Al Qaida, Karachi et les « beurs de banlieue » racontés par Alexandre Adler

Intox. Lundi, le chroniqueur Alexandre Adler a défendu sur France Culture la thèse de l’implication d’Al

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mercredi 24 novembre 2010

Intox. Lundi, le chroniqueur Alexandre Adler a défendu sur France Culture la thèse de l’implication d’Al Qaida dans l’attentat de Karachi, commis, selon lui, contre la France en raison de son  instrumentalisation des « beurs de banlieue » qui ont « sympathisé » avec Oussama Ben Laden.

Une aura énigmatique. Présenté par la plupart des journalistes comme une référence en matière de géopolitique, l’éditorialiste Alexandre Adler occupe le terrain médiatique avec gourmandise. Depuis de nombreuses années, l’homme dispose confortablement d’une tribune sur France Culture, au travers de sa « chronique internationale ». Lundi dernier, ce féru d’histoire a déployé une analyse audacieuse sur l’attentat de Karachi qui avait causé, en mai 2002, la mort de quinze personnes, dont onze salariés français de la Direction des constructions navales : à contre-courant de la plupart des spécialistes du sujet, Alexandre Adler prétend qu’il s’agit bien là d’une opération fomentée par Al Qaida, reprenant à son compte la version initiale et officielle. Mieux encore, il y voit, non pas une vengeance de l’armée pakistanaise à la suite d’une cessation du versement de rétro-commissions, mais plutôt des « représailles méritées » (sic) contre la France, « présente au Pakistan » et alliée aux « services secrets algériens et marocains », qui avait « logé tous les sympathisants d’Al Qaida, notamment les beurs de banlieue qui venaient en Afghanistan ».

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Une interprétation typiquement néoconservatrice dans la mesure où elle souligne, pour mieux l’amplifier à outrance, l’envergure imputée, à travers le monde, au réseau terroriste d’Oussama Ben Laden. A l’instar du juge Bruguière, également partisan acharné de cette thèse devenue de plus en plus fragile, Alexandre Adler met en exergue l’épouvantail d’Al Qaida, quitte à minorer le soupçon de corruption internationale dans le versement des rétro-commissions. Deux journalistes de Mediapart, Fabrice Arfi et Fabrice Lhomme, ont pourtant publié en avril dernier un ouvrage d’investigation, intitulé « Le contrat. Karachi, l’affaire que Sarkozy voudrait oublier », dans lequel l’imputation de l’attentat à Al Qaida était assimilée à une « pure construction policière » élaborée par les services pakistanais et complaisamment relayée par les autorités françaises.

Dans la même chronique de lundi, l’expert  Alexandre Adler réussit le tour de force d’ajouter une grossière bévue à son analyse aisément contestable : selon lui, l’attentat a eu lieu « à peu près quinze jours après le 11 septembre 2001 ». Approximation exacte… à 220 jours près : pour la date du 8 mai 2002, l’historien a peut-être, et curieusement, confondu les attentats du 11-Septembre avec le premier tour de l’élection présidentielle, qui s’est bien tenu « à peu près quinze jours » avant.

Géopolitique de comptoir

L’homme, âgé de 60 ans et ancien compagnon de route du Parti communiste, est coutumier des fulgurances analytiques. La création d’un Etat palestinien ? « Un objectif qui fera baisser la tension au Proche-Orient, mais pas énormément, puisque la majorité des Palestiniens continuent à souhaiter la destruction totale d’Israël » croit-il savoir alors qu’en réalité, ils sont environ 11%, et non pas une « majorité », à entretenir de tels desseins à l’encontre du régime de Tel Aviv. Des armes de destruction massive en Irak ? « « Bush n’a pas menti (...) il croyait sincèrement à la présence effective d’armes de destruction massive en Irak » (Le Figaro, 6 septembre 2004) et, de toute manière, « il est plus raisonnable de penser que ces armes biologiques et chimiques ont existé. Saddam Hussein a préféré les enterrer profondément ou en détruire un grand nombre, ce qui évidemment ridiculiserait Américains et Anglais » (France-Culture, 21 juillet 2003, relaté dans Le Canard enchaîné du 23 juillet 2003). Le président du Venezuela, Hugo Chavez ? Un « gorille populiste et antisémite ». Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, né à Jérusalem et hostile au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ? « « Au fond, Tariq Ramadan, il n’est ni affreux, ni sympathique. Je suis beaucoup plus choqué par des traîtres juifs comme les Brauman et autres ».

Et votre site chouchou, Oumma.com ? Un groupuscule redoutablement influent, semble-t-il, « suivi en permanence par le ministère de l’Intérieur car il y passent des messages proches d’Al Qaida ».

Dans un portrait au vitriol paru en 2004 dans Libération, Emmanuel Poncet estimait déjà qu’Alexandre Adler, ce « néocon de droite décomplexé », avait « donné l’impression de péter un câble après le 11 septembre 2001 », se considérant personnellement « en guerre », défendant « comme plus personne Bush et les Etats-Unis » et soutenant « inconditionnellement Sharon et Israël ». Pour un homme qui s’honore d’être l’ami personnel d’Henry Kissinger et de Richard Perle, deux hommes dévoués à la suprématie –à tout prix- de l’hyperpuissance américaine, ces positions ont le mérite de la cohérence.

Tristes tropismes

A l’occasion d’un reportage consacré à une exposition en hommage à Claude Lévi-Strauss, j’avais eu l’occasion d’interroger brièvement  Alexandre Adler sur sa perception de l’éminent anthropologue (à 1’25).

« Retenue » et « extrême dignité » : telles sont les qualités que retient l’expert Adler à son sujet. D’honorables vertus que l’idéologue zélé des propagandes contemporaines, passé de la doctrine soviétique aux louanges du néo-conservatisme américain, aura indéniablement l’occasion de démontrer dans sa direction de la chaire de géopolitique, à l’Université Paris-Dauphine, qui  a spécialement été instituée l’an dernier pour lui être aussitôt affecté. Bienheureux les étudiants.

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