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Le changement démocratique en Syrie sera-t-il rouge de sang ?

Ce que nous redoutions est malheureusement arrivé. Les manifestations pacifiques qui ont suivi la prière de vendredi ont été réprimées dans le sang. On compte des dizaines de victimes. Y a-t-il eu provocation comme le prétend le régime ? On n’en saura rien. Entre la propagande de la télévision syrienne et l’intox des télévisions satellitaires à la solde de la réaction arabe, l’opinion publique arabe est partagée.

Une chose est sûre. Le cycle contestation-répression ne fera qu’alimenter davantage la rancœur de la population et une escalade porteuse de graves menaces pour la paix civile et la stabilité de la Syrie. Pourtant, l’annonce par le président Bachar Al Assad de mesures aussi attendues que la levée de l’état d’urgence, en vigueur depuis 1963, et la dissolution de la Cour de sûreté de l’Etat auraient dû contribuer à détendre l’atmosphère politique. Ces mesures sont-elles arrivées trop tard ? Ou bien sont-elles apparues largement insuffisantes, au regard de la perpétuation du système policier qui continue à sévir à travers d’autres mécanismes et structures restés inchangés ?

En effet, les manifestants syriens continuent à pointer du doigt le rôle omniprésent des services de sécurité tout-puissants, dont les pratiques restent inchangées : arrestations arbitraires, tortures, etc, et exigent désormais la fin du régime autoritaire et l’instauration d’un régime démocratique. Si au début des manifestations qui ont démarré il y a cinq semaines, la population ne réclamait pas le changement de régime, le cycle de la répression et de la contestation semble désormais se diriger vers une radicalisation politique inévitable.

Arc-bouté sur ses certitudes, malgré les signes évidents d’une évolution sociale et politique qu’il ne peut plus ignorer sous peine de s’isoler chaque jour davantage, aussi bien sur le plan interne que sur le plan externe, le régime continue de crier au « complot » étranger. Nul doute que des parties étrangères sont déjà à l’œuvre pour tirer avantage de la situation. Comment en serait-il autrement, étant donné le statut de la Syrie dans l’architecture géopolitique régionale ?

Mais à supposer qu’elles soient effectives à cette étape, les manipulations étrangères suffisent-elles à justifier l’injustifiable répression par laquelle le régime répond à des manifestants pacifiques ? Par sa répression disproportionnée, le régime syrien n’est-il pas le meilleur allié objectif des forces occultes qui cherchent à instrumentaliser cette crise intérieure pour affaiblir et neutraliser la Syrie ? Comment expliquer un tel aveuglement politique ? Par son profil, L’actuel président syrien avait tous les atouts pour répondre aux aspirations légitimes de la société à un changement démocratique. Jeune, sans passif politique et diplômé d’une des meilleures universités européennes, Bachar Al Assad était mieux placé que quiconque pour écouter le pouls de sa société composée dans sa majorité de jeunes de moins de 35 ans.

Mais les pressions d’un entourage familial et clanique, qui s’appuie sur un appareil militaro-policier impitoyable allié à des milieux d’affaires sans scrupules, ont fini par ajourner toutes les tentatives de réformes pourtant rendues nécessaires par l’évolution de la conjoncture nationale et régionale. La crise actuelle et l’escalade de la violence, qui n’augure rien de bon, finiront-elles par pousser le président Bachar Al Assad à une rupture courageuse avec la logique autoritaire du système instauré par son père, il y a plus de quarante ans ? Difficile d’envisager pareille rupture lorsqu’on sait qu’elle passe inéluctablement par le divorce avec un clan familial très proche et ses réseaux sécuritaires tout-puissants ? Pourtant la transition démocratique et pacifique est à ce prix.

Tergiversations du régime et manipulations étrangères

En effet, les tergiversations du régime à répondre aux revendications populaires pour une démocratisation réelle ne feront qu’aggraver le climat de tension propice à toutes les manipulations étrangères. Comme on a pu le constater, les funérailles des victimes tombées la veille sont, à chaque fois, l’occasion d’une manifestation qui se solde malheureusement par de nouvelles victimes et ainsi de suite. Jusqu’à quand ?

La Syrie n’est pas n’importe quel pays arabe. Elle restera dans le cœur de tous les Arabes et de tous les Musulmans la patrie des Omeyades et de la Nahda contemporaine. Malgré les inconséquences et les errements conjoncturels de sa diplomatie, la Syrie reste néanmoins le pays qui symbolise la résistance aux Accords de Camp David et celui qui abrite les organisations de la résistance palestinienne qui s’opposent à la ligne capitularde de l’Autorité palestinienne. Le pays qui a osé s’allier au Hezbollah au Liban, dans sa résistance à l’agresseur israélien, et à l’Iran, dans sa résistance au projet impérial du grand Moyen Orient.

