Vincent-Mansour Monteil (1913-2005) : le dernier des grands orientalistes français

En 1938, un jeune diplômé de Saint-Cyr rend visite à Louis Massignon avant son départ au Maroc où il vena

lundi 14 mars 2005

En 1938, un jeune diplômé de Saint-Cyr rend visite à Louis Massignon avant son départ au Maroc où il venait d’être affecté dans une unité de méharistes. Après avoir donné au jeune officier des conseils sur la conduite à adopter dans les rapports avec les musulmans, le grand arabisant lui déclare en arabe : « Watani ar Rouhi al Alam al Arabi... » : « Ma Patrie spirituelle, c’est le Monde Arabe... ».

Cette profession de foi du spécialiste de Hallaj marquera la carrière militaire et la recherche islamologique du jeune visiteur, Vincent Monteil.

Celui qui à Saint-Cyr lisait et annotait le Coran en arabe, et qui étudiait parallèlement à l’Ecole des Langues Orientales Vivantes était également inspiré par l’exemple de son oncle le colonel Monteil connu comme explorateur du Tibesti. Il s’est mis à apprendre les dialectes de toutes les régions où il était amené à séjourner, ainsi que les us et coutumes de leurs habitants. Les tribus du Sud du Maroc faisaient l’objet de ses enquêtes qu’il menait à la manière des premiers officiers des Bureaux Arabes qui furent créés en Algérie en 1844 par le général Eugène Daumas, le représentant de Desmichels auprès de l’émir Abdelkader. Le livre de cet officier arabisant, « la Vie Arabe et la Société Musulmane », était un modèle pour Monteil. Je me souviens de sa réponse quand je lui ai annoncé sa réédition en Suisse par l’éditeur Slatkine : « Achètes-le moi, quel que soit son prix ». Puis il s’est mis à me commenter les proverbes dont il se souvenait recueillis par Daumas chez les cheikhs de l’Ouest algérien, et qu’il avait appris par cœur.

Monteil réagit violemment contre la défaite de l’armée française en juin 1940. Ce qui lui vaut un séjour à la prison de Clermont-Ferrand en même temps que Pierre Mendès-France. A sa sortie de prison, il a fait bénéficier de ses connaissances linguistiques et ethnographiques le BCRA, le service de renseignements de la France Libre que dirigeait Jacques Soustelle.

En 1948, il fait partie du contingent français de l’ONU dépêché en Palestine, où il voit les ministres israéliens se réunir dans les cafés, faute de locaux affectés aux ministères...

Il participe à la guerre d’Indochine, avec le grade de commandant à la tête d’un bataillon comprenant un grand nombre de soldats musulmans pour lesquels il a gardé toute sa vie une grande sympathie. Il aimait imiter la prononciation des mots français par les Tirailleurs Algériens ou les Tabors Marocains peu instruits, comme « rdinance » pour officier d’ordonnance.

En février 1955, il est nommé chef du cabinet militaire du nouveau Gouverneur Général de l’Algérie, J. Soustelle. Avant de rejoindre son poste à Alger, il s’est rendu à Tunis pour y rencontrer Mustapha Benboulaïd, le chef de l’Armée de Libération Nationale algérienne dans les Aurès, qui venait d’être arrêté aux confins tuniso-lybiens. De cet entretien, il gardera la conviction que le conflit algérien ne pouvait avoir qu’une solution politique, ce qui fera de Monteil la bête noire des officiers d’Action Psychologique revenus d’Indochine après avoir lu Mao-Tsé-Toung et élaboré leurs doctrines sur la « guerre subversive ». Il a pu imposé ses vues « dialoguistes » à Soustelle : libération des suspects, parmi lesquels des chefs Centralistes comme Benyoussef Benkhedda, rencontre avec les responsables des Oulamas comme Tewfiq al Madani, Kheireddine et al Oqbi, application de l’article 56 du statut de 1947 sur l’indépendance du Culte musulman... Mais Soustelle abandonne cette politique d’ouverture après les événements du 20 août 1955 dans le Nord-Constantinois consacrant ainsi le triomphe des militaristes. Monteil démissionne malgré les implorations du Gouverneur. Il écrit une série d’articles dans Esprit, sous le pseudonyme de François Sarrazin. En n’excluant pas l’indépendance de l’Algérie dès cette période, il se démarque de son maître L. Massignon, qui se contentait de protester par le jeûne, la prière et de vigoureux communiqués contre la répression.

