La diplomatie parallèle de Bernard-Henri Lévy en Libye

Incroyable mais vrai. Le quotidien Le Monde nous apprend que Bernard-Henri Lévy a assisté à l’entrevue d

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dimanche 13 mars 2011

Incroyable mais vrai. Le quotidien Le Monde nous apprend que Bernard-Henri Lévy a assisté à l’entrevue donnée par le président Sarkozy à la délégation du Conseil national de transition libyen, venue à Paris demander une reconnaissance officielle. Cette information qui aurait paru invraisemblable, si elle n’était pas officiellement confirmée, est révélatrice de la décadence des mœurs politiques françaises qui n’épargne manifestement plus la diplomatie de cet Etat. On peut se demander à quel titre BHL a participé à cette réunion diplomatique et surtout à quoi correspond l’intrusion de cet énergumène dans une crise politique et militaire, qui n’a pas fini de révéler tous ses dangers potentiels. Va-t-il remplacer son ami Kouchner comme porte-étendard de l’ingérence humanitaire ?

S’il n’y a rien d’étonnant à ce que des bouffons de la République se rencontrent et s’épaulent dans la gestion d’une crise internationale aux dimensions humanitaires certaines, la question devient plus compliquée si on l’examine sous un autre angle. Si BHL devient ainsi incontournable dans la gestion diplomatique d’un dossier de politique étrangère aussi sensible, la question qui mérite d’être posée est à quoi joue la diplomatie française en Libye ?

Pour certains observateurs, la diplomatie française est en train de compenser les impairs enregistrés lors des révolutions tunisienne et égyptienne. Critiquée pour avoir trop traîné les pieds avant de reconnaître le fait accompli révolutionnaire, Paris cherche à se refaire une virginité démocratique à peu de frais en prenant une position radicale en Libye et en se faisant passer pour la puissance occidentale la plus favorable à une intervention militaire contre le régime de Kadhafi.

La France est le premier et le seul Etat à avoir reconnu la Conseil national de transition de Benghazi comme unique représentant légitime du peuple libyen. En voulant forcer la main à ses partenaires européens pour se donner des airs de leadership, La diplomatie française n’a fait que se ridiculiser puisqu’elle n’a pas été suivie lors de la dernière réunion des ministres es affaires étrangères des 27, qui ont reconnu le Conseil national libyen comme un "interlocuteur", mais pas comme « unique représentant » diplomatique, et ont conditionné l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne par un vote clair en ce sens du Conseil de sécurité. La France plus belliciste que les USA et la Grande Bretagne, il y a de quoi se poser des questions !

Sur le fond, les puissances occidentales comme tous les membres de l’OTAN et de l’UE sont d’accord pour proclamer la fin de règne du régime de Kadhafi et leur sympathie pour l’opposition qui a pris le pouvoir à Benghazi. Sur le principe, elles sont également toutes d’accord pour imposer une zone d’exclusion aérienne en Libye, en vue de neutraliser l’aviation de Kadhafi et aider les insurgés libyens à rétablir un rapport de forces militaires plus favorable après les récentes contre-offensives des forces pro-Kadhafi. Mais les divergences commencent quant aux modalités diplomatiques et militaires que pourrait prendre pareille intervention occidentale.

Les puissances occidentales estiment qu’il est nécessaire que le Conseil de sécurité de l’ONU donne son feu vert à la décision d’imposer une zone d’exclusion aérienne en Libye, avant de la faire appliquer par l’OTAN. Elles ont également émis le « souhait » que la Ligue arabe lance un appel officiel en faveur de cette décision pour mieux la légitimer sur le plan international. Ce souhait vient d’être exaucé par le dernier conseil des ministres des affaires étrangères de la Ligue arabe, qui vient d’appeler le Conseil de sécurité à « prendre ses responsabilités » et à imposer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Seuls deux Etats arabes, la Syrie et l’Algérie, ont exprimé leur opposition sous forme de « réserves » à cette résolution inspirée par les pétromonarchies du Golfe. Pusillanimes comme à l’accoutumée, les diplomaties arabes demandent à l’OTAN d’intervenir en vue d’imposer une zone d’exclusion aérienne en Libye, en même temps qu’elles expriment leur opposition à toute intervention militaire directe, comme si l’exclusion aérienne en question pouvait se faire pacifiquement ! Pour les Occidentaux en revanche, la position est plus claire : la zone d’exclusion aérienne ne représente pas la seule option militaire envisageable sur le terrain.

Les Américains devant un dilemme difficile

En effet, comme vient de le rappeler récemment le président Obama, les Américains et leurs alliés étudient toutes les options militaires possibles sur le terrain. Ils ne s’embarrassent plus de questions diplomatiques. Seules les possibles conséquences militaires et sécuritaires les intéressent et c’est ce qui explique leurs tergiversations actuelles. Les spécialistes militaires américains pensent que l’imposition d’une telle zone d’exclusion aérienne nécessite la neutralisation de la défense aérienne libyenne, qui serait la plus importante dans la région après la défense aérienne égyptienne. Par ailleurs, ils estiment que l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne aura un effet militaire limité sur le rapport des forces sur le terrain, dans la mesure où elle sera inefficace contre les hélicoptères de combat volant à basse altitude. C’est dire que les principaux protagonistes de l’OTAN reconnaissent qu’ils n’ont pas beaucoup de choix sur le terrain en vue de hâter la chute militaire du régime de Kadhafi, s’ils continuent à exclure l’option d’une intervention militaire directe, qui pourrait prendre la forme d’une intervention aéro-navale ciblée contre les bases des forces loyalistes et les résidences de Kadhafi.

