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Bruits de bottes en Libye : vers une guerre régionale ouverte ?

Le parlement turc vient de donner son accord pour une éventuelle intervention militaire en Libye. Le président Erdogan a menacé auparavant d’envoyer des troupes pour soutenir le gouvernement de Tripoli menacé par l’avancée de l’ « armée nationale » du maréchal Khalifa Haftar qui cherche à prendre la capitale libyenne depuis plus de huit mois. Le gouvernement turc n’a pas encore mis sa menace à exécution mais plusieurs sources ont indiqué que des ponts aériens se sont multipliés entre la Turquie et la Libye en vue d’acheminer des armes pour les alliés de Misrata et de Tripoli. Par ailleurs, en attendant l’envoi de troupes, le gouvernement turc a décidé d’acheminer des combattants de Syrie vers la Libye. Des sources françaises parlent d’un millier de combattants qui seraient arrivés depuis une semaine en Libye.  

Une intervention turque directe dans le conflit libyen risque d’avoir des conséquences dramatiques dans le pays mais aussi dans l’ensemble de la région. Les populations civiles qui souffrent de ce conflit fratricide risquent d’être les principales victimes de la transformation de ce conflit en guerre régionale ouverte. En effet, une intervention turque directe, si elle peut sauver pour un temps le gouvernement de Tripoli, ne fera pas cesser la guerre. Loin de là. Elle risque plutôt de l’envenimer. Il faut savoir que jusqu’ici le conflit libyen, qui oppose en apparence les forces loyales au gouvernement de Tripoli aux forces du maréchal Haftar, n’aurait jamais duré autant s’il n’était pas alimenté par l’intervention de plusieurs puissances régionales. D’un côté, Tripoli est soutenu par la Turquie et le Qatar. De l’autre l’armée de Haftar et le parlement de Tobrouk qui lui sert de couverture politique sont soutenus par l’Egypte, les Emirats et l’Arabie saoudite. Si la France soutient discrètement les forces de Haftar, la Russie intervient indirectement via des mercenaires engagés par une firme privée soupçonnée d’être proche de l’entourage de Poutine. 

Etant donné la configuration des forces régionales engagées dans le conflit, il est exclu que l’intervention militaire directe de la Turquie ou de tout autre protagoniste puisse mettre fin au conflit. C’est le contraire qui pourrait se produire puisqu’une intervention turque risque d’être suivie d’une intervention directe de l’Egypte appuyée par les Emirats et l’Arabie saoudite. Pour justifier son éventuelle intervention en Libye, la Turquie a argué du fait qu’elle a été appelée par le gouvernement légitime de Tripoli, reconnu comme tel par la communauté internationale même s’il contrôle désormais à peine 20% du territoire national. L’argument n’est pas dénué de sens mais sur le terrain il n’empêchera pas ses adversaires régionaux d’intervenir à leur tour avec des arguments, peut-être moins juridiques, mais tout aussi convaincants sur le plan diplomatique. En effet, les alliés du maréchal Haftar prétendent (et ils ont en partie raison) que le gouvernement de Tripoli est sous la coupe de milices djihadistes qui constituent une menace pour la sécurité régionale. C’est ce qui explique la complaisance avec laquelle les grandes puissances se conduisent avec le maréchal Haftar.

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Le jeu des grandes puissances

Les puissances comme la France et l’Italie qui soutiennent chacune un protagoniste (la France soutient Haftar alors que l’Italie soutient le gouvernement de Tripoli) agitent régulièrement l’argument relatif aux risques engendrés par le conflit en matière d’immigration et d’insécurité régionale. Si ces risques sont bien réels, l’interventionnisme de la France et de l’Italie s’explique aussi par les perspectives financières de la reconstruction de la Libye (un marché estimé à 300 milliards de dollars) et la volonté de se positionner sur un marché énergétique des plus prometteurs. En apparence, les Etats-Unis semblent plus désengagés que leurs alliés européens sur le théâtre libyen, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne seraient pas appelés à jouer un rôle décisif le moment venu. Pour le moment, les Américains laissent faire leurs alliés régionaux et c’est peut-être ce qui explique, du moins partiellement, l’immobilisme diplomatique qui a affecté ce dossier jusqu’ici. 

En effet, même si au Conseil de sécurité, les grandes puissances vont réitérer les déclarations habituelles sur la nécessité de privilégier une issue diplomatique à la crise libyenne, il est peu probable qu’elles aillent plus loin tant leurs intérêts se trouvent imbriqués avec ceux de leurs alliés régionaux qui se font la guerre par procuration sur le théâtre d’opérations libyen. Tout au plus, ce que les grandes puissances peuvent faire c’est décourager leurs alliés régionaux respectifs d’entrer dans un conflit direct qui risque d’envenimer la situation et créer des conditions plus favorables au déploiement des groupes terroristes qui constituent une menace pour la sécurité régionale. A moins que toutes ces conséquences apparemment redoutées ne soient recherchées en fin de compte dans le cadre d’un nouvel agenda obéissant à de nouvelles configurations géostratégiques dans lesquelles l’Afrique du nord est appelée à devenir un nouveau théâtre d’opérations pour des raisons inavouées.  

