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Critique de la critique du concept «d’islamophobie»

« Promouvoir une mixité réelle exige de désamorcer les enjeux stratégiques du lieu de résidence. C’est la seule voie possible pour éteindre les tensions ségrégationnistes enfouies en chacun de nous. Une telle ambition est sans doute hors de portée de politiques centrées sur l’urbanisme et le logement. Elle réclame une réforme de la société beaucoup plus profonde, une réforme des principes mêmes de distribution des destins scolaires et sociaux, lesquels sont aujourd’hui beaucoup trop malthusiens et élitistes pour ne pas être la source d’une anxiété et d’une concurrence généralisée. »
Eric Maurin, ’’Le ghetto français : Enquête sur le séparatisme social’’, éd. Seuil.

À l’attention de monsieur Nasser Suleiman Gabryel,

Il est apparu récemment un article de votre part dans la tribune du journal Le Monde (1) sous le titre de ’’Critique du concept d’islamophobie’’. Autant dire que cet article  à suscité en moi à la fois un véritable intérêt, une non moins certaine irritation, un questionnement tout aussi important et comment ne pas le cacher un fort désir de débattre avec vos idées sans égard avec les billevesées du politiquement correct académique.

Par honnêteté intellectuelle, il faut que je précise d’où  « je parle »  pour reprendre une célèbre formule de mai 68,  rappelant que nous avions collaboré au sein de l’IESS (Institut euro-méditerranéen des sciences sociales), modeste mais vigoureux groupement de recherche qui à cette époque , c'est-à-dire au début des années 2009 se voulait un salutaire contrepoint de pluridisciplinarité et de brassage des idées en rupture avec, à la fois le discours dénonçant « la nouvelle islamophobie » et autres partisans du « Muslim Pride », dont les affirmations cachaient mal les ambitions ouvertes de légitimités communautaire et de pratiques fermées d’entre soi universitaire.

Déjà nous pressentions  les dangers que représentent les signes légitimant une forme de victimisation caractérisée par des marqueurs identitaires et symboliques (2). Cette distanciation s’était aussi faite contre les tenants d’une Droite culturaliste décomplexée et alarmiste, et c’est ainsi que nous avions à l’occasion fait un article critique contre le rapport Obin en 2006 : ligne rouge de la pensée culturaliste dont les arguments sont devenus  les piliers des grands ténors de la Droite Populaire. Néanmoins, notre collaboration ne survécut pas aux profondes divergences politiques et épistémologiques que nous avons, depuis nos chemins se sont distanciés.

Votre ouvrage « Repenser l’islam libéral européen » (édition universitaire européenne 2012) a marqué  nos désaccords, du fait de votre filiation néogaulliste et souverainiste qui ne pouvait être qu’en opposition avec mes positions plutôt à gauche de la gauche.Néanmoins, cela ne me conduit pas à vous écrire pour régler nos disputes ni mes aigreurs, simplement je tenais à vous faire part de ma critique de votre  « critique du concept d’islamophobie » avec deux axes qui me paraissent fondamentaux que vous ne dénoncez pas frontalement et ouvertement dans votre article, que je présente sous forme d’hypothèse et de question : Et si cette prétendue « islamophobie » ou « communautarisme »_ qui sont pour moi les deux versants d’une même pièce_ ne relevait pas au fond d’une hypocrisie institutionnelle et d’une instrumentalisation politique ?

Hypocrisie institutionnelle sur la question de l’islamophobie ou/et du communautarisme ?

