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UOIF-Sarkozy, une histoire d’amour qui finit mal

Depuis quelques temps déjà, le Président de la République, Nicolas Sarkozy, semble vouloir faire de l’UOIF [Union des organisations islamiques de France] sa bête noire, en la rendant indirectement responsable de la propagation des thèses fondamentalistes et antirépublicaines au sein de la communauté musulmane française. L’UOIF, vecteur de radicalisme islamique ?

L’UOIF productrice de fanatiques en puissance, style Mohamed Merah ? C’est en tout cas, ce que parait suggérer les récentes mesures sécuritaires prises conjointement par les ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères à l’encontre des personnalités religieuses invitées aux « rencontres du Bourget » et surtout la lettre de Nicolas Sarkozy, adressée le 3 avril dernier à la direction de la fédération musulmane. En somme, le congrès du Bourget serait devenu une succursale d’apprentis-terroristes et de jihadistes en tout genre. C’est pourtant bien dans ce même lieu, le 19 avril 2003, que Nicolas Sarkozy, invité d’honneur de l’UOIF, avait choisi de prononcer un discours devant plus de 20 000 personnes, moment qu’il qualifie lui-même « d’historique ».

Pacte Sarkozy/UOIF : après la méfiance, la romance

Lorsqu’il devient ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, le 7 mai 2002, Nicolas Sarkozy développe plutôt une certaine méfiance à l’égard de l’UOIF, qu’il considère comme la représentante des Frères musulmans en France et donc comme porteuse d’un islam fondamentaliste et rigoriste, peu compatible avec les principes et les valeurs de la République. En somme, pour la nouveau ministre, l’UOIF constitue alors une clique de barbus obscurantistes, qu’il convient de surveiller étroitement et de mâter si nécessaire. C’est dans cet état d’esprit qu’il entreprend les premières démarches d’approche auprès de l’organisation musulmane, dirigée à l’époque par le tandem Thami Breze (président) et Fouad Alaoui (secrétaire général).

Mais, il est vrai, que Nicolas Sarkozy a aussi un autre objectif : faire du dossier « islam de France » un marchepied pour ses ambitions présidentielles. Prenant la succession de Jean-Pierre Chevènement au ministère de l’Intérieur, N. Sarkozy a l’intention de porter à son crédit la création du premier Conseil français du culte musulman (CFCM) et d’apparaître ainsi, à l’instar de Napoléon, comme le « bâtisseur » de l’islam de France. Dans cette opération particulièrement périlleuse, en raison des nombreuses rivalités entre organisations musulmanes (Mosquée de Paris, FNMF, UOIF, etc., se disputent le gâteau du CFCM), il trouve rapidement un partenaire fiable : l’UOIF.

Disciplinée et surtout fidèle à tous les rendez-vous au ministère de l’Intérieur, l’UOIF devient le principal interlocuteur musulman de N. Sarkozy, qui ne parle plus à son propos de « fondamentalisme » ou « d’intégrisme » mais désormais de représentante de « l’islam épicé » (sic). En bref, l’UOIF s’impose comme le partenaire « n° 1 » du ministre de l’Intérieur dans la création du CFCM mais aussi dans l’instrumentalisation électorale du dossier « islam » dans la perspective de la présidentielle de 2007, car N. Sarkozy croit fortement en l’éminence d’un « vote musulman ».

 

 Fouad Alaoui, ancien secrétaire général de l’UOIF et Nicolas Sarkozy

Fouad Alaoui, ancien secrétaire général de l’UOIF et Nicolas Sarkozy

 

Dans une élection présidentielle, tout est bon à prendre : les votes des scientologues comme celui des musulmans pratiquants ou des juifs loubavitchs. Et précisément, l’UOIF constitue aux yeux de N. Sarkozy cet agent électoral susceptible de lui apporter les suffrages des musulmans dans l’Hexagone.

