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De Villepin à Alger : Courage et Lucidité sur les convulsions du monde  

« Ô vous qui croyez ! Observez la stricte vérité quand vous témoignez devant Dieu, fût-ce contre vous-mêmes, contre vos parents ou vos proches. Que ce témoignage concerne un riche ou un pauvre, Dieu porte plus d’intérêts à l’un et à l’autre que vous-mêmes (…). » – Coran : verset 135 – Sourate 4, « les Femmes »

« Il faut être fidèle à la vérité, même lorsque notre propre parti est en cause. Tout citoyen a le devoir de mourir pour sa  patrie, mais nul n’est tenu de mentir pour elle » Montesquieu, Pensées (1729-1838).

Résumé 

La sourate, ci-dessus mentionnée, trône dans le hall d’entrée de Harvard, la prestigieuse université américaine de droit. Le musulman, par définition, est appelé à observer une stricte justice quand bien même cela lui coûte. Montesquieu, un millénaire plus tard, reprend l’essentiel de la sourate, à savoir dire le droit en toute circonstance. Cela exclut naturellement le deux poids deux mesures qui prévaut présentement partout dans le monde.

Nous allons rapporter, en honnêtes courtiers, les positions du brillant diplomate, Dominique de Villepin, certaines fois courageuses et certaines fois plus ambiguës, voire contradictoires avec l’éthique.

Tout ce que compte Alger de personnalités s’est donné rendez-vous, lundi 20 mai, à l’Université Alger 3 pour venir écouter Dominique de Villepin. L’ancien Premier ministre français et proche lieutenant du défunt président Chirac, devenu écrivain et avocat, y a donné une conférence sur le mouvement du monde. Tout y est passé en l’espace d’une heure.

Auréolé de ses dernières positions concernant la cause palestinienne, il est l’un des rares en France à avoir osé briser l’omerta ambiante sur l’impossibilité de critiquer Israël. Il en assume le prix social.

Dans sa conférence, l’ancien ministre des Affaires étrangères entre 2002 et 2004 a survolé plusieurs dossiers importants : le conflit à Ghaza, le conflit ukrainien, sa vision du devoir mémoriel concernant le contentieux avec la France, en émaillant son discours de remarques élogieuses envers l’Algérie, exportatrice de paix, dont il est convaincu qu’elle devrait être sollicitée comme médiateur dans les conflits, au vu de son expérience en la matière.

Naturellement, cela a fait plaisir à son auditoire trié sur le volet. Malheureusement, le sujet sensible du Sahara a été abordé rapidement, Dominique de Villepin persistant à défendre la thèse de la partie marocaine.

Cette hémiplégie dans la comparaison des deux poids deux mesures entre deux problèmes de décolonisation, celui de la Palestine et celui du Sahara occidental, laisse un goût d’inachevé du respect que nous avons de ce fin diplomate, qui fit honneur à la France, le 14 février 2003, lors de son allocution mémorable à l’ONU contre une intervention militaire en Irak.

En outre, je pense qu’en ce qui concerne le dossier de la mémoire, Dominique de Villepin a fait des propositions courageuses qui devraient être écoutées, même si l’on peut regretter qu’il fasse sienne la fameuse formule prêtée au président  Mitterrand : « Il faut laisser le temps au temps ».

Car à cette cadence, à la fin du siècle, nous continuerons encore à parler du contentieux, alors même que le monde bouge et que les générations concernées, gardiennes de la mémoire, ne seront plus là.

Qui est Dominique de Villepin ?

Dominique de Villepin est né le 14 novembre 1953, à Rabat (Maroc). Il poursuit ses études à Toulouse, au lycée privé jésuite Le Caousou, où il obtient le baccalauréat à l’âge de 16 ans. Diplomate de formation et proche collaborateur de Jacques Chirac, il est nommė Secrétaire général de l’Élysée de 1995 à 2002, puis ministre des Affaires étrangères entre 2002 et 2004. Il devient ministre de l’Intérieur de 2004 à 2005, dans les gouvernements de Jean-Pierre Raffarin.

Jacques Chirac le promeut Premier ministre en 2005. En 2002,  le président français prend la décision de s’opposer à la guerre d’Irak voulue par les États-Unis.

