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La prière de la consultation (Al-Istikhâra): la source, la finalité, le sens

Concept clefs de la terminologie islamique : Comprendre, corriger, construire

Depuis quelques années, le retour du religieux fait l’objet d’une littérature abondante en France. Les librairies regorgent de livres qui recouvrent tout le terrain depuis la Bible et le Coran jusqu’aux productions ésotériques les plus fantaisistes. Les articles, dossiers spéciaux, enquêtes et autres sondages sur les pratiques religieuses occupent désormais une place très importante dans les médias.

Le retour du religieux est un fait incontestable. Selon certains observateurs, il signerait la fin d’une période trop vite considérée comme l’évolution normale et irréversible du monde vers le triomphe des lumières de la raison sur l’obscurité de la foi[1].

Le fait religieux n’est pas tout, mais il est presque partout[2]. Il accompagne les croyants depuis la naissance jusqu’à la mort en passant par le mariage et parfois le divorce. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne l’islam et les musulmans. Tous les sondages[3] et les enquêtes sociologiques au sein de la communauté musulmane de France, depuis une vingtaine d’année, convergent pour permettre le diagnostic d’une forte augmentation du taux de pratique notamment chez les jeunes.

Plusieurs phénomènes témoignent de ce retour du fait religieux chez les musulmans de France. Il y a bien sûr le nombre important de mosquées qui se construisent ainsi que les fidèles qui y célèbrent la prière du vendredi. Par ailleurs, les musulmans mangent hallal dans leur majorité et font désormais attention au caractère islamique de leurs investissements (marché immobilier, produits financiers conforme à l’islam…). Ils respectent strictement l’essentiel des prescriptions (interdits et obligations) du Coran mais aussi de la sunna c’est-à-dire la tradition du prophète (Psl)[4] ce qui est nouveau. Ainsi, par exemple, ils jeûnent les six jours de « Chawal »[5] après avoir jeuné 29 ou 30 jours du mois de Ramadan. Les mêmes personnes jeûnent également le jour de la station au mont de « Arafat » en période de pèlerinage, ou le jour de « Achoura » correspondant au 10ème jour de Muharam[6], pour ne citer que ceux là. Il y a aussi la célébration de la « Aqiqa » qui consiste à sacrifier une bête suite à la naissance d’un enfant et distribuer la viande aux pauvres et aux nécessiteux.

Le retour de toutes ces pratiques chez les musulmans pose naturellement la question de la compréhension du sens et des finalités mais aussi de l’opportunité de l’application de ces traditions dont certains musulmans ne connaissent encore même pas l’existence.

Prenons l’exemple de la prière de la consultation (Salat Al_istikhâra)[7]. Méconnue il y a encore à peine quelques années en arrière, cette prière est l’une des traditions musulmanes les plus suivies actuellement surtout par les jeunes qui projettent de se marier.

De quoi s’agit-il exactement exactement ?

La prière de la consultation consiste en une prière de deux unités (raka’at) que le musulman est appelé à accomplir lorsqu’il s’apprête à réaliser un projet quel qu’il soit[8].

Jâbir Ibn Abd Allah as-Sulami a rapporté : « L’Envoyé de Dieu nous apprenait la façon de demander à Dieu ce qui est le mieux (istikhâra) dans toutes nos affaires, de la même manière qu’il nous apprenait une sourate du Coran :

Il dit : Quand l’un de vous projette une affaire, qu’il accomplisse deux rak’at (unités ou cycles) surérogatoires puis qu’il dise : Ô Seigneur ! Je Te consulte de par Ta connaissance et je T’implore de m’accorder le pouvoir de Ton pouvoir et je Te demande de Ton immense générosité. Car Tu es certes capable et je suis incapable, Tu sais tout tandis que moi je ne sais pas, et c’est Toi le Grand Connaisseur de tout ce qui est inconnu. Ô Seigneur ! Si Tu sais que cette affaire – et le consultant nomme clairement l’affaire en question – est une source de bien pour moi dans ma religion, dans ma vie présente et dans ma vie future (ou il dit : ici-bas et dans l’au-delà) destine-la moi et facilite-la moi, puis bénis-la moi. Et si Tu sais que cette affaire est pour moi une source de mal dans ma religion, dans ma vie présente et dans ma vie future (ou il dit : ici-bas et dans l’au-delà) détourne-la de moi et détourne-moi d’elle, et prédestine-moi le bien là où il se trouve, puis rends-moi satisfait de cette décision »[9],

Un problème de traduction

Il y a tout d’abord un problème de traduction. Le mot arabe qui signifie consultation est « al-istichâra ». Or ici, ce n’est pas de « al-Istichara » dont il s’agit, mais de « al-istikhâra », c’est-à-dire la demande de ce qui est le mieux dans une affaire. Le terme « al-istikhâra » ne dispose pas d’équivalent en Français[10].

Cette traduction est sans doute à l’origine de beaucoup de confusions autour de cette tradition qui occupe aujourd’hui une place importante dans la vie des musulmans. Il existe chez les jeunes musulmans de France, au moins cinq comportements[11] ou idées préconçues qui témoignent de ces confusions vis à vis de ces pratiques qui se répandent de plus en plus chez les musulmans.

1) La prière de la consultation et le doute

On pense à tort que l’on doit faire la prière de la consultation lorsque l’on est traversé par des doutes, quand on est partagé entre deux choix possibles ou quand on ne sait pas quelle décision prendre. Bref, quand on n’est pas sûr de son coup. Or le message du prophète (Psl) est on ne peut plus clair : « Quand l’un de vous projette une affaire… ». Il n’est donc pas question de doute, de trouble, d’hésitation ou d’incertitude.

Nous nous sommes tous habitués à prendre toutes sortes de décisions de notre propre initiative sans consulter personne, et surtout pas Dieu. Cette prière nous donne cet immense privilège de pouvoir consulter Dieu pour toutes choses et n’importe quand. Il ne s’agit pas seulement de revenir à Dieu dans les moments de doute et d’incertitude, mais de le faire systématiquement à chaque fois qu’il y a une décision à prendre. Cette prière permet au croyant d’être en contact continue avec l’éternel, vivre dans Sa proximimité pour ne pas oublier, pour ne pas L’oublier, pour ne pas s’oublier.

2) Les affaires concernées par la prière de la consultation.

A entendre certains musulmans, les questions pour lesquelles on pratique la prière de la consultation se limiteraient au mariage, au travail, au voyage, à l’investissement[12]

Là aussi, la recommandation du prophète (Psl) à ses compagnons est bien explicite : « Il nous demandait de faire la prière de la consultation dans toutes les affaires… » précise le rapporteur du hadith.

Autrement dit, la prière de la consultation se pratique de façon libre et indéterminée. On ne doit pas l’enfermer dans des domaines précis en dehors desquels, on ne peut pas l’accomplir.

3) interdépendance de la prière de la consultation avec les autres prières surérogatoires (nawâfil)[13]

La prière de la consultation consiste à « accomplir une prière de deux unités (Raka’at) en dehors des prières obligatoires… » ,  selon le hadith.

Les propos de ce hadith ont une portée générale. Ainsi, en venant à la mosquée par exemple, le musulman peut très bien accomplir en une seule fois la prière de « salutation de la mosquée[14] » (tahiyat Al Masjid) et la prière de la consultation en conservant bien sûr les intentions. Cela est une forme d’interdépendance des actes d’adoration lorsque l’une des prières n’est pas visée pour elle-même. Dans la prière de la consultation, ce n’est pas la prière qui est visée pour elle-même mais l’invocation qui s’en suit. En dehors des prières obligatoires, il est donc possible de doubler une prière surérogatoire (nâfila) de la prière de la consultation.

4) la prière de la consultation et la paix du cœur

C’est une question très répandue au milieu des jeunes musulmans qui cherchent à se marier et qui ont du mal à se décider. Ils accomplissent alors la prière de la consultation tout en espérant que cela les aideraient à prendre une décision. Ils pensent à tort qu’à l’issue de la prière, le cœur est soit apaisé auquel cas ils s’engagent dans le mariage, soit perturbé auquel cas ils s’abstiennent. Or, il n y a rien dans le texte du hadith qui justifie la condition de l’apaisement du cœur après la prière.

Ce comportement traduit en fait, une méconnaissance du concept même de l’ «istikhara» qui consiste à ce que le musulman se remette entièrement en confiance à Dieu et ce même s’il a des pressentiments ou que la crainte de s’engager persiste en son for intérieur. Dieu dit : « il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle bien pour vous. Et il se peut que vous aimiez une chose alors qu’elle est un mal pour vous.  C’est Dieu qui sait, alors que vous ne savez pas» (Coran 2/216).

Cette façon de concevoir « la consultation de Dieu » ne  fait que semer le trouble dans les cœurs de ceux qui accomplissent cette prière. Ils ont beau faire et refaire encore cette prière, cela ne fait que les plonger dans le doute et l’incertitude. Alors que fondamentalement, la prière de la consultation est sensée les aider à lever toute ambigüité en mettant leurs destins entre les mains de Dieu.

5) la prière de consultation et le rêve

Enfin et c’est sans aucun doute le sentiment le plus répandu chez les jeunes musulmanes et musulmans. Après avoir accompli la prière de la consultation, ils s’attendent à voir en rêve un signe leur indiquant s’il faut accepter ou refuser une proposition d’embauche ou de mariage par exemple. Il (ou elle) ne fait rien tant qu’il (ou elle) n’a pas fait ce rêve. Là aussi, c’est une réflexion qui n’a pas de sens dans la mesure où la période des révélations a pris fin avec la mort du prophète (Psl).

Le musulman doit encore une fois remettre son destin entre les mains de Dieu. Il arrive qu’il fasse un rêve qui le réconforte dans sa décision et c’est tant mieux pour lui. Mais cela ne constitue nullement une nécessité et il ne doit en aucun cas attendre l’arrivée d’une personne en rêve lui indiquer la décision à prendre.

De nombreuses questions relatives à la prière de la consultation restent encore à éclaircir. Le croyant est appelé à se remettre totalement à Dieu et à placer sa confiance en Lui. Il aura à vivre de merveilleux moments de bonheur, mais aussi des moments de peine et de tristesse. Il devra souvent faire des choix, prendre des décisions parfois difficiles surtout lorsqu’il s’agit de partager sa vie. Le musulman sait que Dieu est à ses côtés. Il peut Le consulter, Lui confier sa destinée. C’est le sens de « l’istichâra », la prière de la consultation.

Et quoi qu’il en advienne, le croyant accepte la volonté de Dieu et s’y soumet sans murmure car il n y a de force et de puissnace et qu’en Lui. Il est notre refuge[15] dans les tempetes. C’est justement ce sentiment, ce retour à Dieu qui procure la paix du cœur, la sérenité de l’âme et la tranquilité de l’esprit comme le rappelle le prophète (Psl) dans sa recommnadation à un jeune campagnon :

« Ô jeune homme ! Je vais t’enseigner quelques préceptes. Observe les commandements de Dieu, il te protègera. Observe les commandements de Dieu, tu Le trouveras devant toi. Lorsque tu as à demander quelque chose, demande à Dieu. Lorsque tu as à implorer assistance, implore assistance auprès de Dieu. Sache que si la communauté se réunissait pour te faire du bien, cela ne te profitera que dans la mesure où Dieu te l’aurait assigné. Et si toute la communauté s’unissait pour te causer un dommage, tu n’en pâtiras en rien, sinon dans la mesure où Dieu en aurait ainsi décidé à ton encontre. Certes, les plumes sont relevées et l’encre des feuillets a séché »[16].



[1] Jean-Marie Donegani, « La sécularisation et ses paradoxes », Ceras – revue Projet n°306, Septembre 2008

[2]  « Enseignement du fait religieux  dans l’école laïque » rapport régis Debray, ministère de l’éducation nationale

[3] Voir par exemple : « Les musulmans pratiquent plus qu’il y a vingt ans », Isabelle Degaulym, la Croix du 31/07/2011

[4] Paix Sur Lui

[5] Dixième mois du calendrier lunaire

[6] Premier  mois du calendrier lunaire

[7] Voir plus loin

[8] Ce projet ne doit évidemment pas s’opposer à une donnée absolue du coran et de la tradition du prophète (Psl)

[9]  Rapporté par Al-Boukhârî 6841, Ahmad, Aboû Dâoûd,At-Tirmidhî, An-Nasâ’î, Aboû Ya’lâ et Ibnou Hibbâne.

[10]  Pour la suite et par commodité, on continuera à utiliser «la prière de la consultation».

[11]  Voir le site : http://islamlight.net/almesnad/

[12]  Achat, vente, commerce, création d’entreprises…

[13] nâfila (plur. nawâfil) désigne la prière surérogatoire. Elle consiste en un, deux ou quatre cycles (rak‘ât) que l’on ajoute avant et après la prière rituelle obligatoire

[14] « Lorsque l’un d’entre vous entre à la mosquée, qu’il accomplisse deux Rakacât avant de s’asseoir. »  (Bukhâri et Muslim)

[15] « Fuyez donc vers Dieu… » (Coran 50/51)

[16] Rapporté par Ahmad et At-Tirmidhî

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