Éthique et finance en Islam

Le livre Éthique et finance en Islam d’Isabelle Chapellière (Ed. Koutoubia) est un ouvrage complet qu

mercredi 1 décembre 2010

Éthique et finance en Islam

Le livre Éthique et finance en Islam d’Isabelle Chapellière (Ed. Koutoubia) est un ouvrage complet qui permet de mieux comprendre les enjeux économiques et politiques de la finance islamique. Dans cet entretien à Oumma.com, Isabelle Chapellière, revient notamment sur l’origine historique de cette finance, ses grands principes et l’intérêt qu’elle suscite auprès des gouvernements européens, notament en France.

Peut-on situer historiquement l’apparition de la finance islamique ?

La finance islamique, dans sa forme contemporaine, est apparue avec la création de la Banque Islamique de Développement (B.I.D.) en 1975, décidée au sommet de l’Organisation des Etats islamiques de Lahore en 1974. A la fin des années 1970 et au début des années 1980, avec l’afflux des pétrodollars, de nombreuses banques islamiques sont apparues dans le Golfe et en Arabie Saoudite (Koweit Finance House, DMI, Al Baraka…). A partir des années 2000, la finance islamique connait un tournant avec la volonté des pays musulmans de rapatrier leurs capitaux hors des Etats Unis et l’épargne massive de pays émergents comme la Malaisie. Son implantation dépasse alors les pays musulmans : des « guichets » islamiques sont créés dans des banques conventionnelles, des banques islamiques s’installent en Europe, principalement en Grande-Bretagne…

Même si on met l’accent sur le boom récent de la finance islamique, la 1ière expérience de banque islamique a eu lieu à partir de 1962, en Egypte, à Mit Gham, par la création de caisses d’épargne rurale, sur le modèle allemand d’après 1945, avec 3 spécificités : l’absence d’utilisation d’intérêt, la collecte de la zakât et la volonté de favoriser épargne populaire et développement économique.

Si l’on raisonne en termes de pratiques financières islamiques, on pourrait remonter à l’époque de Mahomet pour observer la mourabaha, relation de partenariat associant un investisseur apportant le capital et un commandité qui fait fructifier, avec partage des profits et pertes. L’origine des pratiques financières islamiques remonterait alors à près de 1500 ans.

Vous opérez une distinction entre la philosophie économique de l’islam et la question de l’existence d’un système économique islamique ?

La philosophie économique de l’islam est une morale, une éthique, proposant des prescriptions qui guident le comportement en précisant ce qui licite, halal, recommandé et ce qui est proscrit, haram. Il est possible d’élaborer, à partir du Coran, de la Sunna et des interprétations, une conceptualisation de ce que serait une économie islamique conforme à des valeurs. Il est en effet difficile de transposer directement l’analyse d’une société musulmane originelle pastorale et agricole aux sociétés capitalistes actuelles.

Il n’existe, de nos jours, aucune application globale d’économie islamique, même dans des pays ayant islamisé leur système bancaire comme le Pakistan, l’Iran ou le Soudan. Aucun régime économique alternatif au capitalisme et au socialisme n’a été mis en place. Plutôt que dans les structures macroéconomiques des pays musulmans, il faut rechercher la conformité à l’islam dans les comportements microéconomiques des acteurs musulmans.

La morale économique dans l’islam est-elle comparable aux deux autres religions monothéistes ?

Il existe de nombreux points communs entre la morale économique des trois religions monothéistes. Citons en quelques-uns. Par le sens du bien-être collectif, les trois religions prônent la solidarité envers les plus pauvres, même si l’islam va plus loin avec la zakât, qui restitue au pauvre ce qui lui revient. La monnaie n’a aucune valeur en soi et ne doit pas faire l’objet de spéculation, comme le disait déjà Aristote et Thomas d’Aquin. L’usure est condamnée explicitement dans les trois religions. Son interdiction est mentionnée aussi bien dans l’Ancien Testament, dans la Bible que dans le Coran.