Pour rentrer dans le vif du sujet, monsieur Nasser Suleiman Gabryel vous expliquez que, « Le concept d'islamophobie est un concept non seulement discutable, mais à critiquer de manière définitive, car il contient une portée communautariste et défensive à mon sens négative par plusieurs aspects. D'abord, elle n'est qu'un discours creux et victimaire, vocable d'une inculture intellectuelle et historique profonde. A suivre ce concept douteux, nous serions dans le cadre d'une hostilité spécifique vis-à-vis de l'islam, une hostilité culturelle et politique traduisant un rejet indiscriminé de l'islam en tant que religion et civilisation.
Cette vision faussée subodore que l'islamophobie serait spécifique, alors que l'histoire et les travaux d'un Edward Saïd nous ont enseigné que ces problématiques relèvent d'abord d'un rapport biaisé entre "Orient" et "Occident", deux entités elles-mêmes reconstruites au nom d'intérêts politiques et économiques ».

Votre analyse est tout à fait pertinente dès lors qu’il s’agit de mettre en évidence les dangers qui subsistent quand cette « islamophobie » devient le seul horizon de débat publique, de façon à ce que la réalité sociale, économique, politique soit occultée ou non pensée : faire en sorte que l’irrationnel ait prise sur les problèmes réels ou perdre son temps à débattre sur la pertinence ou non de ce concept. Pour vous reprendre,  « Ce lumpenprolétariat encouragé par les bonnes consciences d'une certaine gauche multiculturaliste se veut victime éternelle d'un mal essentiellement porté par une société majoritaire : elle en appelle aux normes relativiste et confortable du bien et du bon – toute remise en question de cette doxa du concept d'islamophobie devient un racisme ou, pire, une trahison d'une supposé "communauté". »

Et c’est là que mon analyse diverge de façon radicale de la votre, car je voudrais vous rappeler que ce n’est pas cette « gauche multiculturaliste » que vous dénoncez qui a mis en place le Conseil Français du Culte Musulman en 2003, mais bien un certain ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, qui part calcul politicien avait récolté les fruits de cette mystification (3) lors des présidentielles en 2007. On y reviendra plus tard.

De même, monsieur Nasser Suleiman Gabryel vous expliquez un peu plus loin que « Les promoteurs du concept d'islamophobie traduisent souvent de manière explicite une méconnaissance béate de l'histoire de l'Europe, en oubliant par incompétence ou volonté déclarée, les siècles de persécutions des autres minorités religieuses ou culturelles. (…) Ce concept d'islamophobie produit une idéologie dure du narcissisme culturel qui, à défaut d'être explicite, s'habille des ornements de l'indignation instantanée faite par des indignés professionnels habitués des plateaux de télés et autres émissions d'"esprits libres". Par sa diffusion, cette idéologie gagne en autorité politique et sociale jusqu'à être présentée comme "intellectuellement supérieure" : acte du credo cathodique qui par la saturation de l'information légitime les porte-paroles de la falsification du monde. »

Je souscris à votre critique du « narcissisme culturel » tant que celle-ci dénonce l’encouragement, par certains intellectuels d’un Muslim Pride à l’instar d’une Gay Pride, qui  s’inscrit dans une volonté d’affirmation « communautaire » spécifique qui est à mon sens dangereuse ; parce que cette dernière s’insère dans la lignée des tenants d’un système globalisé type anglo-saxon ; où les communautés sont réparties et segmentées, les renvoyant au couple homophobie-communauté gay, islamophobie-communauté musulmane, antisémitisme-communauté juive, quand bien même ces dites « instances communautaires » ne sont pas représentatives de l’ensemble des individus qui se réclament de telle ou telle tendance sexuelle ou culturelle ou cultuelle, et de rappeler encore une fois que nous sommes dans un Etat laïc qui ne reconnait aucune communauté, si ce n’est la communauté nationale.

D’autant plus que les cultures et les identités ne sont pas seulement définies en terme ethnique, économique ou politique, mais de façon plus complexe comme l’a démontré Amin Maalouf dans un excellent livre sur le sujet (4). D’ailleurs au sein même de la « communauté gay » ou de la « communauté juive » le débat fait rage entre les tenants de l’affirmation active et de ceux de l’invisibilité ou du moins d’être considérés comme des citoyens à part entière, ayant le même droit à l’anonymat et à l’indifférence que garantissent la constitution et le système laïc. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les citoyens musulmans ?