Le 14 février 2003, Dominique de Villepin prononce un discours marquant contre l’invasion militaire en Irak au Conseil de sécurité, tétanisé par la décision déjà prise par les Etats-Unis d’envahir l’Irak. Devant Kofi Annan aphone, Collins Powell,  le Secrétaire d’Etat américain, brandit à la face du monde sa petite fiole.

Pour l’honneur et la dignité humaine, la France de Chirac a dit le droit et s’est dressée contre l’aventure. Nous retenons les phrases suivantes : « Dans ce temple des Nations Unies, nous sommes les gardiens d’un idéal, et d’une conscience. La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix ». Il sera applaudi, fait rare dans l’enceinte du Conseil de sécurité. (1)

La position de de Villepin sur la tragédie incommensurable de Gaza

S’agissant de la tragédie de Gaza, et plus largement de la Palestine qui continue à saigner, Dominique de Villepin a déclaré, sans donner son avis sur le mandat international émis par la CPI contre les dirigeants du Hamas et les responsables d’Israël, renvoyant dos à dos le boucher et la victime : « l’Etat hébreu n’a pas d’objectif dans sa guerre à Ghaza qui subit «une destruction gigantesque». « Israël utilise l’arme de la désinformation, parallèlement à son agression contre le peuple palestinien, alléguant sur de prétendus assassinats de nouveau-nés et de viols par les résistants palestiniens

« Il y a une revendication toute légitime d’un peuple (palestinien) qui a vu sa terre spoliée, où tout a été détruit. Pis encore, « il y a eu des viols et des massacres d’enfants et de femmes. Toutes les conditions ont été réunies pour entraîner le peuple dans un engrenage meurtrier ». De Villepin dénonce la politique du « deux poids, deux mesures ». « Le monde assiste impuissamment à une logique de destruction. Je pense d’ores et déjà au jour d’après, c’est-à-dire après les armes, car il s’agira, là aussi, de savoir comment le territoire palestinien sera géré, sachant qu’Israël veut en garder le contrôle ».

Il a estimé qu’un effort devait également être fait pour garantir l’application du droit international, un objectif « extraordinairement difficile », car le monde d’aujourd’hui est marqué par une « tentation permanente de recourir aux armes et d’aller vers les extrêmes ».  (2)   .

De Villepin et la défense des thèses marocaines concernant le Sahara Occidental

S’agissant du Sahara Occidental, dernier territoire non autonome, Dominique de Villepin  bafoue une règle cardinale de la dignité, celle des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il a rappelé que son pays, la France, est partisan d’une solution politique juste et durable, dans le cadre des résolutions des Nations unies, mais soutient en même temps le plan d’autonomie proposé par le Maroc.

II serait, selon nous, mieux inspiré de se référer à la sourate du Coran ou de relire Montesquieu (cités plus haut) et de continuer à dire le droit, rien que le droit, mais tout le droit, quelles que soient les circonstances. On se souvient comme le rapporte Amine Ben du site Algérie Patriotique que : « C’est précisément le soutien sans limite de la France au Conseil de sécurité qui permet au Maroc d’esquiver l’application des résolutions des Nations unies et la mise en œuvre du référendum pour l’autodétermination au Sahara Occidental. D’ailleurs, et selon les révélations du journaliste marocain Omar Brousky dans La république de sa majesté, c’est dans le bureau même de Dominique de Villepin, au Quai d’Orsay, que fut concocté le «plan d’autonomie» proposé par le Maroc et la France, affolés par la perspective d’un référendum et la mise en œuvre du plan Baker qui aurait abouti à l’indépendance du Sahara Occidental » (3)

De Villepin encense l’Algérie et son savoir dans la résolution des conflits

Il est convaincu que l’Algérie et la France ont la capacité de travailler ensemble sur les dossiers internationaux, d’autant plus que l’Algérie siège au Conseil de sécurité de l’ONU en qualité de membre non permanent depuis le début de l’année.