Pour toutes ces raisons, une transition démocratique pacifique qui ne compromette ni la stabilité politique ni l’unité nationale du pays reste préférable à une implosion, qui risque malheureusement de le plonger dans une situation qui rappelle le triste sort de l’Irak voisin ou de la Libye actuelle. Jusqu’à présent, les forces occultes qui cherchent à réveiller les démons de la division ethnique et/ou confessionnelle ne sont pas arrivées à leurs fins. Les Syriens montrant tous les jours qu’ils sont unis, Chrétiens et Musulmans, Alaouites et Sunnites, Arabes et Kurdes pour la liberté et la dignité.

Historiquement, le réveil de la société civile syrienne n’est qu’un juste retour des choses, parce qu’il s’agit tout simplement du réveil d’un peuple qui a été à l’avant-garde de la science, de la culture, de l’art et de la politique dans la région. Ce n’est pas le combat du peuple syrien pour la démocratie qui risque de contrarier l’élan national en vue de faire face aux velléités expansionnistes d’Israël. On ne peut pas résister à une machine de guerre aussi sophistiquée que celle de l’armée israélienne soutenue à bout de bras par la première puissance mondiale avec des esclaves. Seuls des hommes libres, vivant dans un pays libre, peuvent se mettre à construire ensemble les conditions scientifiques et technologiques d’un nouvel équilibre stratégique et, s’il le faut, se battre avec le cœur et l’intelligence contre n’importe quel agresseur potentiel parce qu’ils auront conscience de défendre leur liberté !

Pour des raisons propres à chacun, les puissances occidentales, Israël et les monarchies réactionnaires arabes exultent au vu du triste spectacle dont les échos nous parviennent de Syrie. Un régime « nationaliste » et « laïc » de moins dans la région, que peuvent-ils espérer de mieux ? Mais rien ne dit que le changement sera nécessairement tel que l’espèrent ces vautours qui attendent avec impatience que la proie tombe à terre, avant de la dépecer comme ils l’ont fait en Irak, et comme ils s’apprêtent à le faire en Libye.

Les dignes enfants du peuple syrien n’ont pas encore dit leur dernier mot. Il est de bonne guerre que les puissances occidentales cherchent à tirer les marrons du feu, comme toujours, en actionnant leurs officines budgétivores et leurs agents en Syrie et dans la diaspora syrienne, y compris parmi les Frères Musulmans. Mais que peuvent ces basses entreprises marchandes et policières devant les tendances sociopolitiques, culturelles et historiques qui travaillent en profondeur la société syrienne comme la plupart des sociétés arabes ?

Le dialogue avant qu’il ne soit trop tard…

Si les Américains discutent actuellement avec les Frères musulmans pour s’assurer du meilleur dénouement possible pour leurs intérêts stratégiques dans la région et pour leur allié israélien, qu’attend Bachar Al Assad pour abolir le système anachronique du parti unique et pour ouvrir un dialogue sincère et loyal avec tous les protagonistes de la scène nationale, à commencer par les Frères musulmans, qui ont à cœur la liberté et la dignité de la Syrie ?

Qu’attendent les Frères musulmans égyptiens, palestiniens et jordaniens pour encourager l’ouverture la plus rapide possible d’un tel dialogue, en vue de faire échec aux manœuvres sournoises des forces occultes qui investissent dans une dangereuse stratégie de la tension pour justifier l’intervention étrangère en Syrie et saboter toute perspective de changement démocratique, qui soit en même temps national et anti-impérialiste ?

Il ne suffit plus, en effet, de dire que le régime syrien est victime d’un complot international en raison de ses positions diplomatiques, comme le fait le Hamas palestinien. Les Américains et les Israéliens n’ont pas besoin de comploter contre le régime syrien pour le mettre en porte-à-faux avec la société syrienne. Il s’y enfonce lui-même par son aveuglement politique et son enfermement dans une logique sécuritaire aujourd’hui dépassée.

Le Hamas se grandirait moralement et s’assurerait un meilleur avenir politique dans la région, s’il se hissait au niveau des exigences historiques qui lui dictent aujourd’hui un rôle de facilitateur du dialogue entre les forces nationales et islamiques, qui cherchent à sauver la Syrie du danger de l’implosion qui la guette.

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