En effet, sur ce point je vous rejoins, mais la question que vous n’approfondissez pas et qui me vient à l’esprit est,  y a-t-il réellement comme vous l’écrivez « des promoteurs du concept d’islamophobie », et si oui, lesquels ? Et cette « méconnaissance béate de l'histoire de l'Europe, _ pour vous reprendre _ en oubliant par incompétence ou volonté déclarée, les siècles de persécutions des autres minorités religieuses ou culturelles » dont seraient porteurs « des indignés professionnels » de même que ceux qui dénoncent un phénomène d’islamisation, traduit-elle une réelle incompétence ou volonté déclarée comme vous le dites ? Et que dire alors des autorités politiques et institutionnelles détentrices du pouvoir symbolique, celles-là même qui détiennent cette connaissance historique et intellectuelle ? Là, il y a des questions qu’il nous faut à mon sens creuser.

Vous écrivez encore, « Le concept d'islamophobie est un concept politiquement correct, qui dédouane la pensée à bon compte au nom d'une lutte métaphysique entre les dominés et les dominants, à défaut de penser les problématiques les effets et les enjeux de la mondialisation, de l'immigration, des rapports entres les élites et les politiques d'intégrations. Ce concept est devenu une sorte de "mot valise" susceptible de garantir une rente de situation à tous nos victimaires institutionnels ».

Rien n’est moins sûr ! Pour continuer dans ce questionnement, il est intéressant de se demander s’il n’y a pas là un jeu de dupes ; qu’en définitif, est-ce que cette « islamophobie –communautarisme musulman » ne servirait pas plutôt les intérêts de plusieurs acteurs : autant les partisans ou soi disant représentants d’un « communautarisme musulman », que les tenants et promoteurs d’un « choc des civilisations » ainsi que les chantres médiatiques de l’assimilation (5) qui expliquent que « la machine à intégrer est en panne » ou encore « que l’islam n’est pas soluble dans la république et la laïcité », comme si cette dernière qui est mise en place depuis 1905 ne pouvait plus assurer la neutralité de l’Etat et son rôle de former des futurs citoyens et cadres (6) ?

Tout cela afin d’occulter la question qui brûle les lèvres et que vous ne posez pas : n’y aurait-il pas plutôt un tournant ou un non dit d’une volonté politique de faire croire que le moule républicain ne fonctionne plus, ce même modèle qui avait réussi à assimiler durant le XXème siècle juifs, catholiques, protestants, laïcs, communistes, polonais, italiens, espagnols… ; en somme, un passage d’un Etat-Nation républicain providentiel et fort, à un Etat dilué dans la globalisation et le relativisme multiculturel ? Est-ce vraiment sérieux de faire croire cela ? Alors que les élites encore aujourd’hui, quelles que soient leur confession ou pas (protestantes, catholiques, israélites, athées, agnostiques…), n’ont aucun souci d’assimilation et d’accès aux plus hautes sphères de l’Etat!

En effet, Pourquoi depuis ces dernières années, dès que nous parlons de communautarisme surgit dans l’inconscient collectif : d’origines maghrébine ou africaine et musulmans… ?
Ce qui interpelle, c’est que l’on qualifie de plus en plus de « communautaristes » des populations qui subissent un chômage structurel, une discrimination au logement et à l’emploi, une image négative de leur culture et de leur religion. Et lorsque ces personnes se défendent, se replient, s’organisent, s’expriment à travers des médias, des sites (7), on s’en étonne et on les taxe de communautaristes _ un vrai cercle vicieux (8) ; alors qu’ailleurs, d’autres groupes sociaux recherchent ’’l’entre soi’’, notamment les élites, soit un communautarisme par le haut voulu et souhaité (9).