Les fiançailles et la cérémonie de mariage : le Bourget 2003

Après des débuts difficiles, en raison notamment des préjugés sarkozystes à l’égard de l’UOIF, trop marquée selon lui par son appartenance à la nébuleuse des Frères musulmans, l’histoire d’amour finit par prendre, à tel point que les protagonistes s’appellent parfois par leur prénom. Sarkozy donne dans « mon cher Fouad » et ce dernier répond par « mon cher Nicolas ».

C’est le grand amour qui semble naître entre le ministre de l’Intérieur et la direction de l’UOIF, rendant d’ailleurs particulièrement jalouses les autres organisations musulmanes – notamment la Mosquée de Paris – qui regrettent de plus en plus les périodes Pasqua et Chevènement, où elles étaient entendues par les autorités de la République. La relation intime entre N. Sarkozy et l’UOIF éclipse toutes les autres. A plusieurs reprises, dans ses interviews écrits et télévisés, le ministre de l’Intérieur prend directement la défense de l’UOIF. Dans son ouvrage témoignage, paru en 2004, le ministre de l’Intérieur écrit ainsi :

« Votre question vise essentiellement l’UOIF. Crevons l’abcès une fois pour toutes : l’UOIF représente une partie de la jeunesse musulmane française ; que cela plaise ou non, c’est une réalité. Compte tenu de cette situation, qui aurait pu comprendre que l’UOIF ne soit pas membre du CFCM ? Quel aurait été alors le jugement porté sur la représentativité du CFCM ? J’ajoute que les dirigeants de l’UOIF ont toujours tenu un discours respectueux de la République et qu’ils ne se reconnaissent pas dans l’image radicale qu’on leur prête. J’ai choisi de les croire »1.

Face aux très nombreux détracteurs qui accusent l’UOIF « d’intégrisme » ou de « radicalisme », voire « d’antisémitisme », N. Sarkozy, tel un amoureux émoustillé, persiste et part à la rescousse de la fédération musulmane, y compris dans les lieux les plus inattendus, comme devant l’Académie des sciences morales et politiques :

« Oui, j’ai voulu qu’il y ait, au sein du CFCM, l’ensemble des représentants du monde cultuel musulman, y compris l’UOIF. Et je ne l’ai jamais regretté. L’UOIF a toujours respecté sa parole. Les partisans d’un islam plus épicé ont leur place à l’intérieur de cette instance, où ils ont apporté leur représentativité, sans jamais trahir l’esprit de l’instance. Si l’UOIF avait refusé d’y participer ou en était partie, c’est la représentativité du CFCM qui se serait trouvée engagée. Et dans les banlieues, on aurait fait alors de l’UOIF une organisation de martyrs, et du CFCM une coquille à moitié pleine. Je ne l’ai pas voulu et j’ai assumé cette responsabilité » 2.

Ce qui devait arriver arrivera : Nicolas Sarkozy et les dirigeants de l’UOIF scellent solennellement leur union au Bourget, le 19 avril 2003. Le mariage entre le ministre de l’Intérieur et les dirigeants de la fédération est célébré en grandes pompes devant plus de 20 000 invités (payants tout de même !), record battu de toutes les audiences enregistrées aux Rencontres des musulmans de France (RAMF) depuis leur création. Le ministre de l’Intérieur fait certes quelques remontrances sur le « voile de la marié » (à ôter sur les photos d’identité) mais l’ambiance de la fête est globalement « bon enfant ». Nicolas Sarkozy décrit cet événement comme l’une des journées historiques de sa vie d’homme public :

« L’un des grands moments de ma vie politique restera ce congrès du Bourget de l’UOIF où j’ai été sifflé pour avoir défendu l’interdiction du port du voile sur les photos d’identité. C’est faire preuve d’hypocrisie de me reprocher cette visite. Si le congrès de l’UOIF est un danger, alors il faut l’interdire. Cachez ce sein que je ne saurais voir. Si ce n’est pas un danger, alors on doit avoir le courage d’y aller pour engager le dialogue. C’est ce que j’ai fait, pour porter le discours de la laïcité ».3

Mais le mariage entre le ministre de l’Intérieur et la première fédération musulmane de France revêt aussi un registre moins romantique, celle des intérêts réciproques qui figurent implicitement dans le contrat d’union. Nicolas Sarkozy cherche à s’appuyer sur l’UOIF pour conforter sa politique sécuritaire dans les quartiers populaires en vue de la présidentielle de 2007 et de son côté, l’UOIF entend bien utiliser à fond la reconnaissance sarkozyste pour entreprendre une dédiabolisation de son image et devenir une organisation « respectée » par l’establishment politique français.

