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Des chrétiens contre la guerre d’Algérie (2) : 1957-1962

L’année 1957 est marquée par un durcissement des positions. Après une série d’attentats du FLN à Alger, le 7 janvier 1957, le général Massu obtenait les pleins pouvoirs de police pour démanteler le réseau du FLN à Alger. Ainsi commença la sinistre « bataille d’Alger ».

A la tête de la 10ème Division parachutiste, Massu allait s’y employer avec les moyens que l’on sait. Mais devenue systématique, la torture allait susciter des protestations de chrétiens ; plusieurs mouvements de jeunesse catholique, dont les Scouts de France et la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne), alertaient l’épiscopat.

En même temps, un intellectuel catholique, Pierre-Henri Simon publiait un ouvrage intitulé Contre la torture. Quelques mois plus tard, Paul Teitgen, également catholique, démissionnait de ses fonctions à la préfecture d’Alger. L’usage devenu systématique de la torture par l’armée a été, sans doute, le facteur le plus puissant pour faire prendre conscience à une partie de l’opinion française qu’il fallait négocier.

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Cependant, les journaux qui voulaient révéler des faits précis étaient systématiquement saisis et censurés par la police. Ce fut le cas de Témoignage chrétien, tandis qu’un journal comme Le Figaro affirmait qu’on calomniait « notre » armée.

Moins spectaculaire, mais très efficace, fut l’action quotidienne des militants chrétiens progressistes du XIIIe arrondissement de Paris, avec des militants communistes, en faveur de leurs camarades algériens. En juin 1957, Jean Urvoas introduisait l’abbé Robert Davezies dans son réseau et, en octobre, une grande réunion aboutit à la constitution du réseau Jeanson. Désormais, le réseau put disposer de « planques » pour les militants algériens dans des maisons religieuses qui semblaient, aux yeux de la police, au-dessus de tout soupçon !

En décembre, à Belfort, étaient arrêtés le pasteur Etienne Mathiot ainsi qu’une étudiante catholique pour avoir conduit un Algérien en Suisse. La jeune fille aidait le FLN et le pasteur pratiquait l’accueil des travailleurs algériens. Le procès amena les dirigeants de l’Église réformée à témoigner de leur solidarité avec un pasteur qui avait agi selon « la logique chrétienne ». Mathiot fut cependant condamné à huit mois de prison ferme.

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Mais il faut signaler aussi qu’en février 1957, un aumônier de la 10ème Division, le P. Delarue, rédigeait un texte intitulé « Réflexions d’un prêtre sur le terrorisme urbain » qu’il remit à Massu… qui s’empressa de le diffuser. Témoignage chrétien révéla le contenu du document : une justification de la torture car « nous sommes en face du TERRORISME dans toute sa lâcheté » ; les fellaghas n’étant que des bandits et des gangsters. Si le scandale fut grand, la sanction qui frappa l’aumônier fut bien légère : un simple blâme et un déplacement dans une autre Division. 

1958

Du 20 au 22 janvier, la session de la Mission de France portait sur la guerre d’Algérie. Le rapport d’ouverture était très alarmant ; il soulignait la démoralisation de nombreux jeunes soldats. Et ses conclusions très fermes – elles ne se contentaient pas de dénoncer la torture mais requerraient la négociation et non la force – furent approuvées par le cardinal Liénart.

En mai, l’accession du général de Gaulle au pouvoir suscita l’enthousiasme à Alger. Signalons que Mesdames Salan et Masssu, aidées par le 5e Bureau, organisèrent à Alger des manifestations « spontanées » avec dévoilement des musulmanes qui devaient donc devenir des « Françaises à part entière ». Il n’en fut rien, bien sûr. 

« Une nouvelle affaire de curé » éclatait en octobre. D’abord, l’abbé Bernard Boudouresques était arrêté et, quatre jours plus tard, à Lyon, deux prêtres de la communauté du Prado. Le premier est accusé d’avoir hébergé des Algériens. L’animateur du groupe lyonnais, l’abbé Albert Carteron vint  se présenter au magistrat qui instruisait l’affaire… pour accuser de tortures la police lyonnaise et il obtenait le soutien du cardinal Gerlier ! Après l’indépendance, Carteron obtint de s’installer en Algérie comme infirmier et acquit la nationalité algérienne.

1959

Au début de mars 1959, 55 prêtres officiers sont réunis à l’initiative de l’Aumônier général d’Algérie. 31 d’entre eux rédigèrent et signèrent un appel aux évêques. Ces prêtres faisaient état de leurs inquiétudes pour « les valeurs morales et religieuses engagées dans les événements » ; ils demandaient donc des conseils, mais l’Aumônerie militaire transmit leur lettre au ministre des Armées et non aux évêques ! En juin, la CFTC se prononce en faveur d’une solution négociée. 

