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Emirats : Chrétiens en terre d’Islam

A l’heure où les exactions de Daesh sont perçues comme le symptôme d’une nouvelle guerre mondiale des religions, il n’est pas inutile de lutter contre les idées reçues et de rappeler certaines vérités encore mal connues.

« Que les pays musulmans commencent par autoriser les églises chrétiennes chez eux ! On reparlera ensuite des mosquées chez nous… ». Un refrain que l’on entend trop souvent en France et un peu partout en Europe. Et qui repose le plus souvent sur une idée fausse, celle d’une prohibition absolue de toute culture chrétienne en terre d’Islam. La réalité est plus nuancée. Parfois franchement contrastée. En Arabie Saoudite, les chrétiens représentent 4% de la population (essentiellement des étrangers, occidentaux ou asiatiques), mais toute pratique publique du culte leur est interdite. Au Maroc où les communautés chrétiennes ne représentent que 1% de la population, la liberté de culte est inscrite dans la loi. Des églises monumentales, héritage de la période du protectorat, occupent toujours le centre-ville des grandes villes comme Rabat ou Casablanca.

Au centre de la ville d’Abu Dhabi, l’église Saint Andrew jouxtant une mosquée 

Le cas des Emirats Arabes Unis est un des plus intéressants. 80% de la population y est étrangère. Ces expatriés ne correspondent pas toujours au stéréotype de la masse d’esclaves exploitable à merci et sans aucune protection ni garanties, souvent repris dans les médias. Là encore, la réalité est plus contrastée. La situation des travailleurs n’est pas toujours rose, notamment dans le bâtiment ou chez les employés de maison. Mais les étrangers aux Emirats occupent tous les secteurs de l’économie (commerce, services…) et à tous les niveaux des hiérarchies professionnelles. Nombre d’entre eux sont chrétiens. Ils ont pour ainsi dire pris racine, y ont fondé des familles et, après plusieurs décennies de vie dans le pays, ne se considèrent plus vraiment comme des « immigrés ».

Certains missionnaires ont créé des dispensaires dans les années 50. « Avant » le pétrole. Et ont toujours entretenu d’excellentes relations avec les autorités. La première église d’Abu-Dhabi a été inaugurée en 1968, en présence de l’archevêque de Jérusalem et de l’émir Zayed, futur chef de l’Etat, qui fondera trois ans plus tard la fédération des Emirats Arabes Unis. Les immigrés économiques sont arrivés ensuite. Et la diversification de l’économie (aux Emirats 50% de l’économie est hors-pétrole) est comme allée de pair avec la diversification des religions. Les autorités n’ont pas fait que « tolérer ». Elles ont accompagné le mouvement. Le pasteur Andrew Thompson, à Abu-Dhabi a vu le nombre de ses fidèles quadrupler en 25 ans. Ils sont aujourd’hui plusieurs milliers à fréquenter son temple. Il a écrit un livre Christianity in the United Emirates, publié en 2011, que le Sheikh Nahayan, ministre de la culture et du développement, a préfacé.

De l'autre côté de la mosquée une église orthodoxe 
De l’autre côté de la mosquée une église orthodoxe 

Un ministère ad hoc a même été créé : le ministère… de la Tolérance. En France, on qualifierait sans doute ce ministère de gadget. Mais aux Emirats, sa création constitue une décision politique importante. Non pas tant parce qu’une femme a été désignée pour le diriger. Le gouvernement Emirien compte déjà sept femmes ministres (sur un total de vingt-cinq membres), et nul ne s’en étonne dans un pays où, contrairement à d’autres pays de la région, nombre de femmes étudient à l’université, travaillent et conduisent leur voiture. Mais surtout parce que la nouvelle ministre n’est pas n’importe qui : Lubna Khalid al Qassimi avait déjà précédemment occupé au sein du gouvernement le portefeuille de l’Economie et du commerce extérieur, puis celui du plan. Le magazine Forbes la classée en 2015 première femme d’un gouvernement arabe la plus puissante du monde, et en 2016, 43ème femme la plus puissante du monde. Elle n’entend donc pas que ce nouveau ministère de la Tolérance qu’elle prend en charge soit un simple gadget ni même un strapontin.