La loyauté et l’honnêteté est obligatoire dans les contrats. Comme chez Aristote, le temps appartient à Dieu et ne doit pas faire l’objet de transactions commerciales. Seul le travail justifie l’enrichissement, comme chez les Calvins étudiés par Max Weber. On trouve néanmoins dans l’islam l’accent mis davantage sur la communauté que sur l’individu. Toute relation économique est autant un pacte, un contrat, entre les membres de la communauté qu’entre ceux-ci et Dieu.

L’islam induit-il des comportements économiques spécifiques ?

On ne peut pas définir un homo oeconomicus musulman spécifique ; néanmoins, on peut parler d’une vision du monde qui est influencée par l’histoire, les caractéristiques sociales, les normes et valeurs sociales, influencée en partie par la religion pour le croyant. Un musulman pratiquant rationnel, d’un point de vue sociétal, respectera dans ses actes économiques des valeurs et consommera des produits halal, investira dans une logique du partage des risques, ne spéculera pas, sera loyal dans les affaires… Ceci n’entre pas en contradiction avec la recherche d’une rationalité économique en finalité : satisfaire le mieux possible ses besoins ou faire des profits. La recherche du bien-être individuel ne s’oppose pas à celle du bien-être de la communauté.

Quelle est la définition exacte du mot ribâ et le sens de son interdiction ?

Difficile à traduire, ribâ, qui signifie « augmenter », peut être interprété selon un sens plus ou moins restrictif, comme : Usure, intérêt excessif « porter de double en double », Tout intérêt calculé au préalable sur un capital initial prêté, Par extension, toute relation d’exploitation économique d’un individu en position dominante par rapport à un autre. Le sens de son interdiction est à la fois spirituel et moral : ne pas jouer sur le temps, ne pas exploiter celui qui est dans le besoin, ne pas spéculer dans une activité non productive, sans lien avec le travail, ne pas dévier de la justice sociale, ne pas renforcer la concentration des revenus entre les mains des plus riches…

Quels sont les grands principes qui régissent la finance islamique ?

On peut dégager 5 principes essentiels :

 L’interdit de l’intérêt fixe et garanti et son remplacement par un partage des profits et pertes entre apporteurs de capitaux (banques, investisseurs) et de travail (entrepreneurs) ;

 L’interdit du gharar, incertitude, risque, tromperie, ce qui impose une transparence des contrats ;

 L’interdiction de la spéculation, maysir ;

 L’adossement à un actif tangible de toute opération de prêt, el liaison avec la conception de la monnaie, du travail et du partage du risque ;

 L’exclusion de certains secteurs d’activité comme l’alcool, l’armement, les jeux, la pornographie, la production de porcs…

Quelle est la place de la finance islamique dans la finance mondiale ?

Actuellement, on estime la finance islamique à près 800 milliards d’€ actifs, mais davantage que sa part en valeur absolue, qui reste modérée par rapport à la finance conventionnelle, il faut considérer sa croissance forte de 10 à 15% en moyenne annuelle. De plus, son implantation se diffuse à de nombreux pays, musulmans (Golfe Persique, Malaisie, Maghreb, Indonésie) ou non (Angleterre, Allemagne et en 2011, en France). Plus de 300 banques islamiques sont présentes dans le monde et de nombreuses banques conventionnelles créent des « guichets islamiques ». La finance islamique comprend, en plus de la banque islamique, l’assurance (takafol). Les perspectives de croissance du secteur sont donc fortes.

Vous donnez, dans votre livre, l’exemple de la Turquie qui représente une intégration rapide au système financier global.

Les premières banques islamiques sont apparues en Turquie dès 1983, avec la création de filiales des groupes saoudiens Al Baraka et Faysal Finans, puis l’implantation de la Kuveyt Türk. Dans ce pays de Constitution laïque, comme la France, elles ont d’abord mis l’accent sur l’absence de pratique de l’intérêt et sur la dimension participative, avec un statut particulier de « sociétés de finance spéciale ». A partir des années 1990, sont apparues des banques islamiques à capitaux locaux, Anadolu Finans, Ihlâs Finans (actuellement disparue) et Asya Finans.