Occultant de ce fait toute la responsabilité de l’Etat quant aux problèmes d’urbanisme, de logements sociaux, de mixité, d’éducation civique et de formations de cadres politiques issus de différents milieux sociaux (10)… Comme s’il n’y avait aucune réelle volonté politique de changer les choses et comme si l’on voulait entretenir une séparation spatiale entre quartiers chics, et les quartiers dits « racailles » ou qualifiés de « ghettos », « territoires perdus de la république », « zones de non droit », afin de maintenir une démarcation ontologique entre les civilisés et les barbares (11) : ils ne sont pas comme nous.

Une instrumentalisation postcoloniale de « l’islamophobie » et du « communautarisme » ?

Il est intéressant alors de se demander dans quelle mesure cette question du « communautarisme » et de « l’islamophobie » est d’autant plus instrumentalisée par les institutions politiques et médiatiques au niveau national et local, que par des prétendus « représentants » d’une « communauté musulmane » triés sur le volet (12), comme autrefois en Algérie où l’un des membres du village ou de la tribu permettait de lier un contact avec les autorités coloniales. Le parallèle peut paraître choquant, mais dans les faits ce n’est pas loin de la réalité, comme je vais le développer dans ce paragraphe.

Comme vous le soulignez si bien monsieur Nasser suleiman Gabryel, « Le concept d'islamophobie restreint les rapports d'altérité à la seule question des rapports entre musulmans et non musulmans en validant d'une certaine manière l'obsession xénophobe de l'extrême droite ; car en séparant cette problématique des autres effets de la mondialisation et de la mixité culturelle ou sociale, on déduit que l'interprétation culturaliste est mieux à même de comprendre, d'organiser et de définir le monde social, ce qui, à mon sens, est une pente dangereuse susceptible de nous entraîner dans la guerre des identités.

Dans cette rhétorique de la victimisation, le même discours autocentré acclimaté par les "sas idéologiques" ; rationalisme petit-bourgeois qui récuse toutes difficultés à lire la complexité, au prétexte que le monde doit prendre les couleurs d'un ordre victimaire : lui-même catégorisé comme ontologiquement ennemi. Comment ne pas identifier dans ses présupposés les racines de l'aliénation collective ? »

Et c’est là le cœur de notre divergence monsieur Nasser Suleiman Gabryel, car contrairement à vous, je pense que le rôle de l’Etat ainsi que celui des institutions politiques et médiatiques est bien plus important qu’il n’y parait ; du moins, qu’il y a de fortes interactions implicites qui s’inscrivent dans la maîtrise du langage et du pouvoir symbolique (13) que ne possèdent pas « les citoyens musulmans » visés, car n’ayant pas une conscience voire une culture politique.

En effet, cette aliénation collective est d’autant plus vraie, qu’elle feint d’ignorer la gestion postcoloniale de « l’islam de France », notamment à travers le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) par les autorités et les institutions nationales ; et à l’échelle locale dans le jeu des élections municipales ou législatives, le rôle des mairies dans l’instrumentalisation du « communautarisme » que représenteraient ces associations culturelles, cultuelles, sportives ou autres, constituées notamment de français de confession musulmane.

À ce propos,  je peux faire part de mon expérience associative et politique dans la commune d’Avignon afin d’étayer ma réflexion. Avec l’association AJEA (Association Jeunesse Energie Avignonnaise) dont j’étais adhérent (14), qui était lors de sa création une structure citoyenne et laïque inscrite dans un programme d’espace d’affirmation des jeunes de quartiers sur les problématiques de revendications politiques, d’intégration, de lutte contre la discrimination, contre le chômage… ; il est intéressant de voir comment celle-ci s’est transformée en organisation communautaire et cela dans un jeu sournois des autorités qui fustigent officiellement le « communautarisme » mais qui l’entretiennent et l’encouragent officieusement ; toute cette instrumentalisation effectuée afin de bénéficier de voix électorales selon la supposée représentativité ou le poids sur le terrain qu’aurait cet organisme.