Après l’arrivée de Jacques Berque au Collège de France, en décembre 1956, Monteil organisait avec lui un dîner par mois pour faire le point des crises coloniales avec leur maître commun L. Massignon, appelé par eux le « Cheikh admirable ». Monteil venait de publier son livre « les Musulmans Soviétiques » (Seuil ; 1956) qui lui valut une lettre du général De Gaulle estimant que « tout semble bien se tenir dans l’univers de l’Islam, mais le problème des problèmes, c’est l’avenir de l’Islam ». Le général lui écrira à nouveau après la sortie de son livre sur les « Officiers » (Seuil ; 1957), pour approuver ses critiques du conformisme d’une grande partie des cadres de l’armée française. Cela lui valut 60 jours d’arrêt de rigueur après lesquels il quittera l’armée pour remplacer Berque à la tête du Centre d’Etude et de Perfectionnement de l’Arabe Moderne ouvert par le Quai d’Orsay à Bikfaya, au Liban. Il prépare une thèse sur l’Arabe moderne qu’il soutient à la Sorbonne en 1960.

En 1962, on le retrouve à nouveau en Algérie, dans le cabinet de Christian Fouchet qui dirigea l’Exécutif Provisoire au Rocher-Noir entre mars et juillet 1962.

Au milieu des années 60 il relate son itinéraire intellectuel, militaire et politique dans « Soldat de Fortune », où il fait sienne la formule utilisée par le général De Gaulle à Constantine en décembre 1943 : « la France est l’Évangile de la fraternité des races et de l’égalité des chances ». Ce témoignage érudit et écrit de façon très vivante eut droit à un compte-rendu élogieux d’André Fontaine dans le Monde que le futur directeur du journal du soir conclut en ces termes : « Monteil est difficile à vivre. Mais le monde serait invivable sans des gens comme lui ». Car cet érudit polyglotte s’engageait dans tous les combats pour la Justice et se référait à la phrase de Pascal : « c’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité ».

Après avoir été attaché militaire en Indonésie (il avait eu le même poste en 1950 en Iran), il est nommé à la tête de l’Institut Français d’Afrique Noire de Dakar, où il publie son livre le plus connu, « l’Islam Noir ».

Au retour d’Afrique, il enseigne l’islamologie à l’Université Paris 7, où il sera remplacé par Nadjemeddine Bammate.

En 1976, Monteil annonce dans un article de France-Pays Arabes sa conversion à l’Islam, en adoptant les prénoms arabes Mansour et Chaféi, par attachement au rite chaféite dont il avait bien connu les théologiens en Indonésie.

En 1978, il publie « le Terrorisme de l’État d’Israël » qui lui vaudra beaucoup d’inimitié, ainsi qu’à son éditeur Guy Authier, juif laïque et critique avec l’État hébreu. « On peut avoir des tas d’amis juifs (c’est mon cas), condamner sans réserve Auschwitz et Tréblinka, mais trouver que cela n’a rien à voir avec l’État d’Israël », expliquait Monteil. 

Ce Corrézien né en 1913 avait adopté pendant toute sa vie d’adulte une attitude comparable à celle des officiers des Bureaux Arabes (auxquels il a consacré une étude publiée dans Esprit en décembre 1961) qui, selon J. Berque, était faite d’un « étrange mélange de patriotisme français et d’adhésion totale à la Cité arabe ».

Monteil était un parfait continuateur de cette prestigieuse tradition initiée par Daumas. Il est le dernier des grands orientalistes français qui envisageaient l’étude de l’Islam comme un « fait sociologique-et historique- total ».

Il mérite que soit récité à son intention la prière de la fin des Tarawih qui, après avoir invoqué les « bénédictions de la Thora, de l’Évangile et du Coran », demande à Dieu d’être « miséricordieux avec ceux qui nous ont instruits ». Car Monteil a instruit des générations de musulmans et de non musulmans. Et son œuvre considérable peut encore aider à mieux connaître l’lslam les jeunes musulmans de France, dont l’importante demande de connaissance de cette religion coïncide hélas avec le déclin de l’islamologie traditionnelle.

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