf5.htm )

Voilà, mes frères et sœurs du CFCM, ce que je souhaitais vous rappeler et partager avec vous. Puisse Allah nous conférer le bon sens et nous assister dans ce que l’on dit et ce que l’on fait. Amine.

« Ô vous qui croyez craignez Allah et dites une parole juste »

Assalâmu ’alaykoum

Fraternellement, Noureddine Aoussat
Paris, le 24 décembre 2003

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Enseignant, auteur du livre "Le vrai visage du prophète Mohammed"

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