Ce qui est intéressant, c’est d’analyser comment des structures associatives qui au départ n’avaient pas une étiquette communautaire en sont venus à se positionner en tant « qu’associations musulmanes ». Ici en l’occurrence l’exemple de l’AJEA (Association Jeunesse Energie Avignonnaise) de tendance de Gauche lors de sa création avec cette appellation caractéristique au jeunisme, qui est devenu au final le « Centre Shatibi » du nom d’un imam réputé, preuve il en est d’un conservatisme qui fait les affaires de la droite qui elle-même se revendique de ces valeurs.

Comment, des débats politiques ou de société en général au sein de ces structures durant les années 90, liées au logement ou à la discrimination au travail, en sont venus à se réduire à des revendications identitaires, culturelles et cultuelles ? D’une ouverture au monde extérieur nous en sommes venus à une fermeture progressive, jusqu’à une intoxication victimaire où les seuls débats portent sur l’islamophobie à l’instar de  « l’antisémitisme » ou de « l’homophobie ».

Dès lors, les seuls conférences-débats que ces associations organisent à l’extérieur de leur cercle tournent autour de la question du conflit israélo-palestinien, de l’islam en (de) France et de « l’islamophobie », alors qu’elles occultent le débat de fond qui les gangrène. Ne contribuent-t-elles pas indirectement à alimenter le « communautarisme » du fait qu’elles ne regroupent qu’un certain type de citoyens ? Elles invitent la plupart du temps que des experts médiatiques du monde arabe ou chercheurs universitaires spécialisés ou théologiens, qui confortent leurs discours, leurs perceptions, leurs visions, mais jamais des penseurs qui pourraient remettre en cause leur fonctionnement souvent non démocratique, clientéliste, voire nationaliste, d’obédience algérienne, marocaine, tunisienne, turque, etc.

Tout leur passé colonial, leur chauvinisme national d’origine et leur crise identitaire n’est pas traité, étudié, décortiqué : aucun travail d’introspection ou d’auto psychanalyse. Le trauma postcolonial est ignoré. Tout se résume autour de la symbolique médiatique de l’islam, comme si l’unité réelle d’une « oumma » était au rendez-vous. Et les autorités municipales qui prêtent des locaux font miroiter des possibilités de postes à la mairie ou dans les collectivités territoriales, afin de recueillir des voix pour les prochaines élections, jouant de ces tensions internes entre les différentes associations à tendance algérienne (Mosquée de Monclar rattachée à la Mosquée de Paris) ou marocaine (Al-Boukhari, ancienne mosquée de l’actuel président du CFCM, Mohamed Moussaoui) et en connaissance de cause : comme autrefois lorsque l’on jouait et instrumentalisait la division entre Kabyles et arabes, afin de mieux contrôler et dominer.

Et dans l’ensemble, sur le long terme, la majorité de ces associations perdent de leur dynamisme. Au début, il y a de nombreux jeunes en soif de recherche identitaire qui apprécient le cadre convivial et les nouvelles rencontres. Mais le manque de projets, de valorisation des adhérents, et les vétos systématiques liés surtout aux propositions nouvelles qui ne correspondent pas aux attentes des dirigeants, font fuir les anciens membres et ceux qui désiraient participer ou s’inscrire.

L’espoir de changer les choses est remplacé par la résignation. Puis vient s’installer la psychose des fouteurs de troubles, ceux marqués par la suspicion de travailler avec tel parti politique de l’opposition ou avec la mairie, ou rattachés à je ne sais quel autre consulat marocain ou algérien ou tunisien. Et aussi, par manque de motivations, manque de temps, flou des directives, les forces vives, les bonnes intentions se délitent, et le bénévolat devient inexistant.

