Comme un grand épuisement

La télévision publique, elle-même, se place sans effort sur ce terrain nauséeux du racisme allégé, en co

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mardi 16 novembre 2010

Comme un grand épuisement

Le nom de la politique n’intrigue plus, en tout cas ceux et celles pour qui la démocratie constitue un seul objet, infaillible et immuable. Rien de plus aisé, en effet au vu de la vie politique française, que de s’attribuer une vérité de ce qui procède désormais d’une énorme farce. Une farce sinistre s’entend. D’où la métaphore de l’épuisement en guise de constat. Nous sommes en passe de tout épuiser, les ressources naturelles, les modes de production industriels, la place et la fonction d’une éducation, la liberté de pensée et celle de confession, le droit au travail, mais surtout la dignité.

Aujourd’hui en France on fait l’économie de la dignité. Non pas celle que nous nous arrogeons, qui nous fait monter sur nos grands chevaux républicains. On parle plutôt d’une dignité rationnelle, farouche aussi, qui naît à l’occasion des resserrements tout autour de la liberté et du respect dû (oui dû, pas mendié) à la personne.

Dans le lieu flou de la démocratie post-industrielle et transnationale, vers lequel la France s’avance, c’est bel et bien l’obsession de l’unité identitaire nationaliste qui s’installe. Bien qu’avalisée mais pas encore nommée, l’idéologie raciste est comme un corps qui chute, qui ne contient rien, mais fonce sur son objet, chargé d’énergie cinétique. Ce qui est perdu en vision démocratique est transformé en force haineuse. Plus personne ne s’étonne que sous la présidence de Sarkozy on ait trouvé un ministère dont l’intitulé rappelle le Vichy de la défaite militaire de juin 1940 transcendée en victoire sur le corps étranger avec les lois anti-juives : "identité nationale et immigration", déjà. Et comme en 1940 se sont des socialistes qui élurent Pétain, il est plutôt ironique de voir que ce fut un socialiste, même champion du retournement de veste, qui se collât à l’abjecte fonction. Que penser alors d’un ministre condamné pour injures raciales, qui, néanmoins, s’accroche à son maroquin ?

On aurait presque le sentiment que cette absence ahurrissante d’amour-propre féconde le crime, transforme le bien en accessoire et le mal en faveur ou disons en tremplin politique au sein d’une droite décomplexée face au discours xénophobe. Mais ont-il compris qu’une faute est ce qui est effectivement puni ? Avec le gouvernement fraîchement nommé, la question politique de l’immigration est passée sous la coupe du ministère de l’Intérieur, ce qui ne peut laisser présager que d’un durcissement. Le président réalise son rêve de voir la police et les préfets gérer l’immigration, c’est-à-dire escamoter toute dimension sociale et économique au seul profit de la répression, comme pour faire montre de sa bonne volonté à un certain électorat d’ici à mai 2012.

Cette gesticulation gouvernementale autour de la question des bons Français et des autres ne fait plus évènement. Ne pourrait-on pas parler plutôt du fait-divers de l’exécutif, entre la répression anti-racaille, le débat sur l’identité nationale, ou des expulsions basées sur le "crime" d’une appartenance ethnique ? Ce qu’il y a de politique dans cette politique de distinction républicaine est la non-conscience qui accompagne la fragmentation citoyenne. S’il y avait un début de conscience, l’objectivité dominerait, les principes éthiques aussi. Or, à quoi assiste-t-on ? Par exemple, à un discours présidentiel, à Grenoble en juillet, où on nous annonce que le gouvernement va s’occuper de mettre sur pied une citoyenneté à deux vitesses.

A-t-on jamais imposé à un ancien président de la République de le déchoir de son passeport suite à une condamnation pour traffic d’influence à la mairie de Paris ? Ailleurs, dans un film, un roman, on nommerait cela de la fiction, surtout la scène finale où le héros rembourse tout cash et échappe ainsi à la justice. Imaginons un Kandioura ou un Djamel dans la même situation, face à un juge en Seine-Saint-Denis, à tenter de monnayer leur innocence.