Le cadeau de la mariée : la fatwa des banlieues et la lutte commune contre le salafisme

Cette union entre Nicolas Sarkozy et l’UOIF n’est pas simplement théorique. Elle débouche sur une véritable collaboration entre les deux partenaires sur le dossier « islam » (CFCM, Conseils régionaux du culte musulman, formation des imams, organisation du hadj, etc.) mais également sur des questions plus larges, comme la sécurisation des quartiers populaires. Les exemples de cette collaboration étroite sont multiples, même s’ils n’ont pas toujours débouché sur des résultats probants. Mais l’intention y est.

D’abord, la lutte contre le développement du salafisme et du radicalisme islamique dans les banlieues. L’attitude de l’UOIF a été exemplaire selon le ministre de l’Intérieur. Il est clair que l’UOIF a apporté une aide précieuse au ministère de l’Intérieur, en lui fournissant une sorte d’« expertise musulmane » (une expertise de l’intérieur en quelque sorte) en matière de connaissance des courants islamiques radicaux. Nicolas Sarkozy a d’ailleurs personnellement remercié l’UOIF pour sa précieuse et utile collaboration dans la lutte contre les courants salafistes :

« La réalité, c’est que l’UOIF mène, sur le terrain, un travail utile contre des adversaires autrement plus dangereux pour la République : les salafistes »4.

Ensuite, durant la période 2003-2007, l’UOIF a très largement cautionné la politique sécuritaire du ministre de l’Intérieur dans les quartiers populaires et notamment la fameuse « politique du Karcher » au nom d’une conception commune de la morale publique. En effet, Nicolas Sarkozy et l’UOIF partagent en commun l’idée que la religion doit être un élément essentiel de « retour à l’ordre » et à la « paix sociale » dans les banlieues. C’est dans cet état d’esprit qu’il convient donc de replacer l’émission par l’UOIF d’une fatwa (avis juridique) durant la crise des banlieues de novembre 2005, dont l’objectif était autant de respecter ses engagements à l’égard de Nicolas Sarkozy que de signifier une approbation de sa politique sur le fond, même si la forme – la déclaration sur les « racailles » notamment – pouvait gêner par ailleurs.

On se souvient du contenu de la fatwa qui, à l’époque, avait scandalisé de nombreux jeunes Français de religion musulmane qui refusaient que l’UOIF s’impose ainsi comme « guide de conscience » des banlieues et surtout qu’on puisse légitimer l’idée que la violence des quartiers populaires était nécessairement « d’origine islamique » :

« L’UOIF condamne ces exactions avec la plus grande fermeté et appelle avec insistance au retour du calme dans les plus brefs délais. Elle appelle tous les jeunes musulmans impliqués dans de tels événements à calmer leur colère, à méditer et à se conformer à la fatwa édictée ce jour par “Dar el Fatwa” [conseil habilité à donner des avis juridiques]. »5.

De son côté, Nicolas Sarkozy a longtemps été sensible au discours « responsable » de l’UOIF, alors qu’il condamnait simultanément les soi-disant « dérives » radicales de Tariq Ramadan. Il a même souvent opposé les deux, considérant les membres de l’UOIF comme des « modérés » et T. Ramadan comme un « extrémiste » :

« L’UOIF doit à son seul travail sur le terrain la place qu’elle occupe dans la communauté musulmane en France, un travail qui s’est noué au croisement de plusieurs préoccupations : une identité bafouée, un déficit d’intégration, un besoin de repères moraux après une période où de nombreuses valeurs ont été remises en cause »6.

