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D’un Traoré à l’autre, ou les limites des mouvements de quartiers populaires

Un Traoré, un autre. Tel qu’il y a onze ans. Poursuivi par la matraque. Acculé vers la mort, par la traque. Des crimes, à chaque fois, une nouvelle fois, toujours impunis. Les contrôles de police ont les violences que légitime l’uniforme du moribond qui nous gouverne. « Police partout, justice nulle part ». L’humiliation vient toujours étreindre les mêmes, avant d’éteindre leurs âmes. Comme auparavant Bouna, comme aujourd’hui Adama.

2005-2016, d’un Traoré à l’autre. Les mêmes victimes face aux mêmes impunités ; les mêmes larmes face aux mêmes arrogances ; les mêmes militants face aux mêmes élites ; les mêmes réactions face aux mêmes exactions. Les sociétés bloquées aiment rester fidèles à leurs « coutumes ».

Une question cependant se pose. Pourquoi l’action menée depuis des années par le mouvement d’émancipation des quartiers populaires, n’aboutit-elle pas aux résultats escomptés ? Jusqu’à quand continuer marches et révoltes inconséquentes, parce que sans vision, ni projet, ni stratégie globale de long terme ? La répétition d’un drame que l’on veut empêcher, exige la remise en cause du plan qui fut appliqué pour l’éviter. Ces morts, si elles sont à imputer aux contradictions de la « République », signalent toutefois l’incurie de ces militantismes. Le bilan s’impose.

Nous avons marché. Nous avons brulé. Nous demandions l’Egalité qu’ils ont « beurisée »; nous revendiquions le respect qu’ils ont « polygamisé ». Nous commémorons, nous remarchons, certains vont jusqu’à se « raciser » en réaction à l’antiracisme moraliste et dévoyé d’SOS racisme. Tout cela pour les mêmes résultats : la défaite de nos revendications politiques et notre incapacité à changer la vie des nôtres qui subissent l’injustice de la domination, maintenue par la tyrannie de la matraque. N’est-il pas temps de questionner ce qui amènent à de telles impasses ? Pourquoi le mouvement d’émancipation des quartiers populaires peinent-ils à atteindre ses objectifs ?

D’aucuns parmi les militants de ce/ces mouvement(s), trouveront cette question incongrue. La remise en question y est souvent difficile. Le projet se réduit à l’action qui s’y idéologise et la stratégie se confond avec la tactique. En constante réaction, le mouvement se « routinise ». La proposition la plus radicale du moment, se contente de remplacer l’antiracisme moral par l’antiracisme militant et politique ; le sociale par le raciale. Cela, pour beaucoup tient lieu d’une « grande avancée dans la lutte ». Oui, mais toujours par rapport à l’antiracisme de gauche, et non en rapport avec nos objectifs.

Ainsi, la pensée « prolo » socialo-communiste, dont nombre des militants des quartiers populaires sont porteurs, est une impasse qui vire à l’incurie, et dont le bavardage laïque antimusulman est devenue l’opium de ses inconsistances. Celle de la droite gaulliste-libérale, rejointe, par dépit envers la gauche, par des militants des quartiers, sombre quant à elle dans l’identitaire raciste anti-diversité, que certains, fils et filles d’immigrés, voire récemment naturalisés, finissent par adopter. Dans les deux cas, le rejet tient lieu de projet et le cadre devient une cage qui nous empêche de penser le dépassement.

La révolution est avant tout création d’un nouvel imaginaire et projet. Bon gré mal gré, en réaction ou en imitation, le cadre idéologique dominant peine à être dépassé par les leaders et militants de ces associations. Et ce, de la Marche pour l’égalité jusqu’aux révoltes de 2005, en passant par les «racisés» d’inspiration américaine, qui, ayant compris (avec raison) l’impasse entretenue par le moralisme de la gauche et de SOS racisme, se réfugie, en réaction, vers une autre imitation : le modèle de combat des noirs américains pour les droits civiques. Une imitation et réaction qui confirme, en fait, le paradigme de domination sociale, racialement justifiée, qu’ils dénoncent. Remplacer l’entre soi des dominants par l’entre soi des dominés, ne maintient-il pas ces derniers dans le cadre pensé par les premiers ?