Dominique de Villepin considère l’Algérie comme la grande puissance régionale, de par son expérience et la force de sa diplomatie : « Nous devons pouvoir compter sur l’Algérie dans le refus de l’appel systématique aux armes, ce pays ayant toujours défendu la non-ingérence et rejeté l’interventionnisme. Alger et Paris ont intérêt à travailler ensemble pour la sécurité au Sahel, région secouée par des crises sécuritaires. L’heure est au retour de la parole algérienne, à la sortie progressive du silence», Il faut dire que l’Algérie a été le premier pays à souffrir, affronter et vaincre seul ce terrorisme durant les années 1990, sous l’indifférence des puissances occidentales. Cette terrible expérience lui a permis de devenir une référence mondiale dans le domaine ». (4)

On se souvient aussi qu’en 2022, l’ancien Premier ministre de l’ère Chirac citait déjà l’Algérie comme médiateur dans la guerre Russie/ Ukraine. Saïd Boucetta écrit à ce sujet: « Dans un entretien accordé à la chaîne France 2, Il a parlé de la crédibilité de l’Algérie comme  médiateur entre les belligérants de la guerre en Ukraine. Il y a des pays, dit-il, comme l’Algérie qui ont des capacités pour faire passer le message à la Russie sur la nécessité de trouver un terrain d’entente ». « Un pays respecté de tous et qui a fait ses preuves dans la résolution de situations conflictuelles internationales. L’Algérie remplit tous ces critères.»  (5)

Les déclarations de de Villepin concernant la mémoire

Lors de son intervention à Alger, Dominique de Villepin a déclaré : « (…) dès mes premières années,  j’ai senti souffler les vents de l’Histoire. Ceux de la décolonisation en Afrique du Nord, en Algérie où mes parents avaient habité et au Maroc où je suis né.  (…)  Quand on regarde l’histoire de la conquête de l’Algérie, quand on regarde l’engagement en Afrique, en Indochine, il y a des épisodes qui ne sont pas glorieux »

Dominique de Villepin a exhorté son pays à présenter ses “excuses” à l’Algérie, qualifiant ce geste d’“indispensable” pour pouvoir véritablement tourner la page du passé colonial. 

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Il a réaffirmé avec fermeté que des excuses ne sauraient se “décréter” d’un simple mot ou discours. “Ce n’est pas avec un petit chiffon qu’on efface un aussi lourd contentieux”,   regrettant qu’à ce jour, même un président n’ait pas le “pouvoir” de les exprimer officiellement. Il faut parfois “des années” pour établir toute la vérité, plaidant d’autant plus pour des excuses d’envergure. Exhortant les deux pays liés par une relation “unique” de “peuple à peuple” à “faire émerger une vision partagée”, M. De Villepin a souligné que «l’Algérie et la France doivent faire émerger une vision partagée, basée notamment sur le multilatéralisme (…) Et nous devons accepter notre passé dans toute sa complexité et renforcer notre capacité à construire un avenir meilleur ensemble.»

Nous arrivons au plat de résistance, à savoir quid des relations entre l’Algérie et la France ? Il est utile de décrire à grands traits ce qu’est le devoir de mémoire. Dominique de Villepin a soutenu que « les choses doivent être faites, étape par étape. Les relations entre l’Algérie et la France enregistrent des avancées dans le volet lié à la mémoire, souhaitant que la prochaine visite du Président algérien en France apporte du nouveau ».

Peut-on, honnêtement, oublier la tragédie qui a duré 132 ans, et passer par « pertes et profits » le calvaire du peuple algérien qui a subi, génération après génération, un massacre de masse sans nom ?

La mémoire des événements douloureux de guerre, même très anciens, joue un rôle crucial dans la construction de l’identité collective et individuelle. Elle influence les générations successives et peut avoir des effets durables sur la culture, la politique et les relations sociales. Les expériences traumatiques de guerre peuvent engendrer des troubles psychologiques, comme le syndrome de stress post-traumatique (SSPT), qui peuvent se transmettre d’une façon orale par l’exposition aux récits traumatiques de parents ou grands-parents.

Mais aussi d’une façon génétique, comme l’a montré l’étude suivante : « Il semble que les souvenirs douloureux se transmettent. La mémoire se traduit indirectement par des traumatismes inconscients des générations de parents ayant été exposées à cet ensauvagement. Des études ont montré que des évènements tragiques enfouis dans le subconscient des individus réapparaissent indirectement dans les comportements » (6).