Aujourd’hui, ces banques islamiques turques, après des restructurations, se présentent comme un segment encore restreint, mais elles ont pu prouver, ces dernières années, leur capacité à résister aux crises financières nationales et internationales et à s’intégrer dans le système financier global. Elles gardent leur dimension participative, tout en ayant adopté le statut de banques, en étant soumises aux mêmes législations que les banques conventionnelles et en conservant une spécificité : celle d’opérer, a priori, sans utiliser l’intérêt et sans remettre en cause le principe de laïcité cher à la Constitution turque. Ceci constitue un prototype intéressant pour l’implantation de la finance islamique dans un pays comme la France, que j’étudie en temps que tel dans mon ouvrage.

Quels sont les obstacles à l’expansion des banques islamiques ? La finance islamique doit proposer de produits financiers

d’investissement et d’épargne conformes à ses objectifs premiers. Ceux-ci doivent être à la fois innovants, performants et présenter une grande transparence. Elle doit faire un effort de standardisation, qui est déjà engagé avec l’harmonisation des normes juridiques et comptables. Des obstacles politiques et institutionnels sont aussi présents, mais on peut considérer qu’ils sont en voie d’être levés en France avec les derniers aménagements fiscaux et juridiques d’août 2010, rendant la finance islamique plus compétitive. Enfin, l’offre universitaire est encore limitée pour former des professionnels de la banque islamique, même si des universités prestigieuses, comme Paris-Dauphine, proposent maintenant des formations de haut niveau.

Comment expliquez-vous l’intérêt que portent certains gouvernements européens, notamment la France, pour la finance islamique ?

2011 verra l’émission en France des premières obligations islamiques, les sukuks. Dans un contexte de besoins importants de liquidités, la finance islamique peut être le moyen de financer des projets d’investissements de grandes entreprises (Total l’a déjà utilisée), de financer les projets des collectivités territoriales (le « Grand Paris », par exemple) par l’apport de capitaux issus des pays du Golfe notamment. Les 5 millions de musulmans présents en France pourraient constituer un marché de détail important pour des banques islamiques pour financer l’investissement immobilier des ménages et celui, productif, des petites entreprises, mais il semble que les gouvernements considèrent d’abord l’atout de cette manne financière dans la situation actuelle d’endettement massif des Etats et des collectivités locales.

  Selon vous, la finance islamique peut-elle donner, en période de crise financière, une dimension morale au capitalisme ?

Christine Lagarde avait affirmé lors de l’ouverture du G20 en 2008 que « la finance conventionnelle doit s’inspirer des principes de la finance islamique » pour limiter les risques systémiques et les crises financières violentes telles que celle dite « des subprimes » qu’ont connue les Etats Unis et l’Europe. La spéculation, la titrisation à outrance n’auraient pas pu avoir lieu dans un modèle de finance qui impose aux banques le partage des risques, qui remet l’activité productive et l’économie réelle au cœur du système. C’est en cela que la finance islamique, dans ses principes et ses sa dimension éthique et solidaire peut servir de modèle d’inspiration pour redonner une dimension morale au capitalisme, le « civiliser » et repenser le capitalisme financier.

Propos recueillis par la rédaction

(1) Agrégée de Sciences Sociales, Docteur en Sciences économiques, Isabelle Chapellière enseigne l’économie à Aix-en-Provence. Auteur d’une thèse sur l’islam et la rationalité économique, ayant enseigné à l’Université Galatasaray d’Istanbul, elle s’est intéressée à la finance islamique, particulièrement en Turquie, dans ses aspects économiques et géopolitiques. Elle est également l’auteur d’ouvrages sur la protection sociale et le changement social.

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