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L’illumination, l’initiation et la semence (6/7)

L’illumination, au-delà des rites et du service 

Cet article s’inscrit dans une série de 7 sous parties, constituant un dossier sur le soufisme au XXIème siècle, par Shaykh Hamdi ben Aissa.
Pour accéder aux précédentes parties : https://oumma.com/auteur/shaykh-hamdi-ben-aissa/


Qu’est-ce que l’illumination ?

Plusieurs passages des Textes sacrés parlent de la transition depuis l’obscurité vers la lumière, de la sortie vers la lumière. Mais qu’est-ce que cela veut dire au juste ? Est-ce qu’on serait emporté d’une pièce sombre à une autre plus éclairée juste comme ça ? Non, il s’agit bien d’autre chose. L’illumination, c’est la germination : la graine est dans l’obscurité, couverte de terre, puis elle perce un passage pour finir par jaillir à la lumière du jour. Elle renaît dans une nouvelle dimension d’existence, dans un nouvel horizon, pour devenir une germe, un réceptacle de la lumière. Elle reçoit ce qui la fait croître. C’est là le but de la religion. C’est cela, sortir de l’obscurité vers la lumière. C’est, pour l’être humain, vivre une transformation spirituelle et une renaissance dans le chemin de l’accomplissement en Dieu. 

Et en réalité, l’illumination ne doit être cherchée ni dans le dhikr ni dans l’investissement. Les exercices de développement de conscience, comme l’investissement, ne sont pas des fins en soi. Ce sont des moyens, des exercices de préparation qui permettent à la terre du cœur d’être travaillée avant de pouvoir recevoir la lumière. 

L’illumination, au-delà de toute cause et de tout moyen

Le problème du soufisme moderne est qu’il a perdu de vue l’importance de l’investissement (jihâd) dans la Voie de Dieu, et qu’il a cru que l’illumination se trouvait dans les formules de dhikr elles-mêmes. 

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En vérité, le dhikr est comme l’eau qui vient faire vivre la terre. C’est une condition nécessaire à ce que la terre puisse porter la vie, mais qui ne suffit pas. Plus encore, si cette eau n’est pas orientée, canalisée, dirigée, elle risque de stagner et d’empêcher la terre de donner vie. 

C’est ce qu’on peut constater de nos jours. Plusieurs dans les clubs soufis modernes qui pratiquent le dhikr de manière abondante, sont excités dès que le Nom de Dieu ou que le Prophète sont mentionnés. Mais ces mêmes personnes, dans le même temps, ont beaucoup de mal à pardonner à leurs frères, à être de bons époux ou pères de famille, à se mettre au service des autres…On est surpris de voir dans certains de ces clubs, malgré la fréquence des rassemblements spirituels, à quel point les guerres internes et les problèmes relationnels sont fréquents et choquants. C’est parce que l’eau du dhikr n’est pas orientée par l’investissement. 

Lorsque l’eau tombe en abondance sur une terre sans être canalisée, cela donne un marécage. Ce point d’eau peut certes être une source pour d’autres, mais en ce qui le concerne, on sait que rien ne pousse sous cette eau stagnante, et que l’eau elle-même devient impropre au bout d’un moment et porteuse de bactéries. 

A l’inverse, certains estiment que la clé se trouve dans l’investissement uniquement, et dépensent alors toute leur énergie en négligeant leur wird (ensemble de litanies quotidiennes à répéter), et la pratique du dhikr (exercice de développement de conscience). Ceux-là sont alors semblables à ceux qui travaillent la terre et la labourent sans l’arroser. La terre devient sèche et le travail de labour finira par être pénible et douloureux. Sans l’eau du dhikr, la terre du coeur risque de se voir abîmée par le travail de labour que représente l’investissement. 

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C’est ainsi qu’on voit certaines personnes travailler de manière intense dans la voie de service sans prendre soin de leurs exercices de développement de conscience. Forcément, au bout d’un moment, avec le stress et l’intensité, elles finissent par s’éparpiller. A l’image de la terre lorsqu’elle est trop travaillée sans avoir été préparée, on se retrouve finalement avec de la poussière partout et aucun résultat. 

