Un cheval de Troie en islam, le créationnisme

Faut-il rappeler qu’en islam, l’évolution et la contingence sont inscrites au coeur même de la révélat

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mardi 8 avril 2008

« ... l’histoire du cheval qu’Épéios, assisté d’Athéna, construisit, et traquenard qu’Ulysse conduisit à l’acropole surchargé de soldats qui allaient piller Troie. »
Homère, L’Odyssée

« Éveillés, ils dorment. »
Héraclite

 

De récents sondages confirment que près des deux tiers des Américains croient que le récit biblique est la description correcte de l’engendrement du monde (en six ou sept jours, il y a quatre mille ou six mille ans, c’est selon) et que toutes les espèces vivantes ont vu le jour « soudainement » et « complètement formées » : le créationnisme dit « évangélique » ou « scientifique » a bel et bien triomphé dans ce pays.

Après avoir miné la culture américaine, le créationnisme se propage désormais en Europe et ailleurs dans le monde. Introduite à l’école et à l’université, la narration biblique aspire au statut de science et s’oppose désormais de manière frontale à la théorie de l’évolution biologique. Ainsi le créationnisme « scientifique » cherche à coller au comput biblique en datant l’âge du monde à quelque 6000 ans. Il rejette le processus évolutif qui fait émerger la vie il y a 3,4 milliards d’années et compte l’hominisation non pas en milliers mais en millions d’années.

Le créationnisme « évangélique » ou « scientifique » n’est pas issu d’une génération spontanée : son évolution depuis un quart de siècle est étroitement corrélée au milieu favorable des présidences républicaines de Reagan et des Bush père et fils. De plus, les nouvelles narrations qu’il déploie se sont ajoutées aux assauts déconstructifs d’une certaine sociologie et philosophie des sciences. En effet, tout un courant intellectuel a voulu voir dans la science une « construction sociale » parmi d’autres où le « tout est bon » (anything goes) est de circonstance. C’est donc dans un contexte postmoderne désabusé, marqué par une persistante inculture scientifique, que s’affirme un fondamentalisme chrétien en phase avec la montée en puissance d’un néoconservatisme politique.

Plutôt que d’appréhender les résonances philosophiques anciennes et fécondes entre Science et Religion, des extrémistes et agités en tous genre ont polarisé le débat autour de deux discours fondamentalistes ; celui d’une part des créationnistes et des adeptes du « dessein intelligent » et celui d’autre part des matérialistes durs et autres athées militants qui rêvent de sciences encore plus « inhumaines » à l’ère marchande du tout-génétique. Entre ces deux pôles, une gamme riche de positions intellectuelles tend à réfuter à la fois l’interprétation littérale et univoque du texte biblique et celle du matérialisme dur héritier du positivisme et du scientisme du XIXe siècle. Or ces deux polarisations idéologiques ont été invalidées par près d’un siècle de révolutions et bouleversements conceptuels autour de nouveaux paradigmes scientifiques. L’incomplétude et le chaos mathématiques, l’incertitude physique, la complexité biologique ont définitivement montré le caractère illusoire des considérations néocréationnistes et hypermatérialistes sur la science.

En 2007, après l’ouverture du « Musée de la Création » de Cincinatti, le mouvement le plus spectaculaire fut la migration du créationnisme en milieu musulman sunnite. Encouragé par le succès du créationnisme évangélique, un auteur turc, Harun Yahya, publiait un Atlas de la Création, ouvrage volumineux, richement illustré, massivement distribué. S’étant fait connaître en envoyant son pavé créationniste auprès d’innombrables institutions scolaires et universitaires d’Europe et d’Amérique, Yahya serait sans nulle doute un personnage insignifiant s’il n’y avait pas ses moyens financiers considérables et sa détermination à faire bannir des cours de biologie des écoles des pays arabes et musulmans l’étude de l’évolution biologique et du darwinisme (qu’il pense être à l’origine du communisme et du nazisme). En niant l’évolution biologique, Yahya a repris tous les clichés et l’argumentaire des créationnistes américains qui « croient » que les êtres vivants « naquirent spontanément et complètement formés » à l’exception toutefois de l’âge de l’univers qu’il concède dater en milliards d’années.

Faut-il rappeler qu’en islam, l’évolution et la contingence sont inscrites au coeur même de la révélation coranique qui n’est d’ailleurs pas descendue de manière «  complètement formée » ? Ainsi selon la tradition islamique (Sunna), la parole divine révélée au prophète Mohamed n’est pas descendue d’un seul jet : les versets coraniques qui constituent le livre saint des musulmans ont été révélés par fragments tout au long d’une période historique qui a duré 23 années. Ces versets furent révélés à diverses occasions considérées comme les causes de la révélation (asbab al nouzoul), certains abrogeants et abrogés, au fur et à mesure qu’émerge et s’organise la première communauté islamique entre La Mecque et Médine. La raison coranique telle qu’elle s’est elle-même révélée à l’être adamique est donc éminemment évolutive et non linéaire.

Par ailleurs, même en partant d’une création divine du monde, une différence radicale persiste entre le créationnisme fixiste propre au protestantisme et la conception islamique où Dieu travaille continuellement à sa création. C’est pour cette raison que l’importation en islam du créationnisme évangélique et de sa vision fixiste constitue une aberration mentale et une involution dans l’histoire intellectuelle contemporaine. Tout d’abord, soulignons que l’évolution biologique ne crée pas d’impasse métaphysique particulière aux musulmans. S’il y a un problème d’opposition théologique entre création et évolution dans le christianisme c’est que « Dieu créa l’homme à son image » (Genèse 1, 26-27). Or cette divinisation de l’homme ainsi que l’incarnation divine dans l’être christique n’ont pas d’équivalent en islam. Le Créateur y reste incommensurable, inconnaissable, quand « Il n’engendre pas et n’est pas engendré » et que « Nul n’est égal à Lui. » (Coran : 112, 1-4).

En islam, Dieu paraît certes abstrait pour l’homme mais il reste « plus près de lui que sa veine jugulaire » (C. 50, 16) quand il est « le premier et le dernier, l’apparent et le caché » (C. 58, 3). L’omniprésence et l’omnipotence divines déterminent la création cosmique en un phénomène récurrent indéfini qui nourrit un flux constant de nouveauté en structures et créatures. La notion théologique de renouvellement de la création (tajdid al-khalq) est ici spécifique de la tradition islamique. C’est parce que « tout ce qui est sur terre est périssable » que le processus de création est en fait une re-création permanente (« Chaque jour, Il est à la tâche », C. 55, 29) . Création divine et évolution biologique ne s’excluent donc pas l’une l’autre.

Par ailleurs, on trouve chez divers penseurs islamiques médiévaux une vision naturaliste marquée par l’évolution. Ainsi le zoologiste Al Jahiz (776-868) dans son Livre des Animaux dresse une anthologie animalière où est évoquée une évolution articulée selon trois mécanismes principaux (la lutte pour l’existence, la transformation d’espèces vivantes, l’influence de l’environnement naturel) marquant l’unité de la nature et les rapports entre divers groupes d’êtres vivants. Cette même pensée naturaliste décrivant une évolution globale impliquant le minéral, le végétal et l’animal se retrouvera entre autres chez le philosophe et historien iranien Ibn Miskawayh (930-1030) et surtout au Xe siècle dans l’encyclopédie philosophique et religieuse des Frères de la Pureté (Rissalat al Ikhwan Al Safa). L’idée principale de cette pensée médiévale est que les groupes d’êtres parcourent dans l’engendrement de leurs formes définitives une évolution qui va du simple au complexe, passant par les quatre éléments (feu, terre, air, eau), les quatre natures (chaud, froid, sec, humide) et leurs combinaisons poursuivent encore la différenciation en règnes minéral, végétal et animal et précisent indéfiniment la spéciation du vivant.

On rappellera encore que, dans sa description naturaliste, l’historien maghrébin Ibn Khaldoun (1338-1405) recourt aux notions d’ordre, de structure, de plan, de « rapports entre les êtres et des permutations réciproques », de « progrès graduel de la Création » et de « continuum des êtres vivants » et écrit sereinement, quelque cinq siècles avant Darwin, que « le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada) » ou encore que « le premier niveau humain vient après le monde des singes ».

En islam, de manière générale, on n’aura pas connu – jusqu’ici du moins – de « procès du singe » et il n’y a pas, même chez les plus traditionalistes, d’opposition à la science. L’écueil théorique principal auquel sont confrontés les scientifiques est la proclamation que toute la science est contenue dans le Coran. Les théologiens ne soupçonnent pas qu’ils basculent ainsi dans une désacralisation inouïe en affirmant que la science passée et à venir (connaissance dont on sait depuis Karl Popper qu’elle est par définition réfutable) figure dans un Coran éternel. Plutôt que de voir ce qui dans l’épistémè coranique précise une manière de voir et connaître le monde encourageant la connaissance scientifique, ces théologiens cherchent à valider les découvertes scientifiques par versets interposés – et vice versa – et se complaisent dans la rumination intellectuelle du « miracle scientifique » du Coran (i’jaz ’ilmi).

Mais le second écueil théorique, beaucoup plus pernicieux, est cette importation américaine que représente le créationnisme véhiculé par une vulgarisation de caniveau et doté de leviers financiers conséquents. Ce credo fixiste s’avère en réalité un cheval de Troie en islam où l’on promeut une fausse science adossée à une religion de pacotille. L’islam, monothéisme qui a naguère favorisé l’essor des sciences, ne peut se permettre cet entrisme inter-religieux qui ressemble à une nouvelle affaire Galilée.

Ce texte est la synthèse de deux articles parus dans le quotidien Libération et le mensuel scientifique La Recherche.


La Complexité, vertiges et promesses. Dix-huit histoires de sciences, Le Pommier, 2006.

ADDENDA

 

Création et évolution selon Ibn Khaldoun,
historien maghrébin (1338-1405)


« Que l’on contemple l’univers de la Création ! Il part du règne minéral et monte progressivement, de manière admirable, au règne végétal, puis animal. Le dernier "plan" (ufuq) minéral est relié au premier plan végétal : herbes et plantes sans semence. Le dernier plan végétal - palmiers et vignes - est relié au premier plan animal, celui des limaces et des coquillages, qui n’ont d’autre sens que le toucher. Le mot "relation" (ittissâl) signifie que le dernier plan de chaque règne est prêt à devenir le premier du règne suivant.

Le règne animal (’âlam al hayawân) se développe alors, ses espèces augmentent et, dans le progrès graduel de la Création (tadarruj at-takwin), il se termine par l’homme - doué de pensée et de réflexion. Le plan humain est atteint à partir du monde des singes (qirada), où se rencontrent sagacité (kays) et perception (idrak), mais qui n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion (rawiya) et de la pensée. A ce point de vue, le premier niveau humain vient après le monde des singes : notre observation s’arrête là. »

Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle - Al-Muqaddima, traduit de l’arabe par Vincent Monteil, Sindbad-Actes Sud, 1997, pp. 146-147.



« De même encore, les singes, qui sont doués de sagacité (kays) et de perception, se trouvent, au voisinage de l’homme, le seul être vivant à être doté de pensée et de réflexion. Cette possibilité d’évolution (isti’dâd) réciproque, à chaque "niveau" (ufq) de la Création, constitue ce qu’on appelle le "continuum" (ittissal) des êtres vivants. »

Ibn Khaldoun, Discours sur l’histoire universelle - Al-Muqaddima, p. 685.

 

 

La théorie de la « descendance avec modifications » de Charles Darwin,
naturaliste anglais (1809-1882)

L’évolution biologique trouve son origine dans la théorie que Charles Darwin élabora pour avancer l’idée que les espèces vivantes se transformaient au cours d’un temps géologique à travers des variations dues au hasard et à la sélection naturelle.

Bien que le mot « évolution » ne figure même pas une fois dans la première édition de l’ouvrage majeur de Darwin, L’origine des espèces (mais le mot apparaît une quinzaine de fois dès la sixième édition tout au long de quelque six cent pages), sa thèse sur « la descendance avec modifications » (quand, avant lui, le naturaliste français Lamarck parlait de « transformisme » des espèces vivantes) connut une immense fortune. Mais à l’inverse de la théorie newtonienne de la gravitation ou de la théorie einsteinienne de la relativité, la théorie darwinienne de l’évolution ne formule aucune équation et moins encore de « lois » scientifiques. Elle constitue un cadre de pensée qui a permis à la biologie de se développer au cours du XXe siècle. Dans cette perspective, la découverte de l’ADN (acide désoxyribonucléique) constitua un élément important montrant l’unité et l’évolution diversifiée du vivant à partir d’un même texte génétique composé de quatre bases ou lettres reliées par paires (Adénine et Tthymine, Guanine et Cytosine). La « théorie de la descendance avec modifications » est l’ancêtre de l’actuelle « théorie synthétique » de l’évolution qui, tout au long du siècle passé, s’est précisée et renforcée du fait des innombrables observations principalement en paléontologie (étude des espèces vivantes animales et végétales à travers les restes fossiles et dans le temps géologique), en anthropologie (étude de l’espèce humaine et de ses cultures), en génétique (étude des gènes et de leur caractère héréditaire) et en embryologie (étude du développement de l’embryon animal et végétal).

De la même manière que des fondamentalistes protestants ont été tentés de transposer les textes bibliques en projet scientifique, des esprits scientistes ont cherché à transposer au-delà du domaine scientifique la théorie de l’évolution et son mécanisme de sélection naturelle. Le darwinisme social (dont l’origine remonte aux travaux d’Ernst Haeckel), l’eugénisme (théorie raciste fondée par Francis Galton, cousin de Darwin) et la sociobiologie (« discipline » fondée par le biologiste Edward O. Wilson) sont des dérives idéologiques qui font de l’animalité de l’homme un pré-requis moral et philosophique et le font évoluer en fonction de ses instincts programmés d’optimalité, de concurrence, de compétition dans le cadre d’une lutte généralisée aux domaines sociaux, économiques et politiques de « survie du plus apte » (expression formulée par Thomas Huxley). Cette extrapolation de l’évolution biologique, son exploitation idéologique sont condamnées par la grande majorité des spécialistes du vivant et sont comparables au pendant symétrique que le créationnisme « évangélique » ou « scientifique » représente.

 

Si l’évolution constitue le paradigme central de la biologie moderne, un certain nombre de scientifiques, et non des moindres (comme par exemple les biologistes Stuart Kauffmann et Brian Goodwin), contestent les mécanismes spécifiques de mutation et de sélection naturelle proposés par Darwin, et cherchent à renforcer la théorie de l’évolution par des mécanismes tels que l’émergence et l’auto-organisation. Autrement dit, l’évolution comme processus du devenir n’est pas en question, mais ce qui est remis en cause est que la sélection soit sa seule cause explicative. Darwin, ce « Newton de la biologie » qui se considérait comme un matérialiste mais aussi comme un « théiste », est depuis fort longtemps sujet à la critique, mais celle-ci s’inscrit dans la démarche scientifique classique, c’est-à-dire que des biologistes cherchent et trouveront peut-être des éléments tendant à réfuter certains aspects, faibles ou déficients, de la théorie de l’évolution. Mais aucun scientifique digne de ce nom ne pense pouvoir trouver dans l’énoncé biblique ou le texte coranique – ce n’est pas leur raison d’être – une explication scientifique (qui détaille les emboîtements des niveaux de réponses aux questions de type « comment  ? ») susceptible d’éclairer, de remplacer ou de corriger l’évolution biologique.

 

Réda Benkirane

 

 

Autres lectures sur l’évolution, la création et le créationnisme

 

Charles Darwin, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle ou La lutte pour l’existence dans la nature (1859), traduit de l’anglais par Edmond Barbier, Alfred Coste éditeur, 1921. Ouvrage librement disponible sur internet.

Henri Bergson, L’évolution créatrice (1907), PUF, 1956. Disponible sur internet.

Teilhard de Chardin, Le phénomène humain (1940), Seuil, 1956. Disponible sur internet.

Muhammad Iqbal, The Reconstruction of Islamic Thought (1930), Oxford University Press, 1934. Disponible sur internet.

Muhammad Hamidullah, The Emergence of Islam, Lectures on the Development of Islamic world-view, intellectual Tradition and Polity, Islamic Research Institute, Islamabad, 1993.

Jean Staune, Notre existence a-t-elle un sens ? Une enquête scientifique et philosophique, Presses de la Renaissance, 2007. Site internet.

Bruno Guiderdoni, « Cosmologie moderne et quête de sens : un dialogue sur la voie de la connaissance ? » in Jean Staune (sous la direction de) Science et quête de sens, Presses de la Renaissance, 2005, pp. 223-237.

Nidhal Guessoum, The Spirit of Averroes. Science and Islam today and tomorrow (à paraître), 2008.

Dominique Lecourt (sous la direction de), Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences, PUF, 1999. Articles de Jacques Arnould à l’entrée « Créationnisme » (pp. 260-264), de Patrick Tort sur le « Darwinisme » (pp. 275-284) et de Jean Gayon sur l’« Evolutionnisme » (pp. 387-396).

Dominique Lecourt, L’Amérique entre la Bible et Darwin, PUF, 1992, 2007.

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Auteur : Réda Benkirane

Réda Benkirane est sociologue et consultant international à Genève. Page personnelle sur internet: www.archipress.org/reda. Auteur du livre "Le Désarroi identitaire : Jeunesse, islamité et arabité contemporaines" aux éditions Cerf.

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