Des journalistes et de quelques frères humains

Après l’article sur les (nouveaux) intellectuels communautaires, on a assisté à une véritable tempête m

lundi 15 mars 2004

Après l’article sur les (nouveaux) intellectuels communautaires, on a assisté à une véritable tempête médiatique en France. La presse, la télévision, la radio ont relayé l’information, commenté « l’affaire », présenté « les faits », établi « des portraits » de façon discontinue pendant plus de trois mois. Difficile, en situation, de prendre du recul et d’analyser ce qui vraiment s’est passé tant saute aux yeux la disproportion entre la « réactivité médiatique » et le contenu d’un texte qui n’a été attaqué en justice par aucune des institutions habituellement promptes à poursuivre les expressions de racisme ou d’antisémitisme. Au demeurant, les accusations d’antisémitisme semblaient tellement incongrues à la lecture du texte (et non pas au gré des extraits tronqués ou des interprétations extensives), que les angles d’attaques ont plusieurs fois changé : quand l’antisémitisme n’a pas pris, on a rappelé mes origines, ma famille comme autant d’éléments à charge, puis on s’en est pris à ma pensée (toujours illustrée par de petits extraits choisis ou, mieux, mensongèrement construits), mon « double discours » ou mes ambitions supposées. Jusqu’à l’émission avec Nicolas Sarkozy qui aurait été le point d’orgue du « dévoilement du double discours », puisque le ministre aurait réussi à en prouver la substance en se référant à mon frère et à une femme dont j’avais préfacé le livre. Faisant mine de ne pas voir les inconséquences de ces conclusions1, certains grands médias ont continué leur couverture à coup d’articles et de « portraits » censés établir les contours du « vrai visage de (l’étrange) Tariq Ramadan », « intellectuel musulman », « théologien », « idéologue », « provocateur », « prédicateur tous terrains », « star de l’islam » ou encore « turbo prédicateur » quand ce ne fut pas pour me qualifier de « pseudo intellectuel » et d’ « imposteur ».

En ces temps redevenus plus sereins, il me reste quelques anecdotes bien trempées, et certaines bien tristes, sur un type particulier de journalisme en exercice aujourd’hui. Bien loin de l’information, de la déontologie journalistique et du souci de comprendre et de faire comprendre, j’ai rencontré nombre de journalistes partisans, manipulateurs, voire clairement menteurs, préférant désinformer plutôt que de faire leur travail ou de prendre le temps de remettre en cause leur grille de lecture. Me revient en mémoire cette émission de télévision, « enregistrée dans les conditions du direct », à Genève avec le présentateur Darius Rochebin. Il ne devait pas y avoir de coupures et mes livres devaient être présentés. Conseillé par mon attachée de presse, je le rappelle après l’enregistrement pour m’assurer du respect des conditions : j’apprends qu’ « il y aurait quelques toutes petites coupures » d’un total de 6 minutes. Je veux donc être concerté, on se parle, on se met d’accord et je demande à ce que deux passages (sur l’Arabie Saoudite et la guerre en Irak) soient expressément préservés (Darius Rochebin m’assure de respecter ce choix). Lors du passage de l’émission, surprise…, les deux passages ont disparu ! Le présentateur me ment et m’affirme qu’il avait dû couper 15 minutes (ce qui ne correspond pas au total restant de l’enregistrement) et qu’il lui avait été impossible de présenter les livres. « Conditions du direct » tronquées, construction orientée d’un débat faussement « live »…