La maturité spirituelle n’est donc à trouver ni dans le dhikr en lui-même ni dans l’investissement, mais dans une sage combinaison de ces deux moyens. Seule une terre bien arrosée et bien préparée pourra accueillir la semence que le maître spirituel a préparée et que son regard va cultiver. 

Sur « l’initiation » : Floraison et la semence spirituelle Pas une initiation, une semence 

Pour revenir sur la notion “d’initiation ésotérique”, nous ne nions bien entendu pas la réalité du secret métaphysique qui se plante, ce secret qui est semé par la main du Shaykh dans un moment de rencontre entre l’Esprit en lui et en son disciple. Simplement, nous ne souhaitons pas appeler ce phénomène “initiation”. 

Nous voulons alerter les consciences sur la culture moderne qui accompagne désormais en arrière-plan ce terme. Nous préférons parler ici de la semence spirituelle, ou encore du regard du Shaykh (nadhra). Cela se produit lorsque la relation d’amour entre l’élève et le maître atteint un niveau important et que le cœur de l’élève est prêt à recevoir. Par son regard, le Shaykh ou plutôt le Saint-Esprit à travers le regard du Shaykh, peut décider de mettre sa semence en l’élève, afin que par la suite elle pousse, fleurisse et se manifeste. 

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Lorsque le Saint-Esprit a rencontré notre mère Maryam (que Dieu continue de nourrir sa beauté, sa présence et sa majesté éternellement, et qu’Il continue de nourrir son être, sa lumière ainsi que notre connexion à elle, son enfant et ses héritiers et héritières bénis aux coeurs sanctifiés jusqu’au Jour du Jugement), cela a donné comme fruit l’enfant Jésus qui était “la illaha illa Allah” manifesté, la réalité et la connaissance de l’Unicité divine manifestée. Il était la parole de Dieu manifestée en l’être humain. C’est pour cela qu’il a parlé au berceau. 

Chaque prophète a obtenu une manifestation suite à l’effleurement du Saint-Esprit : Moïse (que Dieu continue de nourrir son être et notre connexion à lui) a ainsi reçu les tablettes et les miracles, notre bien-aimé Mohammed (que Dieu continue de nourrir son être, sa lumière et notre connexion à lui) a reçu une parole, le Qor’an. 

L’amour comme prérequis 

Toutes proportions gardées, c’est une expérience spirituelle de cet ordre-là que vit l’élève lors de la rencontre avec son maître spirituel. Mais avant de pouvoir espérer arriver à cela, il faut tout d’abord préparer la terre du coeur, faire sortir l’élève de sa zone de confort et lui apprendre ce qu’est réellement l’amour. 

C’est la maturité émotionnelle préalable dont nous avons parlé plus haut. Avant que la semence ne puisse être confiée au disciple, une préparation est nécessaire. Le Shaykh l’engage émotionnellement avant de le faire passer au niveau proprement spirituel. Le terrain 

doit être prêt et préparé car si la terre du disciple est dure et aride, comment la graine pourrait- elle être semée ? 

Voilà le sens véritable de la préparation émotionnelle. Seul l’Amour pourra nous faire sortir de notre “moi” illusoire, de notre égoïsme et notre égocentrisme. Le Shaykh doit engager son élève d’abord dans une relation sacrée d’Amour authentique, et c’est seulement lorsqu’il reconnaît l’assoiffé et l’amoureux en lui (pour Dieu et Son Prophète) que la transmission spirituelle peut avoir lieu. Le Shaykh commence donc par enseigner et cultiver des caractères chez son élève, puis il va l’observer : fait-il preuve de volonté, de sérieux, de respect voire de vénération pour ce qui lui est donné ? Est-il un vrai assoiffé, un vrai amoureux ? 

Car le disciple ne pourra recevoir la semence du Shaykh que lorsqu’il l’aimera plus que lui- même, de la même manière que le Shaykh n’a pu recevoir quoi que ce soit que lorsqu’il a aimé son Shaykh plus que lui-même qui à son tour n’a pu recevoir que lorsqu’il a aimé son Shaykh plus que lui-même… Et nous pouvons ainsi de suite remonter cette chaîne d’amour jusqu’à l’Imam ‘Ali (que Dieu nous connecte à son héritage béni) qui n’a lui-même rien reçu jusqu’à ce qu’il ait aimé le Prophète Mohammed plus que lui-même. C’est à travers ce lien d’amour que tout se passe. 

