La diplomatie américaine au chevet de l’Egypte à la veille d’un changement imminent

A examiner de plus près les prises de position des grandes capitales à l’égard des évènements qui évol

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samedi 5 février 2011

Les provocations sanglantes qui ont visé les manifestants le mercredi et jeudi derniers n’ont pas entamé la détermination de la mobilisation populaire qui a dépassé toutes les espérances lors des manifestations de vendredi qui ont rassemblé plusieurs millions de personnes dans les principales villes égyptiennes. Si les pressions conjuguées de la diplomatie américaine et de l’armée égyptienne ont réussi à faire échouer la manœuvre du régime qui a essayé vainement de jouer la carte du chaos en lançant ses miliciens contre les manifestants, la révolution égyptienne n’est pas définitivement sortie de la zone de turbulences et des manœuvres sournoises des forces qui espèrent encore surseoir au désir de changement démocratique du peuple.

A examiner de plus près les prises de position des grandes capitales à l’égard des évènements qui évoluent à la vitesse de l’éclair, il est clair que les grands de ce monde donnent l’impression qu’ils sont au chevet d’une Egypte en train d’accoucher d’un changement devenu inévitable et imminent même s’il reste imprévisible dans son contenu et ses contours politiques. Paradoxalement, plus le changement devient imminent, plus les contradictions s’aiguisent, plus les provocations se multiplient et plus les manœuvres deviennent sophistiquées.

La détermination et la fermeté du peuple égyptien sont telles qu’aujourd’hui plus aucun doute ne peut entourer sa volonté de changement démocratique à laquelle il a lui-même donné un symbole : le départ de Moubarak. A cette exigence symbolique qu’il ne faut pas confondre avec le désir populaire d’en finir avec un régime policier et corrompu, les réponses auxquelles a droit jusqu’ici le peuple égyptien ressemblent plus à un louvoiement et à une tentative de gagner du temps. Les questions constitutionnelles soulevées, si elles ne sont pas négligeables en soi, ne sauraient cacher les véritables mobiles politiques à l’œuvre.

Les responsables politiques et militaires égyptiens et les diplomates américains présents au Caire sont confrontés aujourd’hui à des scénarios compliqués dont il est difficile de prévoir avec exactitude les répercussions immédiates. Le premier scénario qui aurait arrangé beaucoup de monde, y compris l’ Administration américaine, –ne serait-ce que parce qu’il permet à chaque protagoniste de mieux se préparer aux prochaines échéances- est celui qui verrait le président Moubarak superviser lui-même la transition du pouvoir, en commençant par appeler à un référendum pour le changement de la constitution (dans 75 jours) suivi d’une élection présidentielle qui, même si elle est anticipée, n’aurait pas lieu avant le mois de juillet ! Ce scénario butte sur la volonté intraitable du peuple égyptien et on voit mal comment les diplomaties « amies » pourraient sauter par-dessus cette volonté.

Le second scénario verrait le président Moubarak accéder à l’exigence populaire de son départ et organiser la passation des pouvoirs au président de l’Assemblée du peuple qui serait chargé d’organiser la période transitoire et une élection présidentielle dans les 60 jours. Ce scénario présente les mêmes inconvénients que le premier dans la mesure où l’illégitimité du régime Moubarak ne concerne pas que sa personne mais touche également une institution parlementaire non représentative.

Le troisième scénario verrait le président Moubarak accéder à l’exigence populaire de son départ après avoir dissous l’Assemblée du peuple et l’Assemblée consultative. Dans ce scénario c’est le président de la cour constitutionnelle qui se verrait confier la mission de diriger une courte période transitoire. Certains experts émettent la réserve que ce scénario ne laisse pas beaucoup de temps pour la période transitoire.

Enfin le quatrième scénario verrait le président Moubarak partir après avoir passé les pouvoirs à son vice-président, Omar Souleiman qui se verrait ainsi confier la mission d’organiser la période transitoire. Mais ce scénario, qui semble avoir la préférence de certains cercles étrangers et peut-être de certains généraux égyptiens, ne semble pas du goût de tous les constitutionnalistes égyptiens. En effet, dans deux cas de figure, ce scénario semble souffrir de vice constitutionnel. Si le président Moubarak passe les pouvoirs à son vice-président alors qu’il n’a pas dissous le parlement, il y a un problème constitutionnel dans la mesure où c’est le président de l’Assemblée du peuple qui est habilité à se substituer au président en cas d’empêchement de ce dernier. Et si le président nomme son vice-président à sa place après avoir dissous le parlement, le vice-président ainsi nommé n’aura pas le pouvoir de dissoudre l’Assemblée et le pays se retrouve plongé dans une crise constitutionnelle.

Manifestement, les rédacteurs de la constitution égyptienne ont tout prévu sauf une révolution populaire ! A leur décharge, on peut dire qu’ils ne sont pas les seuls –loin de là- à avoir commis cette imprévoyance nourrie du dédain des peuples ! Mais aucune argutie juridico-constitutionnelle ne saurait faire barrage à la volonté populaire tant il est acquis, dans l’esprit du droit constitutionnel moderne, que la légitimité populaire est la source première de la légitimité constitutionnelle. Dans des circonstances aussi exceptionnelles où la volonté populaire s’exprime aussi clairement et aussi pacifiquement dans la rue, les questions posées aussi bien aux dirigeants civils et militaires égyptiens qu’aux diplomates américains sont donc essentiellement d’ordre politique.