Entre nous, il n’y aura eu qu’un simple coup de téléphone… et, au final, l’extraordinaire enquête présentée par Le Nouvel Observateur, « Le vrai visage de Tariq Ramadan », par le journaliste Serge Raffy. Huit pages sur les ancêtres, la vie adolescente, l’inconscient familial et l’ambition visionnaire de ce musulman qui a défrayé la chronique. Au téléphone, Raffy joue l’empathie mais enregistre les réponses de façon biaisée et n’hésite pas à forcer le trait et à désinformer. Il cite « Hani al-Banna », je lui dis qu’il n’est pas de ma famille… cela donne « un lointain parent ». Quand les connexions dont il avait besoin pour confirmer son « préjugement » n’existent pas, qu’à cela ne tienne, il les insinue en mentant par approximation. J’apprends dans cet article que je suis reçu comme un chef d’Etat dans le monde islamique. Ah bon ?! Où donc ? La précision n’importe pas et les lecteurs du Nouvel Obs doivent sans doute aimer, sans vérifier, les sagas et les secrets entretenus de l’univers exotique des Arabes adulant « les islamistes » ténébreux. L’ensemble du texte, en son style et son contenu, est de cette facture. Au total, pas moins de vingt-deux contrevérités et d’erreurs factuelles (sans compter les encadrés qui rivalisent de mensonges) ! A ce nombre, il faut ajouter encore les deux approximations mensongères de ce journaliste sans scrupules qui, en interviewant Eric Rouleau et Erica Deuber Pauli, s’est permis de transformer leur propos. Obligé de publier un rectificatif, Serge Raffy ajoute un commentaire où la bassesse le dispute à l’hypocrisie et dans lequel il fait mine de se questionner sur l’absence de soutien des intellectuels musulmans à mon égard ! Au total donc vingt-trois mensonges et il n’hésite pas à ajouter une petite morale à teneur coloniale et paternaliste : cette affaire concerne les musulmans, dit-il en substance, une affaire à régler entre eux… c’est leur débat, nous ne faisons qu’observer. Commentaire très profond emprunté à Bernard-Henri Lévy, une fois encore, dont Raffy, au téléphone, me disait qu’il était « très influent » et avait un « puissant réseau » et qu’il faisait lui-même partie depuis peu de ses « bonnes cartes ». Pas de doute à ce sujet… une vérité, enfin !

Je pourrais continuer la liste, très longue, de ces rencontres ou entretiens avec des journalistes très peu honnêtes : de multiples articles dans Libération, Le Figaro Magazine, L’Humanité, Le Temps ou L’Hebdo (en Suisse) foisonnant d’erreurs sur les faits, les dates et les citations. De nombreux journalistes se citent mutuellement, empruntent, répètent, à la limite du « copier-coller »… sans vérifier les sources et les données (certifiées puisque partout répétées), puisqu’il s’agit, au fond, de rapporter des évidences : l’essentiel est de confirmer une image déjà ancrée dans les têtes, façonnée a priori dans le paysage virtuel, et de rajouter, si possible, une originalité dont la fonction sera surtout d’appuyer le trait d’un portrait déjà dessiné. D’émissions en articles, de répétitions en surenchères, l’évidence prend corps : nous avons affaire à un homme double au double discours et dont la duplicité est proportionnelle à la distance qui sépare le discours des banlieues de celui des salons parisiens… un musulman retors qu’il faut « débusquer » derrière le vernis du propos policé. Si l’on ne trouve rien, c’est qu’il est d’autant plus évident qu’il existe quelque chose … « cet individu au charisme malin est tellement habile… »

Le téléspectateur comme le lecteur critique, et un tant soit peu objectif, de ces dizaines d’articles et d’émissions est immanquablement amené à reconnaître que les faits et les propos reprochés sont bien ténus, même s’ils sont répétés à l’envi, et qu’au fond, on s’époumone à dire toujours la même chose sans argument original. En poussant un peu plus loin l’analyse, il pourra constater l’absence quasi systématique de référence aux livres écrits : ceux-ci n’existent quasiment pas, on ne les lit pas, on n’en propose aucun commentaire critique sérieux. A Campus, Guillaume Durand présente le livre ordurier du raciste islamophobe Jack-Alain Léger comme « l’œuvre d’un Montaigne » (que je n’ai reçu qu’après l’émission) et n’a clairement pas lu une ligne des textes que nous lui avons fait parvenir… Cela importe peu au fond, l’essentiel était de noircir l’image et que celle-ci restât parfaitement sombre : la probité intellectuelle semble secondaire quand le journaliste se sent investi de sa nouvelle mission idéologique de protéger une société française qui a peur et se sent assiégée.