Les Américains et leurs alliés de l’OTAN sont amenés à prendre des décisions importantes dans les prochains jours, si on s’en tient aux déclarations récentes des plus hauts responsables américains, qui viennent de tirer la sonnette d’alarme en mettant l’accent sur deux développements récents dont la gravité appelle une intervention urgente. Premier élément, la secrétaire d’Etat, Hillary Clinton, vient de rappeler ce que le coordinateur de la lutte anti-terroriste américain, Daniel Benjamin, a déclaré il y a quelques jours à Alger, à savoir que des armes en quantité et en qualité significative circulent actuellement en Libye, et qu’il n’est pas question de laisser ce pays devenir le grand magasin d’approvisionnement militaire pour tous les mouvements acquéreurs de la région. Second élément important, le responsable de la sécurité nationale, James Klaber, vient de déclarer devant la commission de défense du Sénat que les forces de Kadhafi risquent de sortir victorieuses de la guerre actuelle contre les opposants de Benghazi, si le conflit ne trouvait pas une issue rapide.

Les Américains se trouvent ainsi confrontés à un dilemme difficile. Soit ils interviennent militairement pour hâter la chute de Kadhafi, au risque de s’embourber dans un nouveau conflit et d’offrir une nouvelle base aux attaques terroristes, qui pourraient cibler les intérêts occidentaux dans la région. Soit ils tergiversent encore quelque temps, au risque de voir la Libye s’enliser dans une guerre civile longue et génératrice des mêmes risques sécuritaires pour toute la région. La seule solution qui pourrait les arranger cyniquement, c’est peut-être l’éventualité qui verrait Kadhafi réussir à mater la rébellion et reprendre le contrôle du pays. Mais une telle perspective est tout simplement inadmissible pour les Américains et leurs alliés occidentaux, qui sont allés trop loin dans leur hostilité à Kadhafi. Finir par admettre ce dernier reviendrait à capituler et à avouer que toute leur dénonciation des crimes contre l’humanité commis par Kadhafi n’était que propagande de guerre ! Même un compromis qui passerait par le départ de Kadhafi et un partage du pouvoir entre l’opposition de Benghazi et son fils, Seif al Islam, serait perçu aujourd’hui comme une défaite de l’Occident dans la région, même si rien n’est impossible en diplomatie...

Le CRIF va-t-il remplacer le Quai d’Orsay ?

Si les Américains apparaissent comme piégés par la tournure prise par la crise libyenne, il y a un protagoniste discret dont on ne parle pas beaucoup, mais qui pourrait avoir un grand rôle dans le secret. Il s’agit de l’Etat d’Israël qui ne s’est toujours pas réveillé du cauchemar de la révolution égyptienne, et de ses retombées stratégiques et diplomatiques à l’échelle régionale. La presse israélienne se fait régulièrement l’écho des inquiétudes que nourrit la classe politique de ce pays au sujet des révolutions démocratiques qui soufflent sur le monde arabe, et qui auront tôt ou tard un prolongement dans les territoires occupés.

Le syndrome de la citadelle assiégée dans lequel se complaît une caste coloniale, dont les symptômes cliniques ne présagent rien de bien rassurant, risque-t-il de la précipiter dans une stratégie de la tension qui aurait l’avantage de fixer les énergies et l’attention des pays de la région dans des conflits internes longs et épuisants ? Ce scénario n’est pas à exclure quand on sait qu’Israël a déjà joué à ce jeu au Liban, qu’il continue de jouer le jeu de la guerre interconfessionnelle en Irak et garde toujours dans ses portefeuilles d’investissement futurs d’autres éventuels conflits ethniques ou confessionnels, qui pourraient être « encouragés » le cas échéant dans certains pays arabes.

C’est à la lumière du jeu israélien qu’on peut, peut-être, comprendre le jeu loufoque de la diplomatie de Sarkozy. En cherchant à doubler la diplomatie américaine, Sarkozy n’est pas seulement en train de rejouer la grenouille de la fable. Une puissance moyenne en perte de vitesse n’a visiblement pas peur du ridicule en se donnant des airs de grande puissance tant que l’heure du grand jeu n’a pas sonné. Jusqu’ici rien de sérieux qui mérite d’être retenu. Mais les choses deviennent moins risibles si, par malheur, l’apparition de BHL aux côtés de son ami Sarkozy représentait une intervention par procuration –ou par effraction - d’un autre larron qui semble avoir fait main basse sur la diplomatie française, après avoir squatté les médias et les institutions de la République laïque.

En s’affichant aux côtés de BHL lors de l’entrevue accordée à la délégation de l’opposition libyenne, Sarkozy a-t-il voulu signifier que désormais la diplomatie française s’aligne sur la stratégie israélienne en Libye ? L’intervention de BHL dans le dossier libyen confirmerait-elle l’information selon laquelle le Conseil national de transition libyen aurait promis de reconnaître l’Etat d’Israël une fois qu’il aura pris le pouvoir à Tripoli ? Après s’être aligné sur le discours du FN dans ses campagnes islamophobes en vue d’élargir sa base électorale, Sarkozy est-il à la recherche d’un autre soutien plus substantiel dans les sphères de la finance et de la communication ? En agissant ainsi, Sarkozy a-t-il voulu montrer au CRIF, dont les dernières nouvelles semblent dévoiler une préférence pour la candidature de DSK aux prochaines présidentielles, qu’il reste malgré tout « le candidat le plus israélien » ? Le CRIF est-il en passe de remplacer le Quai d’Orsay en France ?

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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