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De l’intervention militaire en Libye et du nouveau réalisme « populo-stratégique » occidental.

Il est surprenant de voir qu’aujourd’hui analystes et experts expliquent les évènements qui ont pris naissance dans le monde arabe, et notamment ceux qui se déroulent en Libye, à l’aune de la soi-disant pax americana toujours avide de pétrole et de ressources naturelles. C’est comme si les Américains, les Français et les Britanniques cherchaient, à travers leur intervention militaire en Libye, à s’emparer des ressources naturelles, pétrolières et autres de ce pays trois fois plus grand que la France et qui dispose, à lui seul, de la plus grande réserve de pétrole en Afrique. Il est évident que l’appât économique ne manque pas, mais il n’est ni la raison déterminante ni la seule raison de cette intervention.

Pour s’en convaincre, il suffit de se demander quel est le meilleur moyen pour ces pays occidentaux, anciens colonisateurs pour certains ou impérialistes pour d’autres, de bénéficier de cette richesse libyenne ? Est-ce qu’il ne serait pas plus avantageux pour ces pays d’avoir à traiter avec l’imprévisible Kadhafi qui gère la manne pétrolière comme il gère son propre portefeuille ou sa tirelire et qui était, de surcroît, prêt à payer le prix fort pour sa réhabilitation internationale : des contrats de plusieurs dizaines de millions de dollars pour la France aux contrats « blairiens » pour les britanniques et « berlusconiens » pour les italiens en passant par le démantèlement de son prétendu programme nucléaire et les réparations généreuses versées aux victimes des actes terroristes que Kadhafi, lui-même, avait commandés ?D’autant plus que tout indique que des élections libres et démocratiques en Libye seront remportées, haut la main, par des conservateurs islamistes ! Cela vaut aussi bien pour la Libye que pour l’Égypte, la Jordanie et les autres pièces du domino nord-africain et moyen-oriental.

Rationalité purement économique

Il ne fait guère de doute, qu’en termes de rationalité et d’intérêts purement économiques, les pays occidentaux trouveraient leur compte avec les régimes sclérosés et totalitaires du monde arabe dont celui du « Frère Colonel et Guide, Mouammar Kadhafi » ! Qui plus est, ce dernier est prêt, plus que jamais, à couvrir de ses largesses ces anciens « impérialistes ». L’image du premier ministre Silvio Berlusconi « baisant » la main du « Guide » lors de la réunion de la Ligue arabe en mars 2010 devant les caméras du monde, suffit à tout dire.  

Il est clair que ceux qui fondent leurs analyses sur le facteur économique sont encore obnubilés par les scénarios de l’Amérique latine des années 70 à l’époque où les États-Unis étaient la seule superpuissance économique et, vraisemblablement, militaire. Ils semblent être, aussi, hantés par les colonisations classiques du siècle passé.

La responsabilité de protéger et la souveraineté rhizomatique

Rappelons-le, l’époque n’est pas la même. Aujourd’hui, plusieurs acteurs étatiques et régionaux s’affirment sur la scène internationale et s’imposent en termes politiques, économiques et militaires avec confiance et avec un sentiment d’égalité avec les anciennes puissances : la Chine, l’Inde, le Brésil, la Turquie, l’Iran en sont des exemples.

Par ailleurs, l’expansion prodigieuse des moyens de télécommunication, les réseaux transnationaux des acteurs sociaux et des mouvements civiques, le sentiment partagé de la responsabilité mondiale collective de s’entraider et surtout de protéger les populations réprimées, les concepts humano-juridiques qui bourgeonnent ici et là comme celui de « la responsabilité de protéger » (Responsability to Protect) -dont nous défendons pleinement les significations intrinsèques-, sont d’autres manifestations de notre époque. La souveraineté étatique n’est plus une souveraineté absolue. Il s’agit, plutôt, d’une souveraineté ouverte et rhizomatique (open and rhizomatic sovereignty) dont les attributs sont légitimés par des facteurs aussi bien internes (territoire) qu’internationaux (droit de la personne).

Le réalisme populo-stratégique et la démocratie internationalement responsable

Le comportement des puissances occidentales dans les crises qui secouent le monde arabe, tel que leur intervention militaire en Libye s’inscrit dans un nouveau réalisme politique que nous qualifions de « populo-stratégique » (populo-strategic realism) ; C’est un réalisme qui consiste à accompagner le mouvement des peuples et à le soutenir dans l’espoir de se créer une légitimité dans la contribution au « façonnement » du futur paysage politique de ces pays. C’est un réalisme qui part de la constatation de l’irréversibilité des mouvements en question. Ce sont des mouvements de masse regroupant toutes les couches sociales et revendiquant des droits humains et légitimes face à des pouvoirs gérés par des bandits et des incultes. « Les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais », comme le disait Victor Hugo.

Ce réalisme « populo-stratégique » part aussi du constat selon lequel la démocratie occidentale n’est plus une forteresse inaccessible pour les autres peuples et les autres nations ou une démocratie qui ne rend des comptes qu’aux seuls citoyens occidentaux. Elle est devenue, médias et tissus transfrontaliers (transnational network) aidant, une démocratie internationalement responsable (internationally accountable democracy). Disons-le encore une fois, les temps ont changé. Dorénavant, les régimes totalitaires arabes et autres ne devraient compter que sur la légitimité que leurs populations leur accordent.

Les gouvernements occidentaux agiront suivant la tendance de la vox-populi non seulement de leurs propres citoyens mais aussi celle des autres peuples. Ce faisant, les pays occidentaux s’assureront, au pire, que l’avenir politique des pays arabes tel que celui de la Libye ne comporte pas d’hostilités à leur égard et, au mieux, que leurs intérêts soient protégés par les nouveaux pouvoirs politiques. C’est un réalisme du gagnant-gagnant où la vox populi a pleinement sa place.

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