in

Qu’est-il advenu de l’intellectuel arabe ?

Toutes les fois qu’un nouveau poème de Mahmoud Darwish était publié par le journal Al Quds, je me précipitais au kiosque à journaux d’Abu Aymen sur la place principale de camp de réfugiés.

C’était un endroit bondé et poussiéreux où les taxis délabrés attendaient des passagers, entourés de vendeurs de poissons et de légumes.

La poésie de Darwish était trop énigmatique pour que nous, adolescents d’un camp de réfugiés à Gaza, puissions la comprendre complètement. Mais on essayait malgré tout. Chaque mot, chaque image et symbole étaient analysés, décodés pour arriver peut-être à quelque chose d’entièrement différent de ce que le célèbre poète arabe palestinien avait voulu exprimer.

Nous étions une génération rebelle, affamée de liberté, sur le point de vivre un soulèvement populaire, ou Intifada, et nous cherchions dans les vers incomparables de Darwish, non pas une évasion, mais une marche à suivre pour la révolution.

Oublions les choix politiques faits par Darwish après le désastreux processus de paix d’Oslo – ce qui est pour un autre débat intellectuel et politique, qui, franchement, aboutit rarement à quelque chose. Darwish a représenté une génération d’intellectuels révolutionnaires : humanistes, nationalistes arabes, anti-autoritaires et anti-impérialistes. En fait, ils étaient plus définis par les « anti » dans leurs parcours, que par les « pro, » et ce n’était guère étonnant.

Pendant ces années, longtemps avant que Twitter nous contraigne à ficeler ce que nous souhaitons dire – aussi complexe que ce soit – dans 140 caractères ou moins, des choses comme des livres existaient. À l’époque, les idées paraissaient semblables à des mosaïques, assemblées et complexes dont l’objet était de produire des travaux qui dureraient une génération ou plus.

Un roman d’Abdul Rahaman Munif a exprimé la douleur de toute une génération et l’espoir de beaucoup en l’avenir. La langue était alors intemporelle. En lisant ce qu’Abu al-Qasim al-Shabbi de Tunisie a écrit pendant les années 1930, et les écrits de Samih al-Qassim de Palestine beaucoup plus tard, l’on ressent que les mots faisaient écho aux mêmes sentiments : la colère, l’espoir, la fierté, mais guère le désespoir.

Hé toi, tyran despotique, amant de l’Obscurité et ennemi de la vie,
Tu t’es moqué des gémissements du peuple impuissant, et tes mains sont souillées de son sang.
Tu t’es dévoué à nous dégoûter de l’existence et à semer des piquants dans toutes les directions.
… Les flots de sang finiront par t’emporter au loin, et le vent puissant te dévorera.

« Le printemps Arabe » a ressuscité ces mots d’Al-Shabbi, mais également ceux de bien d’autres. On a cru que les protestations paisibles des nations arabes étaient suffisamment fortes pour « emporter au loin » les « amants de l’Obscurité, » mais la bataille s’est avérée bien plus brutale que ce que beaucoup avaient prévu ou espéré.

« Les flots de sang » doivent encore être contenus. Plusieurs pays arabes – l’Irak, la Syrie, le Yémen et la Libye – sont « souverains » de nom, mais dans les faits divisés par la politique, les sectes, les tribus et la géographie.

Mais ceci concerne peu le « printemps » en soi, et plutôt la place de l’intellectuel arabe et ce qu’il représente ou échoue à représenter.

Qu’est-il advenu de l’intellectuel arabe ?

Quand j’étais plus jeune, et qu’Edward Said vivait encore, je me suis toujours demandé ce qu’étaient ses impressions sur certains événements. Il publiait régulièrement dans l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram. Son style politique non conformiste – sans parler de son génie littéraire – faisait plus que donner l’information et offrir de saines analyses. Il offrait également des conseils et une voie morale à suivre.

Le Professeur Saïd, et beaucoup de géants comme lui, nous manquent aujourd’hui, dans ces bouleversements où les intellectuels semblent faire défaut, ou du moins manquer de crédibilité. Il n’y ici aucune volonté de leur manquer de respect, et il n’est pas question de leurs compétences mais plutôt de la profondeur de cette expression, de l’identité et de la pertinence de l’intellectuel, de sa propre définition et de sa relation au pouvoir.

