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L’exécution barbare de Kadhafi : une honte pour les démocraties

Unanimes, les dirigeants des démocraties occidentales ont salué la fin de l’ancien dirigeant libyen comme le début d’une ère nouvelle de « liberté » et de « démocratie ». Sans aucun doute, l’assassinat de Kadhafi et la chute de la ville de Syrte constituent un tournant décisif dans cette guerre présumée « humanitaire » mais qui pue le pétrole et la rapine. Mais quel que soient les griefs qui seront retenus par l’histoire contre un régime autoritaire et fantasque, la fin pathétique de son ancien dirigeant est à elle seule un mauvais présage qui annonce des lendemains moins heureux que ce que la propagande des médias occidentaux laisse entendre.

L’assassinat de Kadhafi vient de confirmer ce que tous les observateurs honnêtes n’ont cessé de dire depuis le début du conflit : cette guerre ne visait pas la « protection des populations civiles » comme le prétendait la propagande des médias à la solde du capital et des pétromonarchies du Golfe et comme le stipulait la résolution du Conseil de sécurité de l’Onu. Cette guerre a outrepassé le mandat onusien dans la mesure où elle s’est muée sur le terrain en un soutien actif à des « rebelles » infiltrés et instrumentalisés en vue de changer par la force la nature du régime libyen.

Dans cette opération illégale au regard du droit international, l’assassinat du dirigeant libyen qui est devenu entre-temps un symbole de la résistance de son pays à la domination impérialiste occidentale devenait un objectif politique et militaire stratégique malgré les dénégations répétées des dirigeants occidentaux. On apprend ainsi que les avions de l’Otan – plus précisément un Mirage 2000 français- auraient engagé le convoi dans lequel se trouvait Kadhafi et l’ont obligé à se diriger tout droit, dans ce qui ressemble fort à une embuscade, vers ses futurs bourreaux armés et excités qui n’avaient qu’à finir la sale besogne.

Mais il y a plus grave. Une vidéo filmée par des acteurs du drame ne laisse aucun doute sur le fait que Kadhafi a été capturé blessé mais vivant avant qu’il ne soit sommairement exécuté d’une balle dans la tête après un lynchage horrible digne des mœurs du Far West qui préfigurèrent jadis une Justice américaine héritière d’un Ancien Testament dont la cruauté pénale a été pourtant révisée par l’Habeas corpus des Modernes. Pourtant, aucune voix officielle dans les démocraties occidentales autoproclamées « civilisées », et si promptes à dénoncer la « barbarie » des exécutions sommaires qui constituent la face la plus hideuse des régimes totalitaires et des groupes terroristes, n’est venue condamner un acte aussi lourd de sens et qui sonne déjà comme le signal de départ d’un engrenage de violences dont nul ne peut prévoir où il s’arrêtera.

Ne nous y trompons pas. Quels que soient les crimes présumés de Kadhafi et quelle que soit la nature supposée de ce conflit que d’aucuns cherchent à faire passer pour une « révolution démocratique » au mépris de la réalité, l’exécution sommaire extrajudiciaire d’un homme de 69 ans, prisonnier et blessé, est un crime de guerre au regard du droit international humanitaire. Ce crime n’engage pas seulement les bandes armées plus ou moins incontrôlées qui font la guerre sous la bannière du CNT. Il engage également le CNT en tant qu’instance politique reconnue par la communauté internationale comme le nouveau pouvoir de fait en Libye. Enfin, ce crime de guerre engage entièrement les puissances occidentales qui ont soutenu et continuent de soutenir le CNT et ses bandes armées.

Les choses sont encore plus dramatiques. L’exécution de Kadhafi vient rappeler le peu de respect que les démocraties occidentales accordent aux principes humanitaires dont elles se gargarisent dès lors qu’il s’agit de défendre leurs sordides intérêts économiques et stratégiques. Surtout lorsqu’il s’agit de régions habitées par des « sous-hommes » jugés insuffisamment mûrs pour pouvoir bénéficier de la plénitude de ces principes. Après tout, l’Occident « civilisé » n’a rien à voir avec cette barbare exécution. Ce sont des « rebelles » libyens mus par la soif de vengeance qui ont exécuté leur ancien chef dans ce qui rappelle le rituel du sacrifice du patriarche dans l’univers freudien des tribus primitives. A l’ignominie de la guerre et de cet acte symbolique, vient s’ajouter le racisme le plus abject.

Dans ses guerres prédatrices qui se multiplient au rythme des crises financières qui le poussent à la recherche de bains de jouvence toujours plus macabres, l’Empire se nourrit de tout sur son chemin. Divisions ethniques, religieuses, générationnelles, claniques et politiques. Les haines passées et présentes, les désirs contrariés ou refoulés. L’envie et la vengeance. Mais dans cette course sanglante au trésor, l’Empire n’est plus à une considération morale près. Ce n’est même plus la peine de sauver les apparences. A la parodie de procès et d’exécution judiciaire de l’ancien dirigeant irakien, Saddam Hussein, succède l’exécution sommaire, brutale, extra-judiciaire, du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. En l’espace de quelques années, la chute morale aura été spectaculaire et obscène.

