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“Femme voilée dans la boîte”

Son art est éphémère mais l’électrochoc visuel qu’il produit vise à l’enraciner durablement dans les esprits, Sonia Merazga est une artiste née qui a « l’artivisme » dans la peau, ayant à cœur de faire sens et d’éveiller les consciences dans une société française en proie aux affres de la crise et à la noirceur des préjugés islamophobes.

Passionnée de peinture, cette citoyenne du monde de confession musulmane, comme elle se dépeint elle-même dans un auto-portrait aux multiples influences – arabe, berbère et française – puise son inspiration dans un métissage qui lui ressemble, nourrit sa réflexion et oriente son regard critique sur le monde environnant.

Arrivée en France à tout juste deux ans depuis son Algérie natale, la petite fille qui a toujours eu un crayon à dessin dans les mains avant même de savoir tenir un stylo, s’est tout naturellement tournée vers la création plastique à l’adolescence, devenant une touche-à-tout de talent, à la fois plasticienne, illustratrice, photographe, et décoratrice d’intérieur depuis 2009, formée à la prestigieuse école Boulle, à Paris. Mais ce qui l'a toujours transportée et enthousiasmée est ailleurs…

En se révélant à elle en 2001, après le 11 septembre et à la lueur blafarde de Guantanamo, son « artivisme » l’a révélée en tant qu’artiste résolument engagée et n'a cessé depuis de l'habiter, jusqu’à envisager d'en vivre prochainement et de s'affranchir d'un métier (l'aménagement d'espaces) qu'elle qualifie de "purement alimentaire".

Grâce au dévoilement artistique qu’elle opère dans la rue, Sonia Merazga fait voir ce que d’ordinaire le grand public ne sait pas voir ou refuse de voir, souvent obstinément, afin d’interpeller, d’étonner, d’émouvoir et de faire réfléchir, notamment sur un sujet éminemment passionnel et obsessionnel : le port du voile. « Femme voilée dans la boîte » est une performance artistique inédite qui s’est imposée à elle comme une urgence et dont elle nous livre en primeur les premiers grands enseignements et prises de vue.

Oumma.com : Sonia Merazga, deux cultures ont bercé votre enfance, française et arabe. Cette mixité a imprégné votre parcours et influencé votre regard. Comment définiriez-vous votre engagement artistique ?

Je suis effectivement issue de ces deux cultures, j’ai été nourrie par mes différents héritages, culturels et religieux. Je suis riche de mes valeurs musulmanes, et à mes yeux l’art est un des meilleurs moyens de s’engager, de dénoncer, de transmettre son regard du monde, mais aussi de créer un pont qui ouvre au dialogue, lorsque les mots n’y arrivent plus. La tolérance est notre défi commun, et l’artivisme, ou si vous préférez l’art engagé, est un formidable vecteur de communication qui vise à faire naître des émotions, à faire réagir sur des questions de société polémiques, complexes ou cruciales, en l’occurrence la perception en France des femmes voilées.

   

Oumma.com : Comment est née l’idée de votre performance « Femme voilée dans la boîte » et quelle est la symbolique de votre scénographie ?

Depuis 2001, les événements dans le monde et en France en particulier ne cessent de me révolter. L’islamophobie montante, l’affaire du voile, le halal, l’immigration, la montée du FN, mais aussi la perte des libertés individuelles, les arrestations arbitraires et les guerres successives contre l’axe du mal, et bien sûr les révolutions arabes me donnent largement matière à m’exprimer et à m'indigner. 

« Femme voilée dans la boîte » a ainsi germé dans mon esprit comme une évidence. Comment pousser les gens à ouvrir les yeux sur les conséquences des lois anti-voiles liberticides, si ce n’est à travers une scénographie de l’enfermement dans une boîte qui symbolise l’assignation à résidence des femmes voilées, au nom d’un pseudo féminisme qui les cloître à domicile pour préserver leur liberté. Un non sens total ! Les femmes devraient avoir le droit de disposer de leur corps comme elles le souhaitent, de se dévêtir ou de se couvrir, c’est leur choix, et personne, pas plus l’Etat qu’aucun homme, ni qu’aucune féministe ne devrait interférer dans leur décision. Pour moi, le vrai féminisme consisterait à défendre ces femmes, ces congénères, au lieu de les stigmatiser continuellement, et de s’insurger contre les agressions odieuses qui les prennent pour cible. Voilà, la signification et la portée de cette performance artistique, la première du genre.

Oumma.com : Comment s’est déroulée l’opération, avez-vous eu recours à de vraies figurantes voilées, et quelles ont été les réactions du public ?

Mon intention, au début du projet, était que de vraies femmes voilées incarnent, à tour de rôle, la Femme piégée dans la boîte. Des contacts ont été pris, et certaines jeunes femmes m’avaient donné leur accord. Mais au final, la peur l’a emporté, et toutes ont déclaré forfait. Donc qui prendre, puisque je devais filmer chaque prestation dans le but de faire un documentaire, qui est d’ailleurs en cours de finalisation. N’ayant guère de choix, je me suis mise dans la peau de la « Femme voilée dans la boîte », tandis que deux jeunes femmes se sont relayées derrière la caméra.

La performance s’est déroulée dans trois lieux différents, représentatifs de la France plurielle. Je cherchais à sensibiliser trois coeurs de cible particuliers, afin de recueillir des réactions à chaud les plus révélatrices possibles. Tout d’abord, à Beaubourg, un lieu jeune et bouillonnant culturellement et artistiquement, puis à Belleville, en vue de tester les réactions d’un public majoritairement d’origine étrangère, et notamment musulman, enfin à la Motte-Piquet-Grenelle, dans le 15ème arrondissement de Paris, afin de prendre le pouls d'une population cataloguée comme bourgeoise.

En attendant la diffusion de mon documentaire qui sera encore plus parlant, ce que je peux d’ores et déjà dire, c’est que l’indifférence totale du public de la Motte-Piquet-Grenelle devant ma prestation a été saisissante ! Les gens passaient sans s’arrêter, m’ignorant ou me jetant un regard furtif et parfois méprisant, pas une personne n’a pris le temps de s’arrêter et de comprendre le spectacle qui s'offrait à ses yeux.

Autre lieu, autre réaction, à Belleville, ce qui a été très frappant, c’est l’erreur d’interprétation commises par nombre de personnes, notamment de confession musulmane, qui ont cru que je critiquais l'enfermement des femmes voilées et désapprouvais le voile. Il a fallu dialoguer avec certains habitants qui avaient haussé le ton, mais ce contre sens et les tensions qu’il a fait naître sont les conséquences directes de la stigmatisation continuelle subie par la communauté musulmane, qui par ailleurs est moins familiarisée avec cette forme particulière de théâtre de rue. Une fois le dialogue établi et le quiproquo dissipé, tout s’est bien passé, mais cette réaction a été aussi riche d’enseignements que celle de la Motte-Piquet-Grenelle.

  

Oumma.com : Allez-vous rééditer l’expérience dans d’autres villes et diriez-vous qu’elle est concluante?

L’expérience tient en tout cas toutes ses promesses, je ne sais pas si elle changera profondément les regards et les mentalités, mais si elle permet de ne pas se voiler la face, de s’ouvrir à l’altérité et de réfléchir, alors oui, elle aura été concluante. Je suis en train de mettre la touche finale à mon documentaire, et effectivement, j’aimerais beaucoup me produire dans d’autres villes ou autres coins de France, voire même d’exporter la performance à l’étranger. L’avenir le dira. 

Propos recueillis par la rédaction.

Sonia Merazga sera prochainement l'invitée de Saïd Branine dans son émission "L'Esprit d'Actu" pour présenter son documentaire.

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