Certes, de savant esprits se sont joints à la jeunesse égyptienne quand celle-ci a investi la rue en 2011, mais c’était fait avec timidité. Certains paraissaient appartenir à une génération passée, désespérée d’être reconnue. D’autres étaient simplement présents, sans comprendre l’instant ou pouvoir le définir vraiment, ou comprendre leur relation avec lui.

Pourtant la génération du « printemps », qui s’est glorifiée d’être « sans guide, » s’est avérée également incapable de capturer l’imagination populaire au delà de la phase initiale des protestations ni d’offrir un nouveau cadre à des intellectuels qui formuleraient une nouvelle vision pour les générations à venir. Plusieurs des intellectuels laïcs qui avaient fait carrière à l’écart des masses où leurs noms étaient supposés connus mais jamais cités, ont été confondus par la nouvelle réalité.

Alors qu’ils n’étaient à l’initiative d’aucune sorte de changement, ils ont eu peur de perdre leur position de supposée antithèse aux régimes existants. Leurs mots se sont difficilement faits leur place dans la nouvelle génération montante. Ils étaient à l’écart des évènements et autant surpris que le régime en place par la marée du changement.

Mais c’est lorsque les divers partis islamiques ont semblé capitaliser dans les urnes les résultats des révoltes, que ces intellectuels laïcs se sont sentis vraiment menacés. Ils ont pu accidentellement servir de porte-voix aux régimes auxquels ils s’étaient soi-disant opposés pendant des décennies. Au mieux, ils ont continué à sommeiller et à se faner dans l’oubli.

C’est une période étrange dans l’histoire de la culture et de la politique arabes. Elle est étrange parce que des révolutions populaires sont maintenant encouragées par les analyses faites par des intellectuels. Cela est inégalé depuis les années d’Al-Nahda (à peu près de 1850 à 1914), qui ont été les témoins du développement d’un mouvement politique, culturel et littéraire en Syrie, en Égypte et encore ailleurs, dans un mélange qui a fonctionné de pan-arabism et de pan-islamisme.

Les intellectuels de ce mouvement de renaissance arabe et islamique ont semblé souvent unis dans leurs objectifs au sens large, car ils s’opposaient à la domination de l’empire ottoman. Ils étaient des inclusifs dans le sens où ils cherchaient des réponses dans la modernité européenne, mais avec suffisamment d’estime d’eux-mêmes pour contester la domination étrangère par la renaissance de la culture arabe et des enseignements islamiques.

Comment ce mouvement a évolué est tout à fait intéressant, et compliqué. L’origine des réformistes musulmans d’aujourd’hui – ceux que l’on appelle les « modérés » – remontent à ces premières années. Mohamed Abduh et Jamal al-Din al-Afghani sont les figures les plus connues de ce mouvement précurseur, bien qu’ils aient été et restent controversés aux yeux des islamiste plus conservateurs. Les laïcs, d’autre part, ont fusionné en diverses écoles et idéologies, oscillant entre le socialisme, le nationalisme arabe et d’autres idéologies. Beaucoup de leurs premiers enseignements ont été dévoyés par les diverses dictatures qui ont dirigé, opprimé et brutalisé au nom du nationalisme arabe.

Il y a toujours eu d’importantes écoles de pensée, animées par de formidables intellectuels dont les idées ont eu une considérable importance. Dans le paysage intellectuel d’aujourd’hui, il ne semble pas y avoir d’équivalent de l’intellectuel d’antan. Les plus proches seraient ceux qui diffusent l’« Islam modéré », mais ils peinent à offrir le genre de cohérence qui vient par l’expérience et non seulement par la théorie. Les laïcs se sont divisés et sont éclatés, se battant pour compter et pour un prestige en voie de disparition.

Mais ce n’est que provisoire. Il doit en être ainsi. Les grandes cultures qui ont survécu à de longs combats contre des dictateurs brutaux et contre la domination étrangère pendant des générations, donnant toujours naissance à certains des intellectuels, romanciers, et poètes les plus brillants, restent toujours capables de se racheter. C’est seulement une question de temps, et peut-être, d’initiative.

L’Histoire sans l’influence morale des intellectuels manque de signification, est chaotique et imprévisible. Mais nous vivons une période sismique de transition historique et celle-ci finira par produire un type d’intellectuel qui s’affranchira des pièges de l’amour-propre, des régimes en place, de la politique partisane, des sectes, des idéologies et de la géographie.

Traduction : Info-Palestine.eu – Claude Zurbach

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Un ministre belge, qui voulait recenser les “barbus”, se heurte au refus d’un syndicat

Washington prêt à négocier avec Bachar al-Assad (vidéo)