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La liberté comme spectacle

La liberté d'expression c'est un peu comme une voiture de sport, tout automobiliste peut légalement se mettre à son volant cela ne signifie pas pour autant qu'il saura la conduire. Les sorties de route sont possibles, en fait elles sont fréquentes. Et on en voit les dégâts avec les unes lamentables, à répétition, du magazine Charlie Hebdo. On devine une forte attitude d'ayant droit chez ces nouveaux islamophobes dont le noble talent consiste à s'assigner la tâche d'être reconnus comme démocrates tout en traînant dans la boue ceux qui osent avoir des valeurs différentes.

Bref, le degré zéro du journalisme: pas d'information, encore moins d'analyse, juste un besoin puéril de faire parler de soi en surfant la vague mondialisée du clash des civilisations, comme si les univers de référence ne se connaissaient ni ne dialoguaient entre eux.

Mais une fois pointée du doigt cette pauvre affaire, il faut aussi revenir à la question centrale de l'appropriation du discours, celui qui permet le glissement pervers de l'appartenance vers l'absence. Il est ironique de noter comment, en une quinzaine d'années, sur la question de l'islam en France on est passé de sujet manquant à concept manquant. Le musulman est au centre des débats, mais sa parole est inaudible.

Le bruit qu'on nous fait entendre dans les médias, c'est celui des mêmes centaines d'agités, apparemment pris dans une névrose victimaire face à un émiettement socio-économique. La religion constitue leur vignette d'identité dans un univers marqué par la perte de toute maîtrise humaine, familiale, scolaire, professionnelle, etc.

Et les millions d'autres alors? Doivent-ils demeurer dans cette espèce de sous-communication généralisée où on leur assène des libertés qui ont trop souvent le goût de la contrainte? Le spectaculaire médiatique de la religion (hijab, mosquées, halal, blasphème) au cours des dernières années consacre en vérité un refus de penser l'islam. Tout ce négatif insiste sur la description, la surface. Puis il y a la voix parasitaire des "autres" musulmans.

  Les musulmans officiels y vont de leur haine de soi, cherchent à nous convaincre qu'un croyant qui réagit à l'insulte est -nécessairement- un fondamentaliste. Par leur accès quasi monopolistique aux médias les Tahar Ben Jelloun, Malek Chebel, Abdelwahab Meddeb, Tarek Oubrou, et l'inélarable Hasan Chalghoumi pensent s'exprimer au nom de l'ensemble des musulmans, et les Français mal informés sont censés avaler la pilule. Le mal couve là dans cette division du discours sur un modèle colonial de l'élite indigène qui doit guider ses coreligionnaires par son exemple vers plus d'acculturation.

Ainsi parle-t-on surles musulmans tandis que ces derniers demeurent muets, comme s'ils étaient une tranche citoyenne pour qui la notion républicaine de représentation était nulle et non avenue.

 Enfin il y a les formules qui ont fait long feu, telle celle sur le besoin de valoriser "les musulmans modérés". Quiconque aura pris le temps de s'instruire a minima saura que l'islam est la religion du juste milieu et que la vie du Prophète est une illustration parfaite de la lutte et du rejet de toute forme d'excès.

A moins que par "musulmans modérés" on veuille désigner ceux qui collaborent à l'ordre mondial, et qui justement font de la religion un objet politique. Au fond c'est moins l'islam comme foi et pratique qui est mis en avant que le rapport à l'Occident. Nombre de soi-disant musulmans modérés ont souvent été ceux-là mêmes qui ont porté caution aux dictatures de Hassan II au Maroc, de Ben Ali en Tunisie, ou de Moubarak en Égypte.

Ces régimes auront bien servi l'Occident en effet. Quant à ces incohérences, sans doute relèvent-elles de la destruction de Dieu comme condition critique des sociétés modernes occidentales. Là où il n'y a plus d'infini, la culture avance vers sa dissolution. Il faut désormais que le rapport du croireau non croires'institue en un rapport d'une solution à un non problème vu que la laïcité a pris la place du sacré. Ne restait plus qu'à trouver un coupable dont la seule visibilité sature le champ du refoulé religieux occidental, particulièrement français.

Et c'est la liberté d'expression comme mère de toutes les libertés qui est devenue en quelque sorte l'exigence rationnelle d'une situation proprement insensée. On voit par exemple que la diffamation et les lois mémorielles échappent à la signification de la liberté d'expression, et chacun s'en félicitera. Reste à savoir pour quelle raison la diffamation de toute une communauté religieuse lie son sort à la défense d'une culture et son pouvoir. Car ne nous trompons pas, lorsqu'on insulte une figure religieuse, ou un livre sacré, le message consiste à proclamer: "On est ici chez nous".

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