in

Français? Non merci

Il y a treize ans dans les colonnes du Monde, j’expliquais les raisons principales qui m’avaient conduit à choisir l’exil et m’installer aux États-Unis comme nouvelle terre pour vivre et travailler. Ma tribune à l’époque était plutôt une lettre de désamour qu’un règlement de comptes. J’étais incapable d’arracher la France de mon coeur. C’est d’ailleurs singulièrement vers le Front National et son idéologie nauséeuse que je pointais le doigt. Loin de moi le sentiment que bientôt toute la sphère politique française serait contaminée par la rhétorique extrémiste.

On ne s’étonne même plus qu’un Premier ministre socialiste s’acharne contre les femmes musulmanes adultes, sous prétexte qu’elles choisissent librement, en leur conscience, la façon de se vêtir. L’épisode du burkini, cet été, a fini de tourner le discours officiel anti-islam en une farce mal écrite et mal jouée qui plus est. Aujourd’hui, fidèle à sa posture islamophobe, le Premier ministre instruit sur des arguments délirants dans le Huffington Post (05-09-2016) un procès contre le New York Times qui aurait attenté à l’image polie d’une France ouverte et tolérante, et ce, en donnant la parole à des femmes qui témoignent de leurs expériences de musulmanes au XXIème siècle au pays de Voltaire.

Pas même capable de saisir que c’est dans un journal étranger que ces femmes s’expriment parce qu’en France on parle toujours à leur place. Le tableau n’est guère glorieux, mais les politiques qui sont à la manoeuvre préfèrent détourner le regard ou pousser des cris d’orfraie. Si ces femmes expliquent qu’elles se sentent étouffées par cette atmosphère islamophobe qui touche tous les aspects de leur vie, en quoi le Premier ministre prétendrait-il remettre en question leur témoignage? Que sait-il du harcèlement dans la rue, au travail, par la police? De l’humiliation devant ses enfants à l’école?

Contrairement à ce qu’il avance, nul besoin d’une énième enquête sociologique pour saisir à quel point le mal est profond, et peut-être irréversible. Quand, à vingt ans, on n’a plus confiance en son pays et qu’on est prêt à prendre le chemin de l’exil, à tout laisser derrière, qu’est-ce que cela vous apprend sur l’échec de ce pays qui prétend faire la leçon de démocratie au monde entier? 

Cela fait des décennies maintenant que la France sombre dans le particularisme politique, de nation et de classe. Il ne faut pas se leurrer, derrière le brouhaha racialiste qui postule deux sortes de Français, on trouve aussi le reliquat de la guerre des classes qui se joue. Quand des intellectuelles féministes somment leurs concitoyennes de se “dévoiler”, plus qu’une religion c’est bien une classe sociale particulière que l’on vise et cherche à mettre au pas. De la génération des parents immigrés qui baissaient la tête, on est passé à celle des Français de confession musulmane qu’il faut re-civiliser. C’est comme si avec l’intégration réussie, le racisme, lui, était parvenu à maturité. L’ironie, tout de même inconvenante, est que ces républicains bon teint, surtout à gauche, sont devenus aujourd’hui les parangons du discours islamophobe. C’est là la vraie trahison. Pas celle de femmes qui, en portant le burkini, déclarent avec leur corps qu’elles existent dans l’espace public, et ce, en s’opposant au diktat des illuminés intégristes qui ne conçoivent la femme que prisonnière dans son foyer. 

Les politiques, et certains médias avec eux comme autant de mouches d’abattoir, ont sacrifié les idées à l’idéologie. On le voit encore avec la charge du Premier ministre contre le New York Times, mais aussi avec la campagne présidentielle qui se profile, et où les postures anti-islam vont à nouveau masquer les vraies questions qui travaillent la société française, à commencer peut-être avec le taux de chômage de prés de 40% dans certains quartiers dits sensibles, ou bien la crise de l’école publique devenue depuis les années 1990 le facteur principal de ségrégation. 

En attendant, on crée une Fondation de l’islam de France, nouvelle resucée du paternalisme républicain, avec à sa tête un politicien ressorti de la voie de garage, au dégré zéro de connaissance du monde musulman, et dont le talent initial semble être celui de se mettre à dos ceux qu’il est censé représenter. Puis viennent des institutions soi-disant représentatives de l’islam de France, en vérité complètement vides de toute légitimité ou crédibilité auprès des musulmans. Finalement, quelques figures qui illustreraient l’éventail des musulmans de France, l’un, écrivain maghrébin que personne ne lit au Maghreb, un autre, islamologue auto-proclamé et franc-maçon assumé, et une jeune femme, seule née en France, qui se débat comme elle peut pour donner un visage et une voix à la femme musulmane française. 

Le but assez évident avec cette fondation est de promouvoir une assimilation obsessive, qui en vérité est la contre-épreuve de l’intégration. Il y a des bontés dont il faut se méfier. On se choisit comme Français, non point par sa seule naissance, mais par ses choix et actions de tous les jours dans la vie sociale et culturelle. L’islamophobe décomplexé, lui, veut rayer la modernité de l’identité française. Pour certains même, on a le sentiment que la guerre d’Algérie n’est pas terminée. Il y aurait comme une question musulmane, qui rapporte gros aux urnes dès qu’elle est bassement agitée. Et on tentera de vous convaincre en affirmant que l’islamophobie n’est que la réaction naturelle face au terrorisme islamiste.

Encore une fois on esquive le débat, l’islamophobie comme idéologie opérante se fonde sur la perception hystérique d’une continuité historique de l’islam: cette religion en soi, et ses croyants, seraient le problème. En vérité, le terrorisme islamiste est d’abord une question politique. En quoi des musulmanes qui votent avec leurs pieds quand elles vont à la fac, ou s’engagent dans les activités scolaires de leurs enfants, seraient-elles des agents du terrorisme? Lors du dernier attentat en date, à Nice, trente-trois morts sur quatre-vingt cinq étaient musulmans: quel autre décompte macabre faut-il pour comprendre que ce terrorisme vise –tous- les Français? N’est-ce pas la preuve que ces actes ignobles n’ont rien à voir avec l’islam? 

Pendant ce temps, toujours plus de Français musulmans, qui n’ont jamais douté de leur identité, se préparent pourtant à quitter la France. Et dans la classe politique, au lieu de faire amende honorable et de tout tenter pour garder les enfants de la république dans le giron de Marianne, on assiste au spectacle pathétique de politiciens qui accusent à tort et à travers.

Comment la France a-t-elle pu passer de la grandeur et la générosité à une telle abjection? Aujourd’hui, il n’est même plus question d’essayer de dénoncer le néant intellectuel des racistes, leur indigence morale: on veut partir, exister librement ailleurs, surtout associer la solidarité de sa destinée avec d’autres. Oui, je le dis à ceux et celles qui préparent leurs dossiers, l’exil coûte, dans son âme, dans ses veines. Mais au bout du compte, et comme l’a écrit Camus: “Sans vraie patrie, le monde n’est qu’une immense solitude”.
 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le FBI sur le qui-vive à la veille de deux événements très rapprochés : la célébration de l’Aïd al-Adha et la commémoration du 11 Septembre

La guerre des mots entre l’Iran et l’Arabie Saoudite atteint son paroxysme