Ces pratiques, à très haute dose, ont finalement installé une sorte d’épée de Damoclès au dessus de la tête de chaque journaliste. Quiconque s’essaiera à dire autre chose que l’évidence ou le propos commun, cherchera à nuancer, voire à mettre en avant les éléments positifs dans mon discours ou mon approche, se verra taxer au mieux de naïf, au pire de complice objectif de l’islamisme rampant, de connivence avec l’ennemi, voire de soutien indirect à Ben Laden. Combien de journalistes ai-je rencontré, soucieux de faire leur travail correctement, ayant pris le temps de lire, de se documenter et de chercher à comprendre ; combien disais-je ont dû soit revoir leur copie, soit forcer le trait avec quelques remarques en phase avec l’image préétablie, soit se sont simplement vu refuser leur texte. On ne peut et on ne doit pas parler de censure, mais la pression de l’évidence (stipulant la nature forcément négative de l’objet d’étude) est telle qu’elle force bon gré mal gré les journalistes les plus honnêtes à devoir la prendre en considération pour s’y conformer ou pour faire passer habilement un autre message dans les interstices des a priori .

Beaucoup de journalistes, à Paris, en province, en Belgique ou en Suisse, sont surpris lorsqu’ils viennent m’écouter en conférence. Souvent on peut lire le lendemain des formules du genre : « Il a tenu ce soir un discours modéré… » On comprend, entre les lignes, que « ce soir » fut peut-être particulier et que d’autres soirs, ailleurs, sans doute « en banlieue » le propos devait être forcément plus « radical ». Le problème, c’est que jamais personne ne l’a entendu « cette autre fois », cette conférence « d’un autre soir », ce discours tenu « ailleurs »… Trois articles rendant compte de conférences successives, dans trois villes différentes, par trois journalistes différents, affirmant chacun respectivement « ce soir, le propos fut modéré » ne vont pas prouver que le discours est au fond toujours le même, toujours « modéré » Non pas… ce qui demeure, c’est que, à chaque fois, on suppose un « ailleurs » où d’autres thèses sont défendues sans que l’on sache ni où, ni quand, ni comment (mais cela est une certitude puisque le propos médiatique dominant nous en a convaincu). La petite formule « ce soir » permet au journaliste de se protéger de l’accusation qui les guette et qui les taxe, lorsqu’ils essaient d’être objectifs, de n’être au fond que des naïfs ou des complaisants.

La chape de plomb est lourde et il devient particulièrement difficile de faire son travail correctement lorsqu’il s’agit de parler de l’islam en général et, à un tout autre niveau, lorsqu’il s’agit de rendre compte de mes travaux et de mon engagement sur le terrain. La passion est telle, la surdité si profonde, les certitudes si définitives qu’il faut aux femmes et aux hommes journalistes une dose importante d’intégrité, de courage, de volonté et de caractère pour oser s’attaquer à la pression ambiante. Il ne s’agit de rien moins que d’accepter d’aller à contre courant, de se voir critiquer par ses pairs, de risquer de se faire marginaliser dans sa propre rédaction… J’aimerais saluer ici celles et ceux qui se battent, au nom de leur conscience, de la déontologie journalistique, de la probité intellectuelle pour ne pas céder au discours dominant, à la facilité et aux travestissements des faits. Combien de journalistes, dans les grands médias comme dans ceux de Province et/ou de proximité, m’ont rapporté avoir été critiqués, insultés, ostracisés parce qu’ils avaient simplement rapporté les faits et les propos tels qu’ils les avaient vus ou entendus. Ils ne faisaient pas face à une censure… mais presque plus gravement à l’aveuglement très éclairé et à l’enfermement intellectuel des chefs de rédaction ou des collègues convaincus de détenir le fin mot de la réalité de l’islam et plus définitivement encore d’un homme.