L’actuel secrétaire général de la Ligue des Etats arabes, connu pour sa culture et sa finesse diplomatiques, l’Egyptien Amr Moussa, vient de rappeler, à juste titre, que l’armée égyptienne a les moyens d’assurer une transition pacifique vers un régime démocratique. On peut même aller plus loin dans ce constat et dire que l’armée égyptienne a tous les moyens pour cette mission historique. Les moyens de fait d’abord c’est-à-dire le monopole de la contrainte armée mais aussi les moyens politiques et psychologiques au vu de sa symbiose actuelle avec un peuple qui reste, quoiqu’on dise, le principal acteur de la révolution démocratique en cours.

Si la crainte d’un « chaos » général semble relever plus du fantasme que de la réalité même si elle a longtemps servi à justifier les abus d’un régime autoritaire, il reste à examiner les autres paramètres politiques qui semblent retarder l’heureux dénouement d’une révolution dont le peuple égyptien, et avec lui de nombreux peuples épris de liberté dans la région, attend ni plus ni moins qu’un Etat de droit tel qu’il a été rêvé par tous les hommes de bonne volonté depuis plus de deux siècles, à l’instar de Thomas Jefferson et des autres rédacteurs de la Déclaration d’indépendance américaine.

Comment décrypter cette déclaration lourde de sens du président Obama qui reconnaît enfin le droit à l’autodétermination politique du peuple égyptien mais insiste sur le fait que la transition politique, qu’il juge désormais urgente, doit être « pacifique ». Dans les moments décisifs de l’histoire des peuples, chaque mot revêt un sens important, surtout lorsqu’il est prononcé par le président de la nation la plus puissante du monde. Si le caractère pacifique de la transition politique est si déterminant il faut alors reconnaître que s’il y a un protagoniste qui a objectivement intérêt à ce caractère pacifique, c’est bien le peuple égyptien.

En effet, quand un peuple arrive à mobiliser deux millions de ses enfants sur une place publique, ce qui est une première dans les annales révolutionnaires du monde, qui a intérêt à l’entraîner sur le terrain de la violence ce si ce n’est ceux qui refusent le changement et s’accrochent à leur vieux monde ? Dans ces conditions, une diplomatie qui affiche publiquement son attachement au caractère pacifique d’une transition devenue inévitable ne pourrait, sous peine d’inconséquence, que mettre tout son poids dans la balance en faveur du changement réclamé par le peuple, en sachant que quel que soit le cas de figure constitutionnel imposé par les circonstances, il ne saurait éluder le caractère politique du changement souhaité.

Reste maintenant une seconde lecture. Le caractère pacifique de la transition politique brandi par la diplomatie américaine concerne plus secrètement d’autres agendas géopolitiques inavoués mais dont on devine l’interférence avec la survie du processus de paix au Proche Orient. Si certains discours des néoconservateurs américains et leurs alliés israéliens ont longtemps parasité la politique étrangère américaine, en faisant croire que tout changement démocratique et social dans la région déboucherait nécessairement sur une instabilité dangereuse et sur une remise en question radicale des intérêts stratégiques américains dans la région, des indices militent en faveur d’une évolution des diplomaties américaine et européenne dont les élites égyptiennes montrent qu’elles ont conquis assez de maturité politique pour en tirer tout le bénéfice escompté grâce notamment à l’inspiration d’autres modèles, comme le Brésil et la Turquie, qui montrent à l’évidence qu’il y a moyen de réussir une expérience démocratique qui assure en même temps la défense des intérêts nationaux sans entrer dans un bras de fer aventuriste avec la puissance américaine.

Si les envolées lyriques de la diplomatie de la démocratie et des droits de l’Homme ne sauraient voiler les mobiles stratégiques et économiques d’une puissance mondiale comme les USA, la diabolisation systématique de l’Amérique dans une certaine rhétorique arabe contemporaine qui fait office de surcompensation à une impuissance politique réelle, ne saurait à son tour passer sous silence les progrès accomplis par les mouvements sociaux et les élites arabes, à commencer par les élites égyptiennes, dans leur approche des questions politiques et diplomatiques qui détermineront pour une large part l’avenir proche de la région.

La force tranquille du peuple égyptien et la maturité politique de ses élites sont en en train de faire faire à la diplomatie américaine et européenne des pas qu’elle n’aurait pas pu faire autrement en plusieurs décennies ! Le mouvement populaire ressent et comprend cette tendance qu’il sait en faveur de son combat légitime. Le mouvement populaire reste vigilant et méfiant avec juste raison comme l’a illustré la réponse populaire –gentille mais ferme- à la demande formulée samedi par un général égyptien de quitter la place tahrir au Caire. S’il sait impossible le recours à l’armée, le régime joue désormais la carte de l’usure et du pourrissement.

Les provocations ne vont pas cesser du jour au lendemain comme l’illustrent le sabotage d’un gazoduc dans le Sinaï et la tentative d’attentat qui aurait visé le vice-président Omar Souleiman. Le mouvement populaire ne désarme pas puisqu’il prévoit désormais des manifestations quotidiennes dans le cadre de ce qu’il appelle la « semaine de la résistance ». On voit mal ce qui pourrait l’arrêter dans sa volonté de changement même si les contours et les procédures de ce dernier dépendront dans les jours qui viennent des pourparlers secrets que les médiateurs américains cherchent sans doute à influencer mais dont l’issue finale ne pourra plus ignorer les aspirations démocratiques légitimes du peuple égyptien.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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