Les enjeux sont religieux et philosophiques. C’est à dire qu’ils sont en lien avec la question du sens et devenir humain, et donc des finalités, en amont et en aval, du politique et de l’économique dévoyés par la domination. Les problèmes des quartiers populaires participent d’un tout civilisationnel qui les conditionnent par/dans un environnement social, économique, culturel et écologique qui nous maintient, qu’on le veuille ou non, en état de dominé et de réaction. Le changement n’a pas lieu car il n’y a pas eu de révolution ; la révolution n’advient pas car il n’y a pas de nouvelle vision ; la vision est étouffée parce que l’ignorance et la domination empêchent la révélation et sa création.

Il nous faut remplacer le cadre idéologique et anthropologique, au-delà des valeurs affichées, présent dès la fondation de la République française, qui définit ses rapports ambigus avec les quartiers populaires. Rapport social et racial, qui, du coup, permet la mort (garçons et hommes) et l’humiliation (jeunes femmes et mères) d’une partie des français parce qu’issues de l’immigration. Les points ci-dessous résument ce cadre général qui commande les relations de la France avec les « populaires », et orientent en conséquence les politiques publiques qui leurs sont destinées :

– la laïcité qui confond foi, église et politique

– le droit de domination des « races supérieures vis-à-vis des races inférieures »

– la démocratie représentative comme paravent à l’oligarchie privative

– la méfiance envers la souveraineté du peuple

C’est cet enclos intellectuel, qui sous-tend l’ensemble du système idéologique et politique français, qui a permis la mort impunie d’Adama Traoré et de bien d’autres. Ce sont ces fondements qu’il nous faut remplacer par/pour un nouveau projet de société qui met en son cœur l’élévation spirituelle, la solidarité sociale et l’interconnaissance culturelle, pour une politique de civilisation à visage et humain et à dimension cosmique. Il s’agit, pour le mouvement d’émancipation populaire, de proposer une nouvelle conception du Divin, de l’Humain, de la Nature et de leurs interactions.

Tout le débat hystérique autour de la laïcité dirigé contre l’Islam, n’indique rien d’autre que la peur de cette possibilité. Ce qui nous manque, c’est la révélation qui transforme la révolte en révolution et réforme. Selon le Coran, deux libertés fondent l’humanité : la liberté spirituelle créatrice et la liberté politique constructrice. D’où la lutte qu’il engage contre toutes les oligarchies cléricales et politiques. D’où, aussi, sa détestation de ce qui fait le lit de ces dominations : l’ignorance et la pauvreté. Il s’agit de donner les capacités de résistance spirituelle, sociale, et politique et penser une stratégie globale de régénération, à l’aune des cinq champs d’actions suivants :

– Entreprise de libération du religieux et du philosophique de l’enchantement et du désenchantement

– Education spirituelle, intellectuelle et scientifique populaire

– Solidarité inter-quartier et caisse locale de soutien à la créativité

– « Reliance » des cultures autour des valeurs en des projets communs concrets

– Organisation d’instances d’échanges et de délibération sociale collective

Qui crée et donne au monde n’est peut-être dominer et gagne le leadership. Il ne s’agit donc plus de juste dénoncer les ténèbres, mais de faire l’aurore avec les milliers d’étoiles qui l’annoncent. Cela s’appelle la foi en Dieu, cela se nomme confiance en l’Homme. Et les deux, dans l’histoire des révolutions, sont inséparablement liées. Paix aux martyrs, sus à l’injustice !

 

2 commentaires

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  1. Pourquoi, sans pour autant justifier d’aucune façon l’injustice qui peut mener parfois à la mort tragique, ne pas rappeler quand même que beaucoup de ces “victimes” sont en fait des délinquants ou des criminels, comme le dernier en date, le fameux Théo d’Aulnay-sous-Bois, qui s’avère être un escroc et un trafiquant ?

  2. La plupart des orateurs qui parlent de Révolution, oublie souvent d’évoquer la part du “prix du sang” qui accompagne toujours les révolutions.

    Visiblement, Evolution, ça fait trop mou de nos jours. il faut tout “révolutionner”, casser l’existent pour rebâtir du neuf, son petit paradis utopique personnel qui est parfois l’enfer pour le voisin.

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