Enfin, dernier exemple, l’UOIF se montrera d’une aide précieuse sur l’affaire du voile en hiver 2004, en appelant ses cadres et ses militants à se retirer de toutes les manifestations publiques contre la loi sur les signes religieux du 15 mars 2004. Là aussi, Nicolas Sarkozy saura remercier les dirigeants de l’UOIF de l’époque pour leur esprit de responsabilité et leur « coopération » à faire passer la loi de prohibition, évitant ainsi trop d’agitation publique :

« Fouad Alaoui, le secrétaire général de l’UOIF, fut d’une aide précieuse pour ramener à la raison les plus déterminés. […]. J’ai également cherché à éviter la participation des membres du CFCM aux manifestations musulmanes contre la loi. J’étais convaincu qu’il en allait de la crédibilité de cette jeune institution. Le meilleur service à rendre aux adversaires du processus, si douloureusement mis en place, de représentation de l’islam aurait été de laisser les responsables de cette communauté tomber dans le piège de la radicalisation à l’occasion de la loi. Rien de tout cela ne n’est produit. […]. Puisque vous citiez Fouad Alaoui, je souligne que c’est ce dernier aussi qui a dit, lors du congrès de l’UOIF, le 19 avril 2003, au Bourget, que le respect de la loi est en soi une obligatoire religieuse. »7

D’autres illustrations de cette collaboration quasi idyllique entre Nicolas Sarkozy et l’UOIF pourraient être citées : dialogue forcé avec le CRIF, « encadrement » de la question palestinienne dans un registre purement humanitaire, manifestations régulières en solidarité avec les otages français dans les pays musulmans, médiations dans les affaires de voiles, etc. Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’UOIF n’a pas été véritablement récompensée pour tous ses efforts.

La répudiation sarkozyste : l’UOIF lapidée par son ancien partenaire

La suite de l’histoire du couple Sarkozy/UOIF, on la connaît déjà. Dès la campagne présidentielle 2007, l’ancien ministre de l’Intérieur change son fusil d’épaule, en se présentant moins comme « l’ami exigeant des musulmans » que comme le « protecteur intransigeant » de l’identité française face au péril islamique : le mouton dans la baignoire, la lutte contre les traditions vestimentaires anti-françaises, l’expulsion des hommes musulmans exerçant des violences sur leurs épouses, le refus d’accorder des visas à des prédicateurs jugés extrémistes, les avertissements répétés à l’égard de Tariq Ramadan, etc.

Le ministre devenu entre-temps président de la République ne s’est d’ailleurs plus rendu physiquement aux rencontres du Bourget ou à La Courneuve (siège de l’UOIF), même pour une visite purement symbolique, alors qu’il assiste régulièrement au repas du CRIF. Il a probablement perdu l’adresse. Plus un sourire, une parole gentille, ou un petit clin d’œil pour Fouad, Thami, Mahmoud, ou Ahmed… Fini les mots doux ! Bonjour, les lettres cinglantes du Président qui rappelle à son ancien partenaire musulman de se tenir « tranquille » ! Sinon, gare à la répudiation irrévocable ou, pire encore, à la lapidation républicaine. L’UOIF saura-t-elle en tirer les leçons ?

 

Notes:

1 Nicolas Sarkozy, La République, les religions, l’espérance, Paris, Les éditions du Cerf (coll. « Pocket »), 2004, p. 98-99.

2 Nicolas Sarkozy, discours d’ouverture du Colloque « La laïcité française dans son contexte international : singularité ou modèle ? », Académie des sciences morales et politiques, Paris, 19 septembre 2005.

3 Nicolas Sarkozy, « Religions, République, intégration. Sarkozy s’explique », entretien avec Denis Jeambar, L’Express, 1er septembre 2004

4Nicolas Sarkozy, La République, les religions, l’espérance, op. cit., p. 100.

5 Extrait du site web de l’UOIF, rubrique « communiqués ».

6 Nicolas Sarkozy, La République, les religions, l’espérance, op. cit., p. 99.

7 Nicolas Sarkozy, La République, les religions, l’espérance, op. cit., p.123-124.

 

Vincent Geisser, dernier ouvrage paru : Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, éditions de L’Atelier, 2011 (co-auteur Michaël Béchir Ayari) :

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