Lubna Al Qassimi
Lubna Al Qassimi, ministre de la tolérance, reçue par le Conseil des communautés chrétiennes, le 27 juin

« C’est la question que tout le monde me pose » répond-elle en souriant lorsqu’on lui demande quelles seront ses attributions et son champ de compétences. Il y a bien sûr le terrain religieux. Dans les rues de la capitale, Abu-Dhabi, deux églises, un temple protestant et une église orthodoxe de tailles respectables jouxtent immédiatement l’imposante mosquée d’un quartier très central. Quelques heures après notre entretien, nous retrouvons la ministre invitée à une soirée organisée par les communautés chrétiennes toutes obédiences confondues (catholiques, évangélistes, anglicans, coptes, maronites…). « Nous croyons dans les valeurs d’un islam modéré », insiste-t-elle à plusieurs reprises. « Nous vivons avec d’autres peuples que nous accueillons et nous sommes heureux de vivre avec eux ». Voilà pour le présent. Mais l’avenir n’est jamais garanti. Surtout dans l’un pays les plus jeunes du monde – qui a fêté cette année son 45ème anniversaire – dont l’identité nationale demande encore à s’affirmer, et dans une région aussi troublée et lourde de dangers que celle du Golfe… C’est pour Lubna al Qassimi l’un des aspects fondamentaux de sa mission : « Notre premier ministre nous a dit : vous êtes aujourd’hui en charge d’un héritage que vous devez maintenir et délivrer aux générations qui viennent. Cela veut dire que j’ai à créer une tolérance institutionnelle ». Une tolérance institutionnelle qui reste à inventer et qui pourrait, dit-elle, prendre par exemple la forme d’une charte fondamentale. Qui serait aussi un « message fort » envoyé au reste de la région, où l’Islam est souvent « pris en otage par les extrémistes et le radicalisme ».

Une vision positive de l’avenir, donc, qui pourrait croitre et se développer sur le terreau favorable que constitue la société émirienne d’aujourd’hui, dans un pays qui s’apprête dans les prochains mois à ouvrir un Louvre Abu Dhabi et un musée Guggenheim, qui a déjà largement anticipé le peak oil par la diversification de son économie et où – autre aspect fondamental de la tolérance – les femmes, peut-être plus assidues et plus performantes que les hommes à l’université – sont en train d’investir massivement le marché du travail. A l’heure de la mondialisation, tout va très vite dans ce pays. Trop vite, peut-être. Chaque année, les villes étendent leur emprise sur le désert. Dans le discours de la ministre, les valeurs de tolérance deviennent parfois les « valeurs », tout court. « Aujourd’hui, les gens ne sont pas heureux de voir à quoi leurs enfants sont exposés. Avant le centre de la famille, c’était l’enfant. Aujourd’hui, il y a trop de distractions de toutes sortes. Internet, etc. Nous avons besoin d’être sûrs que quoi qu’il arrive, nous maintiendrons nos valeurs »

Dans le hall de l’université Zayed, une étudiante, diplôme en main 

Et la politique ? La démocratie ? Le pluralisme politique ? La liberté d’expression ? A cet égard, les Emirats sont très loin des standards des démocraties occidentales. Eternel débat. L’adjectif « occidental » met l’interviewer en porte-à-faux et permet à l’interviewée de botter en touche. « Chacun son chemin » répond-elle. La démocratie à l’occidentale, les élections, ne sont pas une fin en soi. Juste un moyen. Ce qui compte, avant tout, c’est que les gens « soient heureux ». Il y a d’ailleurs une secrétaire d’état au bonheur dans le gouvernement d’Abu Dhabi. Une femme, aussi. De fait, les Emirats, sur le plan économique ont su construire et maintenir jusqu’à aujourd’hui une forme d’Etat providence. La réponse de la ministre est très formatée. Très semblable à celles de nos hommes – et femmes – politiques en Occident. Là aussi, les Emirats s’ouvrent au monde.

 

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