Les dirigeants occidentaux peuvent jurer tous leurs dieux qu’ils ne sont point attirés par l’odeur du sang. En un certain sens, c’est un peu vrai. Seule l’odeur du pétrole les attire dans cette région maudite en raison de ses richesses. Le sang qui y est déversé quasi-rituellement ne coule pas par essence mais par accident. Ce serait en somme un dégât collatéral qui ne doit son caractère inesthétique qu’aux coutumes barbares de peuples encore occupés à faire leur apprentissage démocratique dans la fureur et le sang.

Qui peut croire que de ce macabre spectacle pourraient sortir la liberté et la démocratie en Libye ? Qui peut croire que les « rebelles » qui ont sommairement exécuté un ancien dirigeant prisonnier et blessé pourraient avoir des états d’âme à exécuter leurs autres prisonniers qui se comptent au jour d’aujourd’hui par milliers ? Même après la fin de Kadhafi, des Libyens continuent d’être emprisonnés, torturés, mutilés et assassinés tous les jours dans les villes libyennes aux mains des « rebelles » au vu et au su des espions et autres « conseillers » occidentaux.

S’il y avait le moindre doute sur le caractère illégal et immoral de cette guerre, sur les mobiles de ses promoteurs et les basses motivations de ses acteurs, l’exécution sommaire de Kadhafi aurait fini par le dissiper. Aucune liberté ne saurait, en effet, résulter d’un aussi affligeant spectacle dans lequel l’intégrité d’un prisonnier blessé et la dignité d’un adversaire mort sont aussi honteusement bafouées. Dans son long et difficile chemin vers la civilisation, depuis la tragédie grecque jusqu’à l’affirmation moderne des Droits de l’Homme, en passant par l’Etat de droit musulman imaginé tant bien que mal par les juristes classiques sur la base de la morale coranique, ce n’est pas un hasard si l’humanité est passée par la codification stricte des conditions qui entourent le fait de priver une personne de sa liberté ou, plus grave, de la vie.

Nul ne peut bafouer impunément la dignité humaine sans en payer le prix. Bientôt, les Libyens, qui l’ont fait ou qui ont laissé faire, l’apprendront à leurs dépens. Les débuts de la jeune « démocratie » libyenne chantée par les médias à la solde de l’Otan sont déjà annonciateurs de sombres présages. Mais que les apprentis-sorciers de l’Otan et leurs associations pseudo-humanitaires qui ont réussi, en 2009, à convaincre le clan Kadhafi de sortir de leurs geôles les milliers de « djihadistes » pour les transformer, deux ans plus tard, en colonne vertébrale de la rébellion armée dans un scénario qui a tout l’air d’un hold-up à main armée, se rassurent. L’odeur du sang et des cadavres attire les charognards. La Libye sera bientôt trop petite pour le rituel de la chasse à l’homme ouverte grâce à la bénédiction d’un Occident dont il n’est pas dit que ses intérêts et ses représentants dans la région seront épargnés.

Dans un article qui dénote une vive inquiétude, le site pro-israélien « Israël7 » cite l’orientaliste David Boukaï qui n’hésite pas à qualifier l’assassinat de Kadhafi d’ « acte stupide » : « L’orientaliste Dr. David Boukaï, dont les analyses un peu à contre-courant sont souvent pertinentes, a considéré « que l’assassinat de Mouammar Kadhafi ainsi que les manifestations de soulagement entendues en Occident étaient complètement stupides ». Selon lui, « les jours qui suivront la période Kadhafi seront encore pires que sous son règne ». Il dit « craindre que son élimination n’annonce rien de bon pour le Moyen-Orient » et « que les efforts des puissances occidentales pour renverser le régime de Kadhafi étaient une attitude puérile voire idiote ».

Le Dr. Boukaï affirme « que les histoires sur un ‘printemps arabe’ étaient pathétiques, car il n’y a en fait qu’anarchie, désordre et incertitude depuis les révolutions ». « Pour Israël », indique l’orientaliste, « la moins mauvaise option serait encore l’instauration d’un régime militaire fort dans ces pays ». Il rappelle « que si Al-Qaïda prenait le contrôle de zones de plus en plus importantes, elle ne serait pas seulement en Libye, mais aussi en Algérie, en Somalie, au Soudan et ailleurs ». Il conclut en avertissant « que le Moyen-Orient allait devenir de plus en plus instable, radical et propice aux conflits armés, ce qui n’était une bonne nouvelle ni pour Israël, ni pour les Etats-Unis ni pour l’Europe . »

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