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Même si, à l’instar de la communauté internationale, les Etats-Unis reconnaissent le gouvernement de Tripoli, cela n’a pas empêché l’Administration Trump de soutenir implicitement l’assaut des forces du maréchal Haftar contre la capitale libyenne en avril dernier. Ce n’est qu’après s’être rendu compte que ce dernier était incapable de prendre la capitale dans un délai rapide que Washington a fait marche arrière et a semblé revenir à une position diplomatique plus équilibrée et plus proche de la position défendue par l’émissaire des Nations unies. Washington risque aujourd’hui de jouer la même partition. Les Américains ne semblent pas enthousiastes à l’idée d’une intervention turque en Libye et ils l’ont fait savoir mais de l’autre, ils se méfient de l’interventionnisme croissant des Russes dans la région. Les Américains ont accepté de sortir de Syrie face aux pressions des Russes non sans avoir laissé derrière eux les Turcs qui ont pour mission de « contenir » la Russie et ses alliés conjoncturels iraniens.  En Libye, la situation se présente différemment. L’intervention des mercenaires russes et ukrainiens aux côtés du maréchal Haftar, même si elle n’engage pas officiellement Moscou, risque d’être décisive dans l’éventualité d’un assaut contre la capitale libyenne. La Russie pourrait en profiter pour renforcer sa présence dans ce pays. Les Américains pourront-ils s’accommoder facilement de cette nouvelle donne tant que la Russie sera obligée de compter avec des puissances régionales comme les Emirats et l’Arabie saoudite dont la sécurité nationale dépend essentiellement du parapluie américain ?

Si le conflit libyen en cours apparaît de plus en plus comme une guerre par procuration entre plusieurs protagonistes régionaux appuyés discrètement par des puissances internationales, il ne faut pas négliger pour autant les contradictions internes qui ont pour toile de fond la lutte pour le contrôle du pouvoir et de la rente pétrolière, une lutte aiguisée par de nouveaux clivages idéologiques qui se nourrissent à leur tour de vieilles rancunes régionales et tribales. C’est pourquoi l’annonce de l’intervention turque, même si elle semble jusqu’ici avoir excité le camp du maréchal Haftar qui a appelé à la « mobilisation générale contre l’envahisseur étranger », pourrait avoir un effet contraire à celui qui est redouté par les observateurs. En effet, la perspective d’une aggravation du conflit pourrait tout aussi bien inspirer aux protagonistes libyens et notamment aux partisans du maréchal Haftar de bien meilleurs sentiments et les pousser à la table des négociations. En tout cas, c’est ce que semble espérer l’envoyé spécial des Nations unies pour la Libye, Ghassan Salamé. 

Les conséquences sur les pays voisins 

Face aux risques encourus d’une aggravation du conflit en cas d’intervention turque, les pays voisins qui redoutent les conséquences d’une telle aggravation sur leur propre sécurité nationale, la Tunisie et l’Algérie ont réagi en réitérant leur rejet de l’ingérence étrangère en Libye et en appelant les protagonistes libyens à rechercher une solution politique consensuelle à leurs différends. Ces appels, comme ceux qui les ont précédés depuis plusieurs années, risquent de ne pas être entendus. Même si l’Algérie dispose de plus de moyens que son voisin tunisien, sa marge de manœuvre est très étroite tant que les principaux protagonistes libyens continuent de faire appel au soutien de puissances régionales qui défendent leurs intérêts en Libye. A moins que paradoxalement les risques d’aggravation du conflit n’aient des résultats contraires.

Si le conflit libyen en cours apparaît de plus en plus comme une guerre par procuration entre plusieurs protagonistes régionaux appuyés discrètement par des puissances internationales, il ne faut pas négliger pour autant les contradictions internes qui ont pour toile de fond la lutte pour le contrôle du pouvoir et de la rente pétrolière, une lutte aiguisée par de nouveaux clivages idéologiques qui se nourrissent à leur tour de vieilles rancunes régionales et tribales. C’est pourquoi l’annonce de l’intervention turque, même si elle semble jusqu’ici avoir excité le camp du maréchal Haftar qui a appelé à la « mobilisation générale contre l’envahisseur étranger », pourrait tout aussi bien avoir un effet contraire à celui qui est redouté par les observateurs. En effet, la perspective d’une aggravation du conflit pourrait inspirer aux protagonistes libyens et notamment aux partisans du maréchal Haftar de bien meilleurs sentiments et les pousser à la table des négociations. En tout cas, c’est ce que semble espérer l’envoyé spécial des Nations unies pour la Libye, Ghassan Salamé et avec lui les gouvernements tunisien et algérien. 

En attendant, la Tunisie et l’Algérie n’ont pas d’autre choix que de renforcer la surveillance et la protection de leurs frontières avec la Libye voisine ainsi que leur coopération sécuritaire et militaire pour empêcher l’infiltration des groupes terroristes si le conflit actuel venait à se transformer en guerre régionale ouverte sur le territoire libyen avec le risque d’un exode vers les pays voisins qui pourrait toucher entre un et trois millions de personnes. Les gouvernements tunisien et algérien devraient également faire face à un phénomène nouveau qui risque de constituer un véritable défi politique et médiatique, à savoir la division de l’opinion publique dans ces deux pays sur la politique à suivre. Une partie de l’opinion publique soutient ouvertement l’intervention turque aux côtés du gouvernement de Tripoli, une autre partie ne cache pas son hostilité à l’interventionnisme turc dans la région, accusé de cacher une volonté de domination régionale digne d’un passé ottoman révolu. 

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La division au sein de l’opinion publique dénote des clivages idéologiques habituels (les frères musulmans soutiennent la Turquie, les nationalistes et les démocrates s’opposent à la Turquie même s’ils ne soutiennent pas tous ouvertement le camp de Haftar) mais elle pose également le problème de la recherche d’un consensus rationnel autour de la politique étrangère quand les intérêts stratégiques du pays et sa sécurité nationale sont en jeu. Un consensus d’autant plus difficile à atteindre qu’aussi bien les pouvoirs en place qu’une société civile dépolitisée et sujette à toutes les manipulations médiatiques doivent faire face ensemble aux impératifs majeurs de la nécessaire réconciliation de la souveraineté nationale et de la souveraineté populaire.

 

 

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