Combien pour les années perdues à Pôle Emploi, pour l’avènement d’une politique de la ville qui infantilise les citoyens à coups de subventions-hochet, pour le caillassage de flics après une énième bavure, pour l’élimination progressive de la HALDE parce qu’elle mène sa mission exactement comme il faut ? Convenons, juste pour rire, que Le comte de Monte-Cristo post-colonial reste à écrire. Un nouvel Edmond Dantès, qui boirait et mangerait à notre Santé, disons cinq ans fermes, puis referait surface sous le nom de Abdelfatah Boukourba et se vengerait en transformant ses ennemis institutionnels en nouveaux rois du halal sur TF1, au ministère de l’Intérieur et à l’Élysée.

Tandis que la droite gère le capitalisme de crise, un oeil rivé sur la prochaine élection, la gauche a oublié de se transformer elle-même. Son rôle d’opposition politique se résume à celui d’opposition entre égos qui surjouent chacun à sa manière le degré zéro d’un programme et d’une ambition pour le pays. En se gardant de cruauté avec cette gauche là, on dira qu’elle présente une idéologie de poupées gigognes : la promesse du même, en toujours plus petit. La comédie pousse jusqu’à la falsification du discours de classes.

Peut-on raisonnablement encore énoncer les concepts de travailleurs ou de classe ouvrière, comme si le socialisme n’avait pas échoué et que la mondialisation n’avait pas remis à plat l’idée même de travail ? Que dire encore de cette morale républicaine conservatrice qui, sous l’étiquette d’universalisme, veut fondre dans le même moule tous les citoyens ? C’est par ignorance du droit à la différence que le devoir du conformisme est dicté. Qu’on alterne la vérité de la diversité en France aujourd’hui avec le mensonge républicain d’égalité, ça reste du mensonge.

Aussi ne peut-on pas déclarer à une femme qu’on veut la protéger tout en la condamnant parce qu’elle choisit de se vêtir selon ses convictions religieuses. Naturellement les gauchistes-féministes-tiersmondistes se sont engouffrés dans cette surrenchère de la stigmatisation au nom d’une identité collective agrémentée de quelques relents paternalistes d’avant les indépendances. Franz Fanon avait déjà raison sur l’instumentalisation, par la France, de la femme indigène à dé-voiler pendant la guerre d’Algérie. Ce croisement de la mauvaise foi et du paternalisme vire au sans-gêne politique. Hélas, souligner cette évidence c’est courir le risque d’être taxé d’intégrisme par les donneurs de leçons qui courent les plateaux télé ou ont pignon sur rue dans des quotidiens bien propres sur eux.

Sur le racisme et l’islamophobie affichés, la droite, elle au moins, ne donne pas dans les faux-semblants. Alors, où sont-elles les idées du grand soir de la gauche française, dans un pays qui affiche un seuil de pauvreté supérieur à 13% en 2010, où le chômage dans certaines banlieues dépasse les 35% chez les moins de trente ans, où l’inégalité salariale entre hommes et femmes stagne imperturbablement à 20%, où la représentation de la soit-disant diversité républicaine reste invisible à l’Assemblée nationale ?

D’aucuns reprendront à leur compte l’idée que morale et politique n’ont jamais fonctionné ensemble, et que même pour les nobles âmes il ne sert à rien d’avoir raison si personne n’est d’accord avec vous. Resterait alors l’autre pouvoir : la presse. Eût-on jamais rêvé que le journalisme versât dans un tel mauvais goût, une telle vulgarité intellectuelle où les opinions personnelles et la propagande version ORTF suppléent à l’information ? N’en déplaisent à ceux qui continuent à faire leur une sur "la menace de l’islam" dans des magazines propriété de groupes industriels, le cynisme n’a jamais tenu lieu d’intelligence.

La télévision publique, elle-même, se place sans effort sur ce terrain nauséeux du racisme allégé, en continuant d’accueillir chaque weekend un plumitif qui a fait de la stigmatisation anti-arabe et anti-noire son fond de commerce, lui, le juif-berbère d’Algérie. Sans parler de l’avalanche de reportages spéciaux, mais jamais bidonnés comme de bien entendu, sur "les quartiers sensibles" (à quoi ?) qui entretiennent la paranoïa du mythe des invasions barbares, ou même, ironie suprême, de l’immigration comme une forme nouvelle de colonisation ! Dans le fil de ce registre, mais sous une forme plus nostalgique, une grande chaîne privée nous gratifie d’un présentateur du journal de treize heures, qui s’adresse à la France des clochers de villages et de la terrine de porc. Le soir on assomme le citoyen-téléspectateur en faisant croire à la diversité républicaine parce qu’un Ahmed ou une Malika participent à un de ces jeux où l’on applaudit un écran-plasma ou un weekend aux Baléares. On patauge en plein refoulement, en faisant le grand écart entre une terreur soigneusement entretenue et l’abrutissement national.

