Des avancées politiques sur les fronts tunisien et égyptien

Au moment où les derniers développements sur la scène libyenne dénotent malheureusement un enlisement mili

par

samedi 5 mars 2011

Au moment où les derniers développements sur la scène libyenne dénotent malheureusement un enlisement militaire propice à une intervention militaire occidentale qui risque de dénaturer la révolution, plonger le pays dans une guerre civile effroyable et préparer le terrain à la mainmise étrangère, des avancées remarquables moins médiatisées sont enregistrées sur les fronts tunisien et égyptien qui augurent d’un développement favorable à l’aspiration démocratique des peuples qui reste vivace malgré la chute des dictateurs honnis.

Sur le front tunisien

En Tunisie, plusieurs semaines après le départ du dictateur, la mobilisation populaire, si elle a baissé en intensité, n’a pas faibli pour autant. Les manifestants continuaient à réclamer le départ des ministres impliqués dans les exactions de l’ancien régime comme l’ancien ministre de l’intérieur, Abdallah Kellal. Ils ont arraché très tôt cette revendication. Mais non contents d’avoir réalisé cette première victoire, ils ont continué à réclamer le départ du premier ministre, Mohamed Ghannouchi, qui constitue selon eux un des symboles de l’ancien régime. C’est désormais chose faite. Les représentants de l’opposition (Parti démocrate progressiste et pari Ettajdid) au sein du gouvernement d’union nationale viennent également de remettre leur démission.

Un autre acquis démocratique important est la déclaration officielle du chef de l’Etat intérimaire, Fouad Mebazaa, fixant l’organisation de l’élection d’une Assemblée constituante pour le 24 juillet. C’est une des revendications démocratiques les plus importantes et les plus urgentes du mouvement social tunisien, et plus généralement maghrébin, depuis la période coloniale qui vient enfin d’être satisfaite !

Mais la satisfaction de cette revendication capitale n’aurait pas eu l’importance qu’elle revêt actuellement si elle n’était pas précédée d’un autre acquis démocratique crucial : la légalisation du mouvement islamique Ennahda de Rached Ghannouchi. La satisfaction de cette revendication légitime n’allait pas de soi dans la conjoncture sociale et politique actuelle. Des pressions internes émanant de la bourgeoisie tunisienne et de secteurs importants au sein de l’administration et des services de sécurité militaient contre une telle légalisation comme en témoigne la manifestation organisée en février à Tunis contre le danger islamiste à l’appel de plusieurs associations civiles et féminines et qui a rassemblé 15000 personnes. Ces pressions étaient d’autant plus fortes qu’elles étaient soutenues par de puissants intérêts occidentaux qui agitent systématiquement l’épouvantai de la « menace islamiste » en vue de masquer leurs desseins géopolitiques dans la région.

Ces avancées démocratiques sur le front tunisien ont été arrachées de haute lutte par le mouvement populaire qui a continué sa mobilisation après la départ de Ben Ali. Elles peuvent toujours être vidées de leur contenu ou déviées de leur véritable signification en l’absence de vigilance populaire. C’est dire que leur préservation, leur consolidation et leur extension dépendront avant tout de la capacité du mouvement populaire à sauvegarder son unité d’action et sa mobilisation pacifique et organisée.

Sur le front égyptien

En Egypte, les avancées démocratiques ne sont pas moindres. La départ de Moubarak et l’avortement de la tentative de lui faire succéder l’homme des Américains et des Israéliens, Omar Souleiman, n’ont pas entamé la vigueur du mouvement populaire qui continue à se mobiliser pour accompagner la période transitoire jusqu’à l’établissement d’Un Etat de droit démocratique. Le mouvement populaire réclamait notamment la démission du gouvernement de Ahmed Chafiq jugé trop lié au régime de Moubarak. C’est désormais chose faite puisque le Conseil suprême des forces armées vient d’accepter la démission du gouvernement Chafiq et a confié le gouvernement de transition à l’ancien ministre des transports et des communications qui a démissionné en 2005 au lendemain de la catastrophe ferroviaire qui a fait des dizaines de morts et qui s’est surtout illustré par son soutien public aux manifestants de la place Tahrir depuis le début du mouvement.

