Le « syndrome Ben Ali » menace-t-il la recherche française ?

J’ai connu personnellement Vincent Geisser pour la première fois quand il est venu me rendre visite à mon

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dimanche 14 juin 2009

J’ai connu personnellement Vincent Geisser pour la première fois quand il est venu me rendre visite à mon domicile à Sousse en Tunisie en 2000. A l’époque je venais d’être licencié de mon poste à la faculté de médecine de Sousse, empêché de voyager et maintenu à domicile sous surveillance policière constante.

Vincent Geisser a bravé le cordon policier et s’est présenté à la fois comme chercheur venant recueillir des informations auprès d’un acteur politique, mais aussi comme un universitaire démocrate apportant un précieux soutien moral à l’un de ses semblables. Par la suite, après mon arrivée en France en exil politique en 2001, j’ai pu mieux connaître à la fois le travail du chercheur et la personne qui se cache derrière.

Deux choses m’ont paru caractériser l’homme : la passion et la rigueur.

Sa passion n’était que la traduction d’un engagement personnel pour la liberté, la justice, la rencontre et le dialogue fraternel entre les cultures. Mais cette passion qui pouvait obscurcir le sens du jugement était fort heureusement contre -balancée par une rigueur méthodologique et une honnêteté intellectuelle à toute épreuve.

Ceci je le sais par la lecture de ses travaux sur la Tunisie et sur le monde arabe, mais aussi de façon directe.

Ayant travaillé avec lui pendant une année sur le livre d’entretien (*) qu’il m’a fait l’honneur de me consacrer, j’ai souvent fait les frais de son implacable rigueur. Me poussant en permanence dans mes retranchements, exigeant les preuves les plus inattaquables de toutes mes affirmations, soucieux de détail, de références précises, je peux dire qu’il m’a beaucoup embêté.

Mais au delà de l’irritation qu’il m’a souvent causé, je luis suis redevable de m’avoir appris que la plus grande sympathie pour une cause ou une personne ne doit jamais intervenir quand il s’agit de présenter aux autres les informations qui leur sont nécessaires pour se faire une opinion qui ne soit pas l’écho d’un préjugé, d’une complaisance voire d’une manipulation.

La valeur de Vincent Geisser va au delà de sa compétence de chercheur aimant ses sujets de recherches et les traitant néanmoins sans complaisance.

Elle est dans le fait que c’est un homme-lien, un homme-pont, un passeur culturel. En ces temps durs où nous avançons tous sur le fil du rasoir ne sachant trop si nous allons tomber du côté de la guerre ou de la collaboration des civilisations, il est un homme précieux pour ne pas dire irremplaçable.

Le voir poursuivi par une juridiction universitaire pour une sombre affaire me paraît digne de la Tunisie de Ben Ali, certainement pas de la France de Voltaire et de Massignon.

* Moncef Marzouki (entretiens avec Vincent Geisser), Dictateurs en sursis. Une voie démocratique pour le monde arabe, éditions de L’Atelier, à paraître septembre 2009.

Ouvrages de Vincent Geisser sur l’autoritarisme :

Avec Michel Camau, Le syndrome autoritaire. Politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, Presses de Sciences Po, 2003.

Avec Michel Camau, Habib Bourguiba. La trace et l’héritage, Karthala, 2004.

Avec Olivier Dabène et Gilles Massardier, Autoritarismes démocratiques, démocraties autoritaires. Convergences Nord/Sud, La Découverte, 2008.

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Auteur : Moncef Marzouki

Président d’honneur de la Ligue tunisienne des droits de l’homme

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