Les dérives des extrêmes

Des médias donnent la parole aux extrémistes du dénigrement qui redoublent de férocité. Qu’ils cherchen

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dimanche 10 octobre 2010

Les dérives des extrêmes

Un hebdomadaire titre à la Une « L’Occident face à l’islam », de nombreux citoyens sont choqués, lassés par cet alarmisme et la dichotomie inappropriée qui exacerbent les crispations. Ils sont en colère contre les extrêmes de tous bords. La colère est saine, mais parfois elle est mauvaise conseillère. Il faut savoir garder raison, rester serein et tenir au droit à la différence et au respect d’autrui. D’autant que la base, les citoyens, de toutes croyances ou non croyances, malgré des inquiétudes et des interrogations légitimes, ne sont pas dupes et ne tombent pas dans le piège de la confrontation et des polémiques.

Alors que la société a besoin d’apaisement, ce sont surtout des « élites » médiatiques qui s’agitent et donnent la parole aux extrémistes. Quand on prétend informer et contribuer à résoudre les problèmes, il est contradictoire de les poser de manière sciemment tronquée. L’air du temps délirant perturbe, mais au fond la vie suit son cours et nul ne peut empêcher les êtres humains de se rencontrer, de partager et de s’estimer.

Des médias donnent la parole aux extrémistes du dénigrement qui redoublent de férocité. Qu’ils cherchent, à partir de l’islam, comme de toute autre source, de se concocter une religion hybride, pour eux seuls, un « self islam », conforme à la logique faustienne ou à leurs fantasmes, c’est leur affaire, libre à eux. Ce n’est ni les premiers, ni les derniers individus qui folklorisent et infantilisent la pratique de la foi. Certes, ils se prévalent de l’islam, se présentent comme « intellectuels musulmans » et en même temps ils le dénigrent de manière schizophrénique. C’est un signe de dérèglement, ne leur donnons pas d’importance.

Ces « nouveaux intellectuels », dits de culture musulmane, qui affirment que « l’islam est foncièrement violent », que « Dieu » s’est définitivement retiré, que l’au-delà est une fiction et le Coran un texte sacralisé archaïquement, semblent souffrir. Les plus virulents adversaires de l’islam ne parlent pas comme eux, avec une telle désinvolture et surtout un tel masochisme. C’est une faille incommensurable. En outre, ils ne cessent de répéter qu’ils sont « illuminés », qu’il faut les laisser travailler et qu’ils vont révolutionner le monde spirituel. On se demande s’il faut en rire ou pleurer, ou s’il faut en porter un quelconque regard ? Il faut les ignorer et que les croyants prient pour eux.

De par leur position de dénigrement, ils sont sollicités par des médias qui, n’en croyant pas leur chance, s’accrochent à eux, les définissent comme « courageux », en vue périodiquement de sortir l’antienne de l’occident (« civilisé ») face à l’islam (« barbare »). Ces médias cultivent la religiophobie, excluent toute autre interlocuteur que les « révoltés » contre leur communauté et n’ont plus d’arguments que la répétition de mensonges insidieux, adeptes de l’idée qu’en les répétant il en restera toujours quelque chose. Surfant sur l’exaspération face à des comportements fondamentalistes marginaux mis sur le devant de la scène, ils gomment la frontière abyssale entre islam et extrémisme, amplifient la culture de la peur et sponsorisent ceux qui renient leur « origine », sous prétexte de « moderniser » l’islam.

Pour ces « intellectuels musulmans » extrêmes, mi-consciemment, mi-inconsciemment, c’est la spirale de la surenchère : qui dira le plus du mal de l’islam et des musulmans ? Par eux, les musulmans sont sommés de se nier, sinon ils sont diabolisés. De par leur aveuglement ces « intellectuels » décrédibilisent la logique, pourtant incontournable, de la critique, de l’interprétation et de la réforme. De plus, il ne s’agit pas pour nous de remettre en cause le droit de critiquer la religion y compris avec virulence et de manière infondée. Nul de sensé ne peut soustraire la religion à l’examen critique, mais vouloir stigmatiser, heurter, injurier gratuitement, de manière obsessionnelle et ouvertement discriminatoire, n’est pas digne d’une société démocratique.

L’immense majorité des croyants accepte la critique sans limite, prouve le mouvement en marchant, vit avec son temps, sait ce qu’elle croit et ce qu’elle veut et refuse le dénigrement outrancièrement offensant, la stigmatisation et l’amalgame. Elle refuse tous les extrêmes. Elle sait que les extrémistes qui rejettent la critique, instrumentalisent la religion et s’enferment dans le repli sont une infime minorité, qui donnent de l’eau au moulin à d’autres extrêmes : ceux qui dénigrent de manière pathologique et contribuent à l’invention d’un nouvel ennemi. Les dérives ne sont pas d’un seul bord, les extrêmes se nourrissent. L’immense majorité des croyants sait que les extrémistes, de tous bords, ne peuvent pas tromper tout le monde tout le temps. De plus, ce qui est si grand et si haut, en l’occurrence pour les croyants leurs références fondatrices, parlent d’eux mêmes et ne peuvent être atteint. Par la hauteur de vue et le bel-agir, le besoin de partage et le vivre ensemble l’emporteront.

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 Le Professeur Mustapha Cherif est lauréat du prix Unesco du dialogue des cultures, auteur notamment de « Le Coran et notre temps », « Le Prophète et notre temps » édition Al bouraq Paris, et « Sortir des extrêmes » édition Points sur les i, Paris.

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