Mutatis mutandis, les mêmes traumatismes vécus par les ancêtres des Algériens sont toujours là, et il est inconvenant de parler de soldes de tout compte ou de minimiser ce réel trauma. Les événements de guerre sont intégrés dans la mémoire collective algérienne. Ils contribuent au Récit National et à forger l’identité nationale ou ethnique.

L’enseignement de l’histoire inclut souvent l’étude des guerres passées. Les souvenirs de guerre sont souvent transmis de génération en génération, à travers des récits familiaux, des commémorations et des monuments. Cela permet de maintenir la mémoire vivante et d’inculquer des leçons tirées du passé. Il est malvenu de liquider la mémoire d’un trait de plume et tous les efforts accomplis, tant que l’on aura une idée la plus fidèle possible de ce qui s’est passé en 132 ans.

Conclusion

En fait, Dominique de Villepin n’apporte rien de nouveau. Pour évaluer les traumas, il est important que tout soit minutieusement documenté en Algérie, à travers les récits historiques, notamment ceux de la Révolution, et que les archives de la mémoire algérienne soient accessibles. C’est la seule façon de tenter de faire le tour de toutes les exactions commises.

Il est souhaitable de rappeler la position constructive de feu le président Chirac, lequel, avec le président Bouteflika, nourrissait l’ambition de signer un Traité d’Amitié.

Pour l’histoire, l’Algérie a signé avec la France plus d’une dizaine de traités, dont l’un deux, le Traité de paix franco-algérien, scellé le 23 avril 1684, instaura une paix centenaire entre « deux nations amies », le royaume de France et le « royaume d’Alger ».

Comme prélude au Traité de paix, une Année de l’Algérie fut décrétée en France en 2003. Nous sommes loin de ces vœux pieux ! Comme chacun sait, l’avènement de la mandature du président Sarkozy a fait voler en éclats toute entente possible. J’avais, dans un ouvrage, évoqué ces occasions ratées (7) .

Un salutaire « apaisement des mémoires » requiert que la mémoire soit d’abord retrouvée, alors que les faits historiques qui la sous-tendent sont enfouis dans les archives. Le travail à effectuer porte plus largement sur le Roman National, afin de nous réconcilier avec nous-mêmes, assumer toute notre histoire, avec ses heurts, ses tumultes et ses malheurs

C’est sûrs de nous-mêmes que nous pourrons exiger la vérité et la justice, s’agissant de l’invasion de notre terre, un matin de juillet 1830. C’est à partir de là que l’on pourra penser, sereinement et en confiance, à construire un futur commun entre nos deux puissances, dans une région qui a grand besoin de stabilité (8).

Prof. émérite Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique Alger

 

1.https://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_Dominique_de_Villepin_aux_Nations_unies#

2.https://www.algeriepatriotique.com/2024/05/21/lancien-ministre-francais-dominique-de-villepin-dezingue-israel-a-partir-dalger/#:

3.Amine Ben https://www.algeriepatriotique.com/2018/03/29/contribution-dominique-de-villepin-a-alger-defendre-theses-marocaines/   – 

4.Walid Ait SaId https://www.lexpressiondz.com/nationale/de-villepin-encense-la-methode-algerienne-289394 29 03 2018

  1. Said Boucetta https://www.lexpressiondz.com/index.php/internationale/de-villepin-plaide-la-carte-algerie-354562 16 03 2022

6.https://www.lemonde.fr/sciences/article/2014/06/23/la-shoah-un-traumatisme-hereditaire_4443865_1650684.html

7.Chems Eddine Chitour : De la Traite au traité  Histoire d’une utopie  Editions Casbah 2007

8Chems Eddine Chitour https://www.lesoirdalgerie.com/contribution/60-ans-d-independance-necessite-d-un-devoir-d-inventaire-avec-la-france-84017 26 06 2022

 

Article de référence  Chems Eddine Chitour https://www.lexpressiondz.com/nationale/courage-et-lucidite-sur-les-convulsions-du-monde-382009

 

 

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