On ne peut faire le plein avant d’avoir fait le vide. Il faut préparer la terre avant de la cultiver. La majorité des gens sont souvent pressés de planter, mais avant cela, il faut creuser, labourer, nettoyer la terre. On ne plante pas une semence sur une terre rocheuse sabotée, piétinée par les sabots des vaches et des chevaux, en prenant le risque que le lendemain cette semence soit piétinée par ces animaux intérieurs qui courent partout sur la terre de notre cœur. 

La Floraison 

Il faut donc insister sur cette préparation, et cette préparation, c’est Floraison. C’est le sens du Mouvement Floraison. Savoir aimer sa soeur qui n’est pas parfaite. Savoir aimer son frère qui n’est pas parfait. Savoir pardonner les erreurs de son frère. Savoir voir la fête dans la défaite et transformer la défaite en fête. Savoir rebondir après être tombé. Savoir tomber pour pouvoir ensuite s’ériger et se relever. Savoir vivre la séparation, savoir pleurer. Savoir rester sans sommeil juste à cause du fait que l’on sait que l’on a déçu son bien-aimé… 

Cette maturité émotionnelle n’a rien à voir avec ce qu’on appelle le sentimentalisme. C’en est tout l’opposé, en réalité. Et c’est de cette intelligence-là dont nous disons, depuis le début, qu’elle est la porte du spirituel.

Commentaires

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  1. Salam aleikum Cheikh! Merci à vous et Oumma.com pour cette article!

    Je suis débutante en soufisme et j’ai des questions Cheikh pardonnez-moi

    Je retrouve 2 idées dans le texte par rapport à l’illumination. L’Illumination est au-delà de tout moyen ou elle est la combinaison de deux moyens (dhikr et jihad/investissement) ? Les 2 idées sont présentes dans le texte. Faute de frappe ?

    Si l’illumination est déjà une transformation spirituelle et une maturité spirituelle, qu’est-ce que la semence spirituelle vient rajouter ? Et comment la germination (illumination) peut venir avant la semence ?
    C’est quoi le secret métaphysique (semence) exactement dont vous parlez ?
    Et la semence elle fleurit et se manifeste en quoi exactement ?
    Si quelqu’un apprend à aimer et pardonner et qu’il est mature spirituellement, qu’est-ce qui vient se rajouter après avec la semence ?

    Je suis vraiment désolée XD
    Beaucoup de questions, mais je veux comprendre les liens entre illumination, maturité spirituelle, semence, floraison, maturité émotionnelle, etc.

    Qu’Allah vous récompense 🙂

  2. je trouve que cet article est le plus beau de tous ceux que j’ai lus jusque là, que j’avais déjà trouvés formidables. A tel point que je n’ai fait que lire et relire… L’islam religion de l’amour, tout s’éclaire… MashaAllah, quelle grâce !

  3. Ma Cha Allah. Cette article éclaircie pas mal de notions et remet en ordre la bonne articulation entre celles ci et celles exposés dans les articles précédents.

    Au fil des articles le tableau se complète et s’éclaircie pour ressembler de plus en plus à un chef d’oeuvre, celui de notre belle religion. Qu’Allah récompense le Shaykh ainsi que Oumma.com pour leurs partagent.

  4. Le chemin qui donne accès à la lumière commence d’abord dans nos propres ténèbres, si on suit le raisonnement. Message d’espoir incroyable!
    Tu veux t’accomplir spirituellement, pars de ton être profond. Ni des encyclopédies, ni des universités. Ni de la raison cartésienne limitée, ni de l’intellect prétentieux. Mais de ton coeur, du fond de ton coeur, du terreau de ton coeur, le lieu de la semence. Tout s’explique, en fait.

    • @Aurore

      Boutin! Je ne critique pas car c’est vraiment bien dit. Vous écrivez? Si tel n’est pas le cas, lancez-vous.
      A part ça, vous faites quand même l’apologie de la folie, mais c’est tout sauf une critique. C’est vrai qu’on vit dans un univers glacé, peut être un peu trop rationnel.
      Ceci dit, mieux vaut ne pas passer d’un excès à son symétrique opposé. Excès de logique, ou excès de spiritualité. A la lecture de votre post, je devine que vous comprenez.
      Bref.

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