Saluons leur courage tant la pression est lourde et la résistance difficile. Croiser sur sa route des journalistes qui refusent de plier est une joie et un honneur parce qu’ils apparaissent comme des bastions protégeant le pluralisme de la pensée dans nos sociétés démocratiques. On sent chez eux une conscience civique portée par une éthique en exercice et déterminée à ne pas succomber aux sirènes du discours dominant entretenant idéologiquement la peur de l’islam, des musulmans et de leurs intellectuels qui ne répètent pas docilement ce que la majorité a envie d’entendre. Il ne s’agit pas d’attendre d’eux de la complaisance, au contraire… une exigence d’objectivité est requise pour donner une image plus vraie du terrain. Pas plus, pas moins : dire mieux et plus souvent ce qui est, tout simplement. Sur ma route, ces femmes et ces hommes m’ont interpellé souvent, m’ont surpris et parfois grandement impressionné… ils sont les compagnons objectifs du combat pour l’équité, dans le journalisme comme dans la société, tant est devenue grande la place des medias dans notre quotidien et au cœur de nos représentations. Il faut les saluer vraiment… et ce d’autant plus respectueusement que j’ai pu observer ces derniers temps que des femmes et des hommes (« des sœurs et des frères en islam »), acceptaient de plier sous la pression et prenaient des distances à mesure qu’il ne faisait médiatiquement plus bon de « s’afficher avec Tariq Ramadan ». Que le désaccord soit réel, je l’ai toujours conçu et accepté, mais entendre « des frères et des sœurs », qui hier encore étaient si proches et tout sourire, proférer aujourd’hui des contrevérités me concernant ou m’attribuer des pensées que je n’ai jamais eues, tout cela est triste et, au fond, ni respectable ni respectueux. D’aucuns, après avoir cherché à m’inviter pendant plus de quinze ans, me demandent (aujourd’hui que mon image médiatique est trouble, que l’atmosphère est lourde et qu’ils sont en quête de respectabilité) de retourner dans ma Suisse natale parce que je ne serais pas chez moi en France… D’autres disent prendre leur distance et se justifient en m’attribuant des propos qu’ils me savent n’avoir jamais tenu nulle part : j’aurais affirmé le caractère unique de l’interprétation du texte révélé (je dis exactement le contraire en distinguant le culte des affaires sociales) ; défendant les femmes, j’aurais laissé entendre que le texte coranique était féministe en soi (où et comment aurais-je pu dire une pareille ânerie ?) ; je développerais enfin un rapport plus politique que religieux aux textes et aux réalités sociales compte tenu de fait de mon absence de légitimité religieuse (l’argument fait sourire quand on se penche une seconde sur la nature des discussions auxquelles je m’engage dans mes livres)…

C’est peu dire que la pression médiatique a eu raison de certaines « sœurs « et de certains « frères »… envahis par la peur et emportés par le besoin de reconnaissance. A proximité des maires, des autorités ou du pouvoir, les langues se crispent, la fraternité se paralyse, la mémoire oublie et les principes se perdent, comme les sentiments. Hier, elle était « ta sœur » ou « ton frère »… aujourd’hui ils se veulent des inconnus tant est grande leur soif d’être reconnu(e)s ailleurs, au sommet, dans les médias ou dans les salons… Alors, quand sur la route je rencontre des femmes et des hommes, des journalistes ou des intellectuels, des inconnus, qui se fichent d’être reconnus parce qu’ils ont décidé de ne pas plier, de ne pas se compromettre, de rester dignes et de faire face… Alors, je comprends la référence à la « fraternité humaine » à laquelle faisait référence l’imam an-Nawawî à l’époque médiévale déjà. On peut être et se dire musulman et perdre son âme par intérêt ou par ambition… on peut être un journaliste ou un intellectuel, athée, juif, chrétien ou agnostique et tenir fermement à ses principes pour la justice, contre les logiques médiatiques malsaines, pour le respect de soi et de l’autre. La fraternité humaine, c’est apprendre à nous retrouver dans les profondeurs d’un attachement sans compromission aux principes communs et non plus à s’illusionner sur les apparences trompeuses de la commune appartenance. Un musulman avide d’argent, de reconnaissance ou de pouvoir peut trahir… l’ami, le frère de foi et d’humanité, est celui qui reste fidèle à son éthique contre vents et marées, musulman ou non, dans le trouble du présent, sur la route d’un plus juste avenir.

 

Notes :

1 Commentant l’émission avec son ami Sarkozy, Bernard-Henri Levy, inspiré par son habituel souci de la critique et de la précision a affirmé, comme une preuve de ma duplicité, « la télévision ne ment pas… ». La télévision ne ment pas… ? Bernard-Henri Lévy est, sans l’ombre d’un doute, l’ un de nos derniers « intellectuels objectifs » !

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