Mais comment dire ? Lorsqu’on s’amuse trop d’une telle bouffonerie professionnelle, sans une once de déontologie, découle alors l’idée d’utilité : ne plus croire suit la pente naturelle, ainsi la critique naît-elle, celle qui n’a prise qu’en elle-même, contre les gesticulations des bien-pensants. Autre exemple récent. Le quotidien Le Monde, dit journal de référence, se targuait dans une tribune de son édition du 30 octobre de ne jamais avoir eu de "ligne politique", tout en publiant le même jour un énième papier (une pétition) en soutien à Israel. Il est vrai aussi que du temps de l’Apartheid, pour une majorité de blancs, l’Afrique du Sud était une démocratie, alors pourquoi pas Israel aujourd’hui ? Ça ne mange pas de pain comme "ligne politique" tant qu’on s’assure que les colonnes restent fermées au droit de réponse et au débat contradictoire. Un tel jour n’est pas arrivé où Le Monde invitera à s’exprimer de vrais pro-Palestiniens, ou bien des musulmans, plutôt que les habituels beni-oui-oui qui donnent bonne conscience avec leur crédibilité et leur compétence dans les chaussettes. Puisque les journalistes ont échoué, il ne faut pas s’étonner que les citoyens prennent en charge progressivement de se raconter le monde, de se faire leur opinion. Pour une démocratie plus vigoureuse ? Pas si sûr.

Pour autant qu’il existât un jour, l’âge d’or de la politique est hors de portée. Même Nelson Mandela nous confie dans ses mémoires récents qu’il est un homme comme les autres, avec ses travers et ses péchés. Il est vrai que le héros politique n’envisage aucune rétribution, en théorie sa nature et l’état de droit convergent pour le bien commun, et en réalité un tel chef n’existe pas. La faute au système, diront ceux qui se veulent un tant soit peu indulgents ou généreux face aux idéologies ambiantes. Au vu des résultats des dernières élections américaines de mi-mandat, Obama vient de saisir cette distance qui sépare une certaine idée du monde et la realpolitik dans ce qu’elle possède de plus têtu et empoisonné aussi.

Celui qu’on avait adoubé des capes de Lincoln et de Martin Luther King Jr n’est finalement qu’un politicien qui bégaye ses principes. Son incapacité à relancer la plus grande économie du monde, et ce en dépit des milliards injectés dans le système financier, ou bien l’échec de sa politique au Proche-Orient illustrent les limites du discours sur le messie... Nous baignons dans le mode de l’inanité, moins celle des hommes que celle des idées que l’on croit nécessairement justes parce qu’on est le premier à les penser. Et le problème avec l’incompétence c’est qu’il n’y a pas de mauvais calculs, seulement de mauvais résultats. Hier en France un bouclier fiscal pour les privilégiés et bailleurs de fonds de la droite, puis on sabre les retraites à l’aveuglette, sans oublier les courbettes devant les dirigeants chinois car une centrale nucléraire clefs en main cela vaut bien le silence de quelques opposants politiques et le nettoyage ethnique au Tibet et au Xingiang.

Quant à ce qu’à chaque contrat on nomme "transfert de technologie", dans les histoires pour enfants on appelait cela "faire entrer le loup dans la bergerie". C’est ainsi que l’Europe est en passe de devenir le cul-de-sac de l’Asie, mais les décideurs tardent à le comprendre. C’est la grande braderie, et tandis que jadis on se moquait des faux made in China, on découvre soudain que ce sont les pays européens sont ou seront rachetés par cette même Chine qui, en vérité, aura donné tout compris de la mondialisation. Pendant ce temps, en France, trouvant sans doute la dignité politique trop esseulée, l’exécutif, en bout de course, lui octroie l’ironie. C’est épuisant à la fin.

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Auteur : Farid Laroussi

Professeur de lettres à l 'université de Colombie britannique, Vancouver, Canada.

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