Ce qui est certain, c’est que ces associations cherchent à plaire aux autorités, notamment les leaders qui veulent se faire remarquer. Ils expliquent qu’il faut travailler pour l’intérêt de tous, mais en réalité, ils ne pensent qu’à eux-mêmes. D’ailleurs, ces dernières années sur Avignon l’ex AJEA ou « Centre Shatibi » avec la collaboration d’autres associations cultuelles-mosquées, ont réussi à avoir pour la fête de l’Aïd El-Fitr (15) un lieu commun pour la prière : salle d’exposition à Agroparc en 2011 et terrains de foot à La Souvine en 2012. Cette unité affichée, afin de montrer aux autorités locales leur poids et leur représentativité de la « communauté musulmane » n’est pas innocente. Objectif encore une fois : donner l’impression de « peser » pour les prochaines élections afin de « percer » localement.

A l’instar de la gestion du Conseil Français du Culte Musulman où l’influence des ambassades d’Algérie et du Maroc, avec la bienveillance des autorités françaises, illustre bien à quel point il est tout à fait légitime de se poser la question de la pertinence d’un « islam en France » plutôt que d’un « islam de France » (16). N’oublions pas que pour les autorités maghrébines de leur côté, du fait de la double nationalité, elles assurent que les ressortissants français « issus de la diversité » restent toujours des sujets du royaume chérifien ou de la république algérienne. On comprend d’autant mieux la polémique sur le rapatriement des corps et la loi, le débat du retrait de la nationalité ou l’expulsion vers la prétendue terre « des origines » _ le bled, en cas de faute pénale grave ; et les liens très forts qui unissent nos dirigeants politiques avec ceux du Maghreb (17).

Conclusion

Enfin, pour conclure, la question fondamentale est, à qui profite le couple « islamophobie-communautarisme » ? À qui bénéficie ce maintien du « Nous », la conscience du « Nous » au détriment de la conscience du « Je » citoyen ? L’opposition du Volk à la société des individus, la théorie ethniquo-religieuse au dépens de la théorie élective, élites qui elles-mêmes ne sont jamais suspectées d’instrumentaliser le débat pour arriver à leurs fins : faire croire que ces minorités ont préféré l’identité culturelle -traduction moderne du Volksgeist- au « plébiscite de tous les jours » ou à l’idée d’association « séculaire ». Sécréter dans l’inconscient de ces français « pas comme les autres » le modèle mystique de la fusion avec une communauté d’origine, plutôt que le lien juridique d’un contrat social, et leur faire croire qu’ils ont pensé la liberté comme un attribut collectif, pour peser en terme de lobby à l’instar du CRIF (Conseil Représentatif des Israélites de France), plutôt que comme une propriété individuelle ?

À quand la refondation d’un mythe national (18) avec l’ajout dans le récit historique de ces derniers arrivés, qui ont pourtant contribué à combattre l’occupant nazi, à reconstruire la France, et à porter haut ses couleurs ? En définitive, certains citoyens de confession musulmane ne seraient-ils pas tombés dans le piège de l’assignation à l’affirmation (victimisation) identitaire : ce communautariste que tout le monde décrie officiellement alors qu’il revêt une hypocrisie institutionnelle, à laquelle participent ces « représentants » d’un « islam de France » ?
Jusqu’à quand cette hypocrisie va-t-elle durer ?

Cordialement,
Monsieur Djamel Assemi.