Mais auparavant, un autre acquis démocratique des plus précieux a été enregistré par le mouvement populaire égyptien. Il s’agit de la nomination par le Conseil suprême des forces armées de Tarek Bichri à la tête de la commission de révision de la Constitution. Cette nomination a fini par lever toute suspicion sur les intentions démocratiques du commandement de l’armée égyptienne tant la personnalité de Tarek Bichri jouit d’une excellente réputation d’intégrité juridique et politique. Ancien vice-président du Conseil d’Etat, Tarek Bichri est un des plus grands penseurs islamique progressistes dans le monde arabe, connu notamment par ses positions courageuses aussi bien sur les questions politiques égyptiennes que sur les questions régionales et internationales.

Depuis sa nomination à la tête de la commission constitutionnelle, Tarek Bichri a fait avancer un certain nombre de questions juridico-politiques délicates comme par exemple les conditions d’éligibilité à la présidence de la République. Bien entendu, des débats très sensibles continuent d’occuper la dite commission comme par exemple le débat sur l’article 2 de la Constitution qui stipule notamment que « l’islam est la religion officielle de l’Egypte » et qui devrait connaître un amendement intelligent en vue de rencontrer l’aspiration citoyenne de la minorité chrétienne copte.

Les avancées démocratiques ne sont pas à l’abri de remises en question plus ou moins subtiles. C’est ainsi que Tarek Bichri vient de tirer la sonnette d’alarme en mettant en garde contre l’organisation d’élections présidentielles avant les élections législatives. Pour lui, une telle chronologie politique risque de fausser la transition démocratique dans le cas où le président élu s’avérait aussi autoritaire qu’un Moubarak. Pour éviter un tel risque, il serait plus judicieux d’élire d’abord un parlement représentatif avec des prérogatives sérieuses qui l’aideraient à jouer un rôle important, aux côtés d’une Justice indépendante, dans un Etat de droit fondé sur la séparation des pouvoirs. Il est heureux de constater que le mouvement populaire égyptien dans sa quête démocratique peut ainsi compter sur des élites et des personnalités aussi intègres et aussi lucides. Cette synthèse remarquable ne tombe pas du ciel. Elle est le fruit d’un long travail sérieux et patient mené en profondeur sur les plans doctrinal, politique, social et culturel et étalé sur plusieurs décennies.

Une autre manifestation importante de la maturation démocratique de la société égyptienne qui aura des répercussions en dehors des frontières est représentée par les débats qui traversent actuellement la vénérable institution d’Al Azhar. Sous la pression du régime autoritaire de Moubarak, cette institution a perdu au fil des années ce qui faisait sa force morale durant plus d’un siècle, à savoir son indépendance. Les positions exprimées publiquement par les oulémas d’Al Azhar aussi bien sur les questions politiques internes que face aux campagnes d’agression américaines et israéliennes successives qui ont visé la région n’ont jamais été à la hauteur de ce qui était attendu de cette institution. La révolution démocratique du peuple égyptien a fini par toucher cette institution religieuse multiséculaire et les débats en cours dénotent une tendance à un retour à l’indépendance par rapport au pouvoir, quel qu’il soit d’ailleurs, en vue de reprendre le rôle théologique et moral qui est le sien. En renforçant les autres contre-pouvoirs institutionnels, l’autonomisation d’Al Azhar ne pourra que multiplier les chances d’une démocratisation véritable en Egypte et dans le monde arabe.

L’épineuse question sociale

Les développements en cours en Tunisie et en Egypte sont en train de faire de ces pays deux véritables écoles de science politique pour l’ensemble des peuples de la région. Loin des ingérences étrangères, les peuples tunisien et égyptien sont en train de donner au monde des leçons magnifiques d’audace et de réalisme politiques à la fois. Pacifiquement et graduellement, le mouvement populaire arrache chaque jour des acquis démocratiques et pousse le seuil de la révolution un peu plus loin. Ces avancées sont immenses comparativement à la situation politique qui prévalait auparavant et surtout comparativement aux pressions internes et externes hostiles à une démocratisation conséquente qui risque de donner aux forces populaires un plus grand rôle en même temps qu’elle fait reculer les représentants de la bourgeoisie compradore et l’influence occidentale dans les cercles de pouvoir.

