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Le bijoutier de Nice et la tentation FN de la droite française

Les faits divers sont souvent révélateurs de l’état d’une société et des pulsions qui l’animent et, parfois, la minent. L’affaire dite du bijoutier de Nice, se faisant justice lui-même en abattant l’un de ses agresseurs, en est un parfait exemple. Mise en examen pour homicide volontaire et placée en résidence surveillée, cette personne est désormais au centre de passions qui la dépassent. Comme on pouvait s’y attendre, ce drame – il y a tout de même eu mort d’homme – a fait l’objet de plusieurs récupérations politiques à commencer par  celle d'une partie de la droite dite républicaine. L’occasion était trop belle pour elle de profiter – verbe employé à dessein – de l’occasion pour régler ses comptes avec la gauche au pouvoir mais surtout avec Christiane Taubira, la ministre de la justice accusée de laxisme à l’égard des délinquants.

On retiendra surtout la participation d’Eric Ciotti et de Christian Estrosi, deux élus UMP de droite, à la marche organisée en soutien du bijoutier. Le président du conseil général des Alpes-Maritimes et le député-maire de Nice ont donc manifesté leur solidarité avec un criminel ayant ravi une vie humaine alors que la sienne n’était pas menacée (il a tiré sur ses assaillants alors qu’ils prenaient la fuite). Bien sûr, rien ne justifie que l’on attaque un commerçant mais, dans un Etat de droit, ce n’est pas le citoyen qui se fait justice lui-même. En participant à la marche, les deux compères ultra-droitiers ont donc discrédité l’institution républicaine ce qui, finalement, peut être considéré comme un encouragement à appliquer la loi du talion ou bien encore celle du far West.

Le plus étonnant dans l’affaire, c’est que le Front national, du moins ses dirigeants, ont été plus réservés. Ainsi, Marine Le Pen a-t-elle balayée la thèse de la légitime défense, prédisant que le bijoutier sera vraisemblablement jugé aux assises. La leader frontiste s’est tout de même empressée de rappeler « l'exaspération, le sentiment d'abandon » qu’éprouveraient nombre de Français qui « aujourd'hui ont le sentiment que s'ils ne se défendent pas eux-mêmes, le pouvoir ne les défendra pas ». Bien sûr, et à l'inverse, de nombreux militants et sympathisants du FN n’ont pas eu la même prudence rhétorique comme en témoignent les discours vengeurs qui se sont propagés à la vitesse de l’éclair sur les réseaux sociaux, la page de soutien au bijoutier sur Facebook n’étant que la partie visible d’un iceberg de haine et d’irresponsabilité. Pour autant, on ne peut s’empêcher de penser que, dans cette triste affaire, le FN a été moins en pointe que l’UMP. Et cela en dit long sur l’évolution de la droite française.

Le temps où existait une ligne de démarcation extrêmement claire entre cette dernière et l’extrême-droite n’est plus. De Gaule est parti et ses héritiers sont en maison de retraite. Cela fait déjà plusieurs années que l’UMP est tiraillée par l’envie de faire alliance avec le Front national ou par celle de lui « voler » ses électeurs. C’est ce qu’a d’ailleurs fait Nicolas Sarkozy dès sa nomination au poste de ministre de l’intérieur en 2002, le paroxysme de cette stratégie ayant été atteint lors de la campagne électorale de 2007. En 2012, l’ancien président français a tenté la même capture mais cela n’a pas suffit pour qu’il batte François Hollande (il s’en est tout de même fallu de peu…). La stratégie du « rapt » n’ayant pas fonctionné on en revient donc à celle de l’alliance.

Il y a quelques jours, l’ancien Premier ministre François Fillon, censé jusque-là représenter une droite responsable et vigilante quant à toute compromission avec l’extrême-droite, n’a pas écarté l’idée d’appeler à voter pour des candidats du Front national. C’est tout sauf anodin car cela traduit un rapport de force qui évolue. Quand on examine avec attention l’évolution des scrutins en France, on se rend bien compte qu’il existe une réelle dynamique électorale du FN. Il fut un temps où d’anciens militants communistes basculaient vers ce parti politique. Aujourd’hui, et il en a déjà été question dans ces colonnes, on voit même des électeurs d’origine maghrébine ou sub-saharienne clamer leur intention de voter pour Le Pen.

Crise économique et sociale, crainte du déclassement social au sein des classes moyennes, comportement désinvolte des élites politiques et économiques et multiplication des scandales : les raisons de l’adhésion au Front national de personnes n’étant pas forcément xénophobes ou islamophobes sont connues. Considérées comme temporaires et non structurelles, elles ont poussé jusque-là la droite républicaine à penser qu’elle pourra tôt ou tard récupérer ces voix sans s’allier avec le diable. Aujourd’hui, nombreux sont les élus UMP qui pensent le contraire. Du coup, on peut se demander jusqu’à quand durera l’exception française en Europe. En effet, à ce jour, de nombreux partis de droite n’ont pas craint de s’allier avec des partis équivalents au Front national. Autriche, Suède, Norvège, Pays-Bas, Hongrie et même Italie : Quand on dresse l’état d’une Europe qui semble reprise par ses vieux démons, on réalise que la France est effectivement à part.  Les prochaines élections municipales mais aussi, et surtout, européenne, montreront si cela reste le cas.

Mais revenons sur l’affaire du bijoutier de Nice. Un autre de ses enseignements, peu abordé par les médias, est que la question de l’abolition de la peine de mort n’est toujours pas une affaire entendue en France. On sait que l’extrême-droite revendique son rétablissement. Mais, à examiner de près le discours des soutiens « républicains » du bijoutier, notamment celui d’Estrosi et de Ciotti, on se rend compte que le message répété à l’envi selon lequel « la justice n’est pas assez sévère » ne sert qu’à véhiculer celui selon lequel les criminels n’auraient peur de rien puisque la peine de mort n’existe plus. Cette constatation provoque un malaise à la mesure des dangers que charrie cette époque troublée.

Le Quotidien d'Oran

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