« Un racisme métaphorique »

Entretien avec Pierre Tévanian autour de son livre « la République du mépris ». paru aux éditions La D

jeudi 4 octobre 2007

« Un racisme métaphorique »

Ghofrane, Sohane, Shéhérazade… pour la plupart d’entre nous ces prénoms évoquent tous de terribles faits-divers très largement médiatisés. Chacun de ces drames a pour victime une femme jeune d’origine maghrébine et de culture musulmane agressée ou assassinée par un homme. Est-ce à dire que cette « communauté » a le monopole des crimes sexistes ? A moins qu’il ne s’agisse d’une focalisation volontaire, d’un choix délibéré qui répondrait à des motifs inavouables ?

La laïcité a été le sujet du débat des sages réunis au sein de la Commission Stasi, du nom de son président. Pourtant, sur les 26 propositions émises par la commission, la seule proposition retenue concernait la prohibition des signes religieux ostensibles à l’école, socialement perçue comme la « loi sur le foulard ». Quelles leçons faut-il en tirer ?

L’un des derniers grands débats ayant saturé l’espace médiatique concerne la polémique sur la liberté d’expression à laquelle l’affaire Redeker a donné une résonance particulière. Que peut-on retenir de ce débat ? Tous ces sujets semblent fort éloignés l’un de l’autre…à moins que, dans la manière dont ils sont médiatisés, ils n’exhalent cet « arôme idéologique immédiat » (selon l’expression de Jocelyne Cesari) qui tendrait alors à occulter la complexité des réels.

Ce sont les questions que se pose Pierre Tévanian dans un ouvrage en forme de bilan intitulé « la République du mépris ».

Pourquoi ce livre ?

Je l’ai conçu un peu comme un bilan. Sur mon site (lmsi.net) on écrit de manière plutôt réactive, j’avais déjà écrit divers textes « à chaud » par rapport à l’actualité, mais j’ai voulu, au terme du quinquennat 2002-2007, dresser le bilan de ce que j’appelle « le racisme républicain », à travers les détours qu’il a pris, et déguisements dont il s’est paré : « la sécurité » et « le combat féministe » en 2002-2003 (notamment autour des « Ni putes ni soumises »), « la laïcité » en 2003-2004 (notamment autour de la loi sur le voile), « la mémoire » en 2005 (notamment autour des controverses sur le « rôle positif de la colonisation » et sur « les indigènes de la république », et enfin « la liberté d’expression » en 2006-2007 (avec notamment « l’Affaire des caricatures du Prophète » et « l’Affaire Redeker »). J’analyse ces thématiques, ou plutôt l’usage politique qui en a été fait, comme des métaphores du racisme.

Mais quel est le fil directeur de ces différents thèmes ? Ils sont à priori très différents, et ils n’ont à première vue aucun rapport l’un avec l’autre, et encore moins de lien avec le racisme !

Le fil directeur qui traverse mon livre, c’est justement la conviction qu’il existe en France un racisme « respectable » (pour reprendre l’expression de Rachad Antonius) ou « vertueux » (selon l’expression de Nacira Guénif), qui déborde largement l’extrême droite ou même la droite.

Et justement, ce racisme vertueux est le point de convergence des différents « débats » que vous évoquez. Tous sont construits sur le même mode, suivant la même logique du « deux poids deux mesures », et ils convergent vers un même bouc émissaire, rendu responsable de tous les maux : grosso modo, le « jeune », de sexe masculin le plus souvent, qui vit dans les quartiers populaires et qui est issu de l’immigration post-coloniale, à fortiori quand il est de confession musulmane.

C’est lui qui menace la liberté d’expression, les acquis du féminisme ou de la laïcité ; c’est lui qui « tyrannise » la France et lui impose la « repentance » ! Je parle dans le livre d’un racisme « métaphorique », parce que dans la littéralité du discours, on prétend toujours parler de choses beaucoup plus générales, et évidemment ne pas verser dans la stigmatisation. Dans chacun de ces discours que je déconstruis (le discours pseudo-sécuritaire, pseudo-féministe, pseudo-laïque, pseudo-libertaire…), on prétend toujours parler d’autre chose que de race ou de groupes racisés : on prétend parler de la condition des femmes, de la laïcité, de « la question de la mémoire », de la « liberté d’expression »...

Ces thématiques jouent donc le rôle de métaphores : un mot qu’on emploie à la place d’un autre, pour désigner quelque chose d’autre – en l’occurrence : pour parler d’une seule et même autre chose : « la menace arabo-musulmane » ! J’ai donc écrit ce livre en tant qu’anti-raciste, mais aussi en tant que féministe, en tant que laïc, en tant que démocrate attaché à la liberté d’expression, en tant que je suis sensible aux analyses nietzschéennes sur les « excès de la mémoire »… parce que je refuse que ces idées, ces principes, qui sont les miens, soient instrumentalisés de la sorte.

J’ai souvent eu envie de dire, comme les manifestants américains au moment de la guerre en Irak : « Pas en mon nom ! ». Sans être directement visé par ce racisme respectable, je me sens le devoir de dénoncer ce que je considère comme un dévoiement du féminisme, de la laïcité, ou de la liberté d’expression…

Prenons la loi sur le port portant sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école. Ses défenseurs se placent sur le terrain de la défense de la laïcité, de plus la loi s’applique à l’ensemble des usagers de l’école et ne s’adresse pas spécifiquement à un groupe. Qu’est-ce qui vous permet de dire que les filles musulmanes sont la cible prioritaire ?

Je démontre dans mon livre qu’elle n’est pas du tout un prolongement ou un renforcement de la laïcité telle qu’elle fut fondée par Jules Ferry puis la loi de 1905 ; bien au contraire, cette loi opère une complète « révolution conservatrice ». Autrement dit, les discours dits laïques mobilisés contre le voile ne sont pas des discours laïques, pas plus que les discours dits féministes sur les filles soumises à « la loi de la cité » ne sont des discours féministes. Et de la même façon, les défenses pseudo-libertaires de Redeker ne sont pas des positions réellement libertaires.

Je suis personnellement un partisan farouche de la laïcité telle qu’elle a pu être conçue en France au début du siècle, car c’est un système qui permet à des groupes, des croyances religieuses ou politiques différentes, de cohabiter et s’épanouir de manière pacifique et égalitaire. Cette égalité suppose en effet que l’Etat et les institutions soient le plus possible neutres, c’est-à-dire qu’il n’y ait pas de parti-pris idéologique et/ou religieux officiel, qui instaurerait un privilège d’une « communauté » par rapport aux autres.

C’est l’Etat qui doit être séparé des Églises, de toutes les Églises. Les agents de l’Etat, les agents du service public, précisément pour être au service de l’ensemble du public, de tous les publics, sont tenus de manifester une certaine neutralité ; par exemple, ils ne doivent pas conditionner un service rendu à l’adhésion ou à la non-adhésion à une option religieuse.

Et cela vaut également au niveau du service public d’éducation : une école laïque doit permettre à tous les publics scolaires de bénéficier des mêmes chances et du même enseignement. Cette école a été conçue comme une école ouverte à tous les publics, et on a pour cette raison imposé une obligation de neutralité aux enseignants, aux contenus enseignés et aux locaux. Cette neutralité de l’institution et de ses serviteurs se justifie par le fait qu’on ne doit pas étouffer ou aliéner des enfants quand ils sont encore jeunes et influençables.

Mais ce que je rappelle aussi dans ce chapitre, c’est que cette obligation de neutralité a pour corollaire une liberté d’expression entière laissée à l’usager, c’est-à-dire l’élève, parce que en ce qui le concerne, il n’y a aucune nécessité de contenir son expression religieuse ou de contenir une quelconque expression. Les seules limites légitimes quant à l’expression des élèves sont celles qu’impose la relation pédagogique : on ne parle pas de tout et de n’importe quoi tout le temps, on lève la main, on attend son tour de parole, et on ne sort pas du sujet du cours...

Et idem pour les tenues vestimentaires : ne peut être interdit que ce qui s’oppose à un exercice scolaire : par exemple un foulard tombant,mais aussi bien des cheveux longs détachés, lorsqu’on manie des produits inflammables en physique-chimie ! Il y a donc une révolution quand, pour la première fois dans son histoire, l’Etat français décide d’imposer la neutralité non plus aux agents du service public mais à ses bénéficiaires !

Et cette révolution est conservatrice, parce que c’est un verrouillage de l’expression des élèves, qui est brutal, stérile, et même contraire à toute pédagogie. Tout le monde sait bien que c’est en parlant, en s’exprimant, en énonçant ses opinions, en les confrontant à celles des autres élèves et à la réponse de l’enseignant, qu’un élève peut se former, évoluer, se construire peu à peu sa propre pensée.

Un préjugé, pour être dépassé, doit être contredit, et pour être contredit, il faut bien qu’il ait commencé par être dit ! Kant le soulignait : la liberté de pensée a besoin de la liberté d’expression ; il faut pouvoir exprimer tout, même des âneries, il faut qu’il y ait publicité de l’activité de pensée, il faut que les pensées circulent, s’échangent, s’entraident, se confrontent ou se complètent, par la médiation de la parole.

L’autre problème de cette loi, c’est qu’en posant un interdit pour l’élève, on entérine (qu’on le veuille ou non) une logique d’exclusion : on accepte l’idée que les élèves qui ne se plieront pas au nouvel interdit vestimentaire seront exclues de l’école. En cela aussi c’est une révolution conservatrice : l’école républicaine, laïque, publique, gratuite et obligatoire, cette école qui n’a de sens que si c’est une école pour tous, ouvre désormais la possibilité d’exclure des élèves au seul motif qu’ils ne se plieraient pas à un interdit, lequel interdit n’a pourtant aucune nécessité pédagogique.

Mais en quoi cette « révolution conservatrice » et ces exclusions sont-elles discriminatoires ? La loi ne cible explicitement aucun groupe particulier.

Certes, mais elles les vise implicitement, dans la mesure où tous les discours périphériques qui ont provoqué le débat, généré la loi et accompagné sa mise en application, ont, eux, ciblé systématiquement « l’Islam », « le voile » et les filles voilées. Qu’on prenne la pétition de l’UFAL (Union des familles laïques) ou celle du magazine Elle, ou encore le discours de Jacques Chirac lorsqu’il demande au Parlement de légiférer, ou encore les débats parlementaires, tous ces discours sont construits sur la même schizophrénie : en titre, en préambule et en conclusion, on prend bien la peine, pour ne pas prêter le flanc à l’accusation de discrimination, de formuler une demande générale d’interdiction de « tous les signes ostensibles à l’école » ; mais tout le reste du temps, que ce soit dans les pétitions, le discours de Chirac ou les débats parlementaires, tout l’argumentaire ne parle que du voile !

Et dans l’application de la loi ensuite, on n’a ciblé que le voile : la meilleure preuve, c’est que dans presque tous les établissements où les couvre-chefs n’étaient pas interdit, on s’est empressé de rajouter une interdiction des couvre-chefs dans les règlements scolaires en plus de la loi, pour être sûr que les filles voilées ne puisent pas garder un bandana, qui n’entrait pas dans la définition légale du « signe religieux ostensible ».

Il y a aussi parmi ceux qui « assument » le fait que le foulard ait été ciblé, un autre argument qui est mis en avant pour réfuter l’accusation de discrimination : celui de l’intégrisme. Pourrait-on justifier qu’une situation exceptionnelle (celle d’un danger que pourrait courir l’institution) pourrait justifier une restriction des libertés ? En somme, il s’agit d’arguer du fait que le foulard « islamique » serait l’expression d’un engagement politique, le signe révélateur d’un intégrisme qui prendrait des proportions si inquiétantes qu’il ne saurait être toléré plus longtemps et justifierait une loi d’exception. Comment contrez-vous l’argument de l’intégrisme ?

L’argument de l’intégrisme, je le réfute de mille et une manières. Je ne peux pas tout développer, mais d’abord, je dirais que la réalité du port du foulard chez les collégiennes ou lycéennes touchées par cette loi ne se réduit pas à ce que l’on en dit. Ces élèves voilées, dans leur écrasante majorité, ne sont pas des fanatiques, elles n’ont pas l’intention d’instaurer la charia en France ni de forcer toutes les filles à porter le foulard.

Ce n’est pas vrai. Donc quelle que soit la gravité et l’étendue de la « menace intégriste » (et entre parenthèses, tous les travaux de recherche sociologiques montrent que les médias et les politiques grossissent démesurément la menace), de toutes façons ce n’est pas à elles de « porter le chapeau » de la « lutte contre l’intégrisme ».

Quand bien même il existerait, dans une situation précise, dans une école précise, un quartier précis, une menace, une pression exercée par la famille ou par un groupe qu’on pourrait qualifier d’intégriste, poussant des filles à porter le voile, la dernière chose à faire dans ce cas de figure, c’est de s’en prendre à ces filles, qui sont les victimes ! C’est une grave démission : on chasse ces filles du seul lieu où elle pouvaient être soustraites à cette tutelle et où au contraire, elles pouvaient côtoyer un public large, musulmans, des non-musulmans, des voilées, des non-voilées, et où elle pouvait suivre un enseignement laïque.

A combien évaluez-vous le nombre d’exclusions ou de déscolarisations ? A cet égard, le silence médiatique contraste avec l’ampleur de la campagne menée avant et pendant les travaux de la Commission Stasi.

Avec le collectif Une école pour tous, on avait essayé de faire un bilan, c’est difficile à faire. Ce qui est en soi est inquiétant et révélateur, c’est que les autorités officielles n’ont pas de chiffres, ne se sont pas posé la question, ne sont pas souciées du nombre et du devenir des élèves exclues de l’école à cause de cette loi.

On n’a pu avoir une idée que sur la première rentrée scolaire après l’application de la loi : officiellement, le ministère reconnaissait 48 exclusions par conseils de discipline et 60 démissions avant conseil de discipline, ce qui fait donc 110 déscolarisations officielles. Et déjà, sur ces 110 là, il n’y a eu aucun suivi : on nous promettait une évaluation de la loi et elle a bien eu lieu mais c’est un opuscule indigent d’Hanifa Cherifi, qui se contente de dire que tout va bien puisqu’il n’y a plus de foulards dans les écoles, puis que tout ne va pas si bien car les filles le remettent à la sortie de l’école !

Mais pas un mot sur les exclues et ce qu’elles sont devenues ! Et puis il y a le « chiffre noir », c’est-à-dire les « déscolarisations invisibles » : toutes ces filles qui étaient persuadées – et la suite leur a donné raison – qu’il n’y avait rien à faire, que même un bandana, un béret ou un bandeau, ne serait pas accepté, et qui ont avaient donc renoncé à s’inscrire et à faire leur rentrée. Elles ont donc quitté le système scolaire sans être comptabilisées.

On a pu évaluer ce chiffre noir à au moins, 200, mais probablement bien plus. Pour trouver ce chiffre, on est entré en contact avec diverses structures associatives – à Strasbourg, en Ile de France, à Saint Etienne – qui donnaient un soutien scolaire aux élèves voilées déscolarisées ; et dans toutes ces structures, on est toujours tombé sur un ratio de « deux tiers /un tiers » : parmi les filles qui fréquentaient ces structures, il y avait toujours grosso modo un tiers qui avait fait la rentrée 2004 et avait soit démissionné soit subi un conseil de discipline, et deux tiers qui n’avaient tout simplement pas fait la rentrée.

Nous avons donc pu estimer que pour 110 exclusions ou déscolarisations enregistrées, il y en avait au moins deux cent qui étaient demeurées invisibles. Pour les années suivantes, on ne sait plus rien. Parce que là encore, au niveau officiel, on n’a plus rien, personne ne s’en soucie.

A votre connaissance, les personnalités ou mouvements féministes qui se sont aussi fortement exprimés pour l’exclusion de ces jeunes filles -au motif qu’elles étaient des aliénées « volontaires »- ont-elles manifesté d’une quelconque façon leur volonté de les soutenir ?

Non, absolument pas. C’est une des choses que je souligne aussi : La dimension phobique que révèle cette absence totale d’empathie pour ces filles. On a disserté sur le foulard, le voile, l’Afghanistan, des tas de sujets, mais jamais on ne s’est soucié du fait qu’il s’agissait d’adolescentes issues des classes populaires, pour qui l’école est quelque chose de crucial. Pour une fille particulièrement, avoir des diplômes, c’est essentiel pour son émancipation – et cela toutes les féministes sont bien placées pour le savoir, puisqu’elles se sont battues dans ce sens ! Donc il y a quelque chose de paradoxal à voir des féministes, et plus largement la population en général, demeurer aussi indifférente face à ces exclusions.

Alors que dans notre société, l’avenir de nos enfants est ce qui nous prend le plus aux tripes, ce qui nous préoccupe le plus ! Alors pourquoi autant d’indifférence, pourquoi si peu de compassion pour ces filles exclues ? Ma réponse, c’est qu’on a oublié qu’on avait affaire à des êtres humains, et qu’on n’a tout simplement pas pensé à les inclure dans le groupe de « nos enfants », les enfants de ce pays. On ne les a même pas incluses dans le groupe des humains ; on les a réduites à leur voile, et dans ce voile on n’a voulu voir qu’un symbole étrange, étranger et menaçant.

Propos recueillis par Fatiha Kaoues

(À suivre…)


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