Cependant ces avancées démocratiques, si importantes, ne doivent pas cacher l’immensité des défis qui restent à relever ni les dangers de retournements politiques toujours possibles. Dans les deux pays concernés, la question la plus épineuse qui risque de contrarier les développements souhaités de la révolution démocratique reste bien entendu la question sociale. En effet, ce qui fait la force du mouvement populaire dans le cadre d’une révolution démocratique, c’est son unité par delà sa diversité de classes. Si l’ensemble des classes populaires partagent une commune aspiration à l’amélioration de leur niveau de vie, les différentes classes risquent de diverger sur les voies et moyens à mettre en œuvre en vue d’y arriver.

Les revendications des travailleurs temporaires qui exigent un statut de travailleur permanent rejoignent aussi bien les revendications urgentes des chômeurs que celles des travailleurs qui réclament une augmentation des salaires. Même si, à terme, ils peuvent contribuer à relancer la demande sociale et à doper le commerce, les mouvements sociaux risquent dans l’immédiat d’entraver l’activité des petits commerces et peuvent donc créer des divisions au sein du mouvement populaire. Mais les mouvements sociaux risquent surtout d’inquiéter la composante bourgeoise de la contestation démocratique. Si elle avait intérêt à se débarrasser d’un régime autoritaire et corrompu qui entravait son libre développement, la bourgeoisie nationale, aussi bien en Tunisie qu’en Egypte, ne voit pas d’un bon œil le développement d’un mouvement syndical fort qui risque, selon elle, de compromettre ce qui fait « l’avantage comparatif » d’une économie dépendante dans la division internationale du travail, à savoir le dumping salarial qui était assuré jusqu’ici par un régime policier.

Ces contradictions sociales seront-elles utilisées par les secteurs autoritaires pour limiter les contours d’une démocratisation que le mouvement social ne cesse pourtant de réclamer ? Ou seront-elles l’occasion pour enfin remettre en cause les modèles de développement dépendant suivis jusqu’ici ? C’est ici que les questions politiques et les questions sociales qui restent d’interférer de manière complexe. Certaines forces islamistes seront-elles instrumentalisées à des fins de contrôle social par des secteurs liés à la bourgeoisie compradore en vue de faire patienter le peuple et perpétuer une dépendance économique de fait sous le couvert d’une rhétorique religieuse aux accents antioccidentaux trompeurs ? Des pays comme la Tunisie et l’Egypte dépourvus de sources internes d’ « accumulation primitive », sous forme de richesses minières et énergétiques, pourront-ils impulser, tous seuls, une dynamique de développement indépendant fondé sur un marché national ?

Si la coopération régionale s’avère décisive pour permettre à ces pays d’approfondir leur expérience démocratique sans tomber dans le chantage des multinationales et des puissances étrangères qui les attendent au tournant, quelques indices permettent de cultiver l’espoir. Nous en citerons le plus important. Le séjour que vient d’effectuer le président turc, Abdullah Gül, en Egypte, est annonciateur de belles perspectives. Le président turc a notamment rencontré le président du Conseil suprême des forces armées, le maréchal Mohammed Hussein Tantaoui, les deux principaux candidats à la prochaine élection présidentielle, Mohammed AL Baradei et Amr Moussa ainsi que les dirigeants des Frères musulmans égyptiens. Si rien d’officiel n’a filtré des discussions, les déclarations préliminaires du président turc et le prestige dont jouit le modèle turc dans les opinions publiques arabes en général permettent d’envisager pour l’avenir une synergie politique et une coopération économique à la hauteur des aspirations des peuples de la région.

Si une telle évolution pouvait prendre corps parallèlement à un dénouement plus heureux de la crise libyenne qui permettrait d’envisager sereinement une transition nationale et démocratique sans ingérence occidentale dans ce pays, les perspectives d’une coopération économique régionale fructueuse entre la Turquie d’une part et les quatre pays de la région qui partagent avec elle des liens historiques depuis l’époque ottomane, à savoir la Tunisie, l’Algérie, la Libye et l’Egypte de l’autre, auraient plus de chances de devenir réalité et permettraient ainsi de surmonter l’handicap de l’étroitesse du marché national de chacun des pays pris isolément. En effet, ces quatre derniers pays arabes réunissent ensemble une population de 135 millions d’habitants et un PIB global de 450 milliards de dollars, c’est-à dire l’équivalent du PIB de l’Arabie saoudite. A contrario, il ne faut pas être dans le secret des princes pour deviner que l’ingérence occidentale en Libye a peut-être pour mobile de saboter une telle perspective.

Publicité

Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

commentaires