Notes

  _ Nasser Suleiman Gabryel, « Critique du concept d’islamophobie » in Le Monde.fr
2 _ Lire mon article, Djamel Assemi ’’De l’islam symbolique ou médiatique aux citoyens réels : sortir d’une vision essentialiste’’, in Oumma.com.
3 _ Mystification de fait, car en 2007 monsieur Nicolas Sarkozy se présentait comme le chantre des communautés avec la création du CFCM, alors qu’en 2012 lors des dernières présidentielles il changea de posture afin de draguer les voix du Front National.
4 _ Amin Maalouf, ’’Identités meurtrières’’, en livre de Poche.
5 _ Eric Zemmour.
6 _ Lire sur ce sujet les excellents travaux de Jean Beauberot, spécialiste sur la question de la laïcité.
7 _ À l’instar de Oumma.com qui est très souvent le seul espace d’expression pour des universitaires marginalisés ou que l’on qualifie de communautaires, alors qu’une récente enquête a montré qu’il y a au plus haut sommet de l’Etat consanguinité des élites (entre journalistes et politiques), quelles sont issues des mêmes grandes écoles et du même milieu.
8 _ Rappelons-nous les malheureuses expressions de l’ancien président Nicolas Sarkozy qui avaient suscité la polémique, « Préfet musulman » ou « musulmans d’apparence », Comme autrefois le juif que l’on renvoyait à sa judaïté juste par un regard lapidaire (Sartre, La question juive).
9 _ Eric Maurin, ’’Le ghetto français : Enquête sur le séparatisme social’’, éd. Seuil. Rappelons aussi qu’une récente enquête a démontré la dangereuse consanguinité entre les élites (journalistes et politiciens) issus du même milieu, comme autrefois la noblesse.
10 _ Ce n’est que ces dernières années que l’on a vu l’ouverture d’institutions comme Sciences Po à des élèves issus de quartiers défavorisés, et la visibilité de figures politiques pour le moins contestables non pas à cause de leur féminité mais de leur prétendue compétence, à l’instar, entre autres, de l’opportuniste Fadela Amara spécialiste du retournement de veste.
 1 _ Zvetan todorov, ‘’’La peur des barbares, au-delà du choc des civilisations’’, Robert Laffont.
 2 _ À ce propos l’imam Chalghoumi, véritable OVNI médiatique et qui n’a aucune qualification intellectuelle ou universitaire, en est le paradigme parfait : prendre un blédard de service à l’accent exotique comme figure du défenseur de la république contre le danger « communautariste musulman ».
 3 _ Pierre Bourdieu, ’’Langage et pouvoir symbolique’’, éditions Points.
14 _ Association aujourd’hui rebaptisée « Centre Shatibi », en référence à l’imam Shatibi. Dans le cadre de cette association lors des élections législatives en mars 2004 ma femme et moi-même avions apposé notre nom sur une liste électorale indépendante croyant en la sincérité des dirigeants. J’ai participé à cette supposée liste « indépendante » alors que les locaux de l’association dépendaient de la municipalité UMP, notamment de Jean Christophe Ozil et de Madame Roig. À l’époque de L’aventure de cette soi-disant liste indépendante qu’avait lancée Abel Djerari, maire adjoint au XIème et au XIIème arrondissement de Marseille, il y eut défection et de grosses déceptions car les dirigeants dont le président non officiel avait critiqué des membres de l’association « d’arrêter leur marocanisation des esprits »… D’autres de leur côté ont dénoncé « une algérisation » des élites.  Un certain Abderrahmane Bouafad que l’on retrouve comme porte parole autoproclamé d’un collectif des citoyens musulmans d’Avignon dans l’affaire des cuves à bêton des cimetières de Montfavet, et lors de l’Aïd El Fitr de 2011 à Agroparc en tenue de politicien et nous sortant ces discours coutumiers d’émancipation citoyenne avant le prêche de l’imam. Cf, lire sa déclaration dans ’’La levée de boucliers des musulmans d'Avignon contre l'inhumation dans des "cuves à béton", in Oumma.com
 5 _ Fête qui clôture la fin du ramadan.
 6 _ Lire à ce sujet, Sadek Sellam, ’’La France et ses musulmans, un siècle de politique musulmane, 1895-2005, éditions Fayard.
 7 _ Il suffit de se rappeler le rôle de Lyautey dans l’édification du Maroc pour comprendre les relations des présidents français avec la monarchie alaouite. Ou de la même façon, de façon plus problématique, le soutient que voulaient donner la classe politique française au dictateur tunisien Ben Ali.
 8 _ Lire à ce propos l’excellent livre de Benedict Anderson, ’’Le mythe national, réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme’’, éditions La Découverte.

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