En octobre 1959, l’abbé Davezies publiait un livre, Le Front. Il s’était rendu en Tunisie non seulement pour rencontrer les leaders du FLN, mais aussi à la frontière avec l’Algérie pour interroger des réfugiés et des soldats. Pour l’opinion française, Davezies montrait que le Front n’était pas seulement un appareil politique et des groupes armés, mais l’émanation d’un peuple. Enfin, en décembre, la revue Esprit publiait les lettres d’un officier catholique Jean Le Meur, qui avait refusé de servir dans une unité combattante et fut condamné à deux ans de prison.

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Mais  ne nous illusionnons pas : au début de novembre, le cardinal Feltin se rendait en Algérie en tant que Vicaire général aux Armées. Ce voyage de deux semaines fut une véritable « tournée des popottes » auprès des troupes, comme de Gaulle savait le faire. Feltin ne rencontra que des militaires, s’entretint longuement avec le général Massu et affirma qu’« on a exagéré » les exactions et les tortures et qu’on faisait silence sur « les faits positifs de la pacification ».

Et d’ajouter : « L’armée constitue une des forces et une des gloires de la France ». Les cardinaux français étaient divisés : Feltin penchait en faveur de l’Algérie française tout comme le cardinal Grente tandis que les cardinaux Liénart et Gerlier étaient favorables à l’évolution du statut de l’Algérie.

1960 : l’année-tournant

L’année commença mal avec l’inculpation, en janvier, de l’abbé Kerlan, vicaire à Hussein-Dey, pour atteinte à la sûreté de l’État. En février, la police commençait à arrêter des membres du réseau Jeanson et, en mars, c’était le tour de l’abbé Christian Corre qui faisait partie d’une filière d’hébergement. Mais, enfin, le cardinal Feltin condamnait la torture.

Au début de septembre, la déclaration des 121 en faveur du droit à l’insoumission faisait sensation. Parmi les signataires, écrivains, artistes, scientifiques, on relève les noms de deux catholiques : Robert Barrat et André Mandouze. Puis, en octobre, pour la première fois, un meeting pour la paix en Algérie est organisée à Paris, à la Mutualité, par l’Union des Etudiants de France. Des milliers d’étudiants manifestent au Quartier latin. A Paris, les manifestations contre la guerre ne cesseront plus jusqu’aux Accords d’Evian (18-19 mars 1962).

1961 : l’autodétermination

Dès janvier, le vote massif en faveur de l’autodétermination suscita la création de l’OAS (Organisation Armée Secrète), qui durcit la situation en Algérie. Dès le 25 janvier, l’OAS assassinait un avocat catholique, Pierre Popie, qui avait défendu de nombreux militants du FLN.

Deux mois plus tard, André Mandouze publiait La Révolution algérienne par les textes qui présentait les grands textes du FLN. En avril, le pape Jean XXIII adressait un télégramme de soutien à Mgr Duval, menacé par l’OAS.

Enfin, le 13 octobre, les cardinaux et archevêques de France publiaient une déclaration rappelant les exigences chrétiennes : « Tu respecteras ton prochain, c’est-à-dire tout homme – et d’abord le malheureux et même ton ennemi – dans sa personne, sa vie, dans son honneur et dans ses biens ». Ce qui n’empêcha pas, quelques jours plus tard, l’atroce répression de la manifestation pacifique des Algériens à Paris.

1962 : la fin sanglante d’une guerre

Le 9 janvier, s’ouvrait, devant un tribunal militaire, le procès de Robert Davezies, le « porteur de valises du FLN ». Il eut droit aux témoignages en sa faveur de Louis Aragon et de Jean-Paul Sartre qui déclara : « Il a mené sa pensée jusqu’au bout : il faut aider les Algériens pour aider la France, car la France se dégrade par cette guerre coloniale, tous les jours un peu plus ».

L’OAS continuait ses massacres. Le 15 mars, le commando tuait six intellectuels, dont l’écrivain Mouloud Ferraoun. Quatre jours plus tard, les Accords d’Evian étaient signés. Mais les crimes de l’OAS parvinrent à leurs fins : l’exode massif des Français d’Algérie.

En revanche, l’abbé Scotto prit la nationalité algérienne et devint évêque de Constantine en 1970 ; Mgr Duval fut nommé cardinal en 1965 et reçut la nationalité algérienne. Pierre Chaulet et sa femme revinrent de Tunisie et Pierre enseigna à l’Université ; enfin, André Mandouze était appelé, au début de 1963, pour prendre la direction de l’Université d’Alger.

Martine Sevegrand, historienne

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Un commentaire

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  1. Merci chaleureux à Madame Martine Sevegrand, j’attendais votre complément. Parmi les intellectuels Chrétiens Français qui ont publié leurs critiques du phénomène de la torture, vous n’avez pas cité François Mauriac, vous pouvez pas tout citer mais celui-là est célèbre sur ce sujet. Merci encore pour vos articles.

    Croissant de lune.

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