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L’histoire à l’épreuve de la fiction

Cinquante années après le 17 octobre 61, des livres de témoignages, des essais, mais aussi quelques œuvres cinématographiques ou littéraires se sont emparées des massacres policiers de la « nuit noire », titre du téléfilm d’Alain Tasma, pour leur donner un écho renouvelé par le biais de la fiction. Le roman qui y consacre, sur fond d’enquête policière, les premières pages, est de Didier Daeninckx : Meurtres pour mémoires, paru chez Gallimard en 1984.

Parmi eux, celui d’Éric Michel, Algérie ! Algérie !, publié en octobre 2007 aux Presses de la Renaissance, mérite d’être mentionné en ce qu’il est une grande fresque historique remarquablement documentée sur la guerre d’Algérie, depuis son commencement le 1er novembre 54, jusqu’aux massacres d’octobre 61 à Paris, vers lesquels toutes les intrigues convergent. Massacres qui constituent, selon l’expression de l’auteur, « le pic des relations dégradées entre Français et Algériens durant la guerre ».

« Parce que le travail de l’historien est globalement mené à bien, rappelle Éric Michel, la littérature doit aujourd’hui prendre le relais sur le sujet brûlant de la guerre d’Algérie. Elle ne peut pas être dégagée de tout débat contextuel, garantie de l’intrusion historique, mais doit être un levier pour contribuer à l’évolution des mentalités. En un mot, la littérature doit avoir le souci du monde. »

Un roman qui ne tait aucun aspect de la guerre

Animé par cette conviction, l’auteur d’Algérie ! Algérie ! traite de la guerre d’Algérie et de ses conséquences en France : porteurs de valises, guerre intestine entre le FLN et le MNA, usage de la torture encouragée par le pouvoir au prétexte de la raison d’État, démission du pouvoir politique et transfert des prérogatives de police à l’armée, question harkie, conditions de vie des immigrés, notamment dans le bidonville de Nanterre, OAS… Une place capitale est enfin consacrée aux massacres du 17 octobre 1961, ainsi qu’au rôle déterminant de Maurice Papon dans le dernier pogrom en date sur le sol français.

Le parti-pris est algérien, « voix trop souvent absente, avance le romancier, au mieux mise en sourdine dans les romans français consacrés aux colonies. » Choix pertinent pour raconter cette guerre longtemps « sans nom » car la violence à une source identifiée, elle est française. Le livre revient en effet sur la responsabilité de la France dans l’engrenage de la guerre à tous les niveaux, cherchant à contribuer à un apaisement des passions, et non, comme les détracteurs du travail de mémoire veulent le faire croire, à la haine de soi.

« Roman vérité »

Son intérêt tient encore en ce qu’il rappelle avec un soin scrupuleux du détail des faits avérés – l’auteur a consacré plusieurs années de recherches à son sujet. Algérie ! Algérie ! est ce qu’on pourrait appeler un « roman vérité ». Loin de l’histoire officielle, nous sommes entraînés sur 500 pages des maquis de Kabylie aux rues d’Alger, jusqu’à Lyon puis Paris. Mais, si les dates et les événements lui servent de point d’appui, il a su leur donner le relief qu’un tel sujet méritait. Algérie ! Algérie ! dissèque ainsi l’entreprise de la colonisation dans ses aspects les plus noirs et ses pages sur la torture, notamment, sont bouleversantes. Pour autant, si l’auteur a pris le point de vue algérien pour narrer l’histoire de son héroïne, Nedjma, une femme de tête qui fuit l’Algérie en flammes et s’engage avec les porteurs de valises, il n’en tait pas moins les exactions qui, des deux côtés, plongèrent la France et l’Algérie dans un gouffre d’horreur. De la même façon, les personnages les plus détestables sont, d’une certaine manière, traités avec égards.

Un roman incontournable sur la guerre d’Algérie

En cela, le livre touche à l’universel et, grâce à un montage parallèle habile, il se rapproche de ces fresques américaines qui s’attachent à faire pénétrer le lecteur dans les arcanes du pouvoir et de ses mystifications. C’est que « la littérature, quand elle ambitionne d’embrasser l’Histoire, démonte forcément les mythologies nationales élaborées pour fédérer les peuples autour de contes de fées, dit encore l’auteur. Car l’histoire et sa relecture sont question d’enjeu politique, et c’est le rôle du romancier que de se démarquer des assertions toutes faites pour contribuer au travail de mémoire, afin de se saisir honnêtement de l’ensemble de l’héritage qui donne à la France son visage d’aujourd’hui : les Lumières, et les ténèbres. »

Au total, Algérie ! Algérie ! est un roman frontal, brut, qu’on garde en mémoire après avoir tourné la dernière page, un incontournable sur la guerre d’Algérie. Et si les massacres d’octobre 61, ses causes et leur déroulement précis, ne sont pas édulcorés, c’est que l’on n’écrit pas sur la guerre en offrant au lecteur un bouquet de fleurs…

Noël Muxonat

Algérie ! Algérie !, Éric Michel, Presses de la Renaissance, 2007. 492 p. 24 euros

éditions Talantikit pour l’Algérie . En librairie ou sur commande à la librairie Résistances, 4 villa compoint, 75 017 Paris

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