Tibhirine, une lumière étouffée ?

Nous publions aujourd’hui un texte d’Henry Quinson, traducteur de l’ouvrage de référence de John Kiser

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mercredi 21 juin 2006

Tibhirine, une lumière étouffée ?

Nous publions aujourd’hui un texte d’Henry Quinson [1], traducteur de l’ouvrage de référence de John Kiser sur l’histoire des moines de Tibhirine, suite à l’hommage que notre site leur a rendu récemment. Nous aurions voulu rester dans la seule lumière, mais il n’est hélas aucune lumière sans ombre en ce bas monde.

Nous nous attachons toujours à marquer un « respect têtu » à nos amis chrétiens et à ne leur manifester que la plus grande courtoisie et ne pensons pas y déroger en accueillant ce point de vue, malgré la controverse interne qu’il introduit. Cet article nous contraint en effet, à partir de l’exemple lumineux des moines de Tibhirine, à une réflexion exigeante sur le dialogue inter religieux et ne peut qu’enrichir un débat auquel chacun peut s’intégrer sur notre site quelle que soit sa religion et sa sensibilité à l’intérieur de sa religion. 

 Au printemps 1996, des militants du GIA (Groupe islamique armé) font irruption dans un monastère trappiste en Algérie, pays miné par la violence, et prennent sept moines en otages. Deux mois plus tard, les têtes des moines décapités sont découvertes dans des circonstances qui demeurent encore obscures aujourd’hui. Leurs corps ne seront jamais retrouvés.

 Le village de Tibhirine s’était développé autour du monastère parce qu’il était un lieu de paix et de fraternité entre musulmans et chrétiens. L’harmonie entre ces chrétiens et leurs voisins musulmans tranchait avec la peur et la méfiance qui régnaient partout dans le pays entre les Algériens eux-mêmes, engagés dans une lutte politique sans merci autour de la question de leur identité musulmane, sur fond de corruption, de manipulation électorale, d’inefficacité économique et d’injustice sociale.

 Dix ans après le drame, cette communauté monastique dérange toujours autant. Le 16 juin 2006, Oumma.com a noté, à juste titre, que l’anniversaire en Algérie avait été « bien discret ». Il est vrai que le témoignage des moines de Tibhirine semble plus que jamais menacer l’ordre établi, qu’il soit politique ou religieux. Le livre de John Kiser, Passion pour l’Algérie, les moines de Tibhirine (Nouvelle Cité, mars 2006), enfin traduit en français, offre un récit et une analyse particulièrement complets, qui éclairent utilement certains blocages très actuels. Rien d’étonnant que la troisième partie de cette enquête s’intitule : « Une lumière étouffée ? »

Controverses politico-juridiques

 L’ouvrage de John Kiser explore toutes les dimensions de « l’affaire Tibhirine ». L’une d’entre elles est le mystère toujours entier qui entoure les mobiles et les modalités de cet enlèvement et de son dénouement tragique. Une plainte contre X fut déposée le 9 décembre 2003 auprès du Tribunal de grande instance de Paris par Me Patrick Baudouin, avocat au Barreau de Paris, au nom de certains membres de la famille Lebreton et du Père Armand Veilleux.

 Les déclarations répétées de plusieurs déserteurs de la Sécurité militaire (SM) algérienne affirmant que les moines furent tués sur ordre du pouvoir algérien par l’intermédiaire d’agents infiltrés dans le GIA, continuent de semer le doute. Selon l’un d’entre eux, les militaires auraient ainsi voulu empêcher que les négociations sous l’égide de Sant’ Egidio n’aboutissent à remettre en cause le pouvoir de certains généraux. Abdelkader Tigha estime que la mise en scène de l’assassinat des moines par le GIA permit d’« amener la communauté chrétienne et internationale à condamner définitivement l’islamisme. »

 Cette version des faits fut toujours contestée par l’archevêque d’Alger, Mgr Teissier[2]. Cependant, le Président Bouteflika relança lui-même la polémique pendant sa campagne de réélection en déclarant sur LCI, le 26 mars 2004 : « Toute vérité n’est pas bonne à dire à chaud. [...] C’est flou pour l’instant. Lorsque j’aurai toutes les informations, je les dirai. » Les propos du chef de l’Etat algérien accréditent bien l’idée d’une responsabilité de l’armée, thèse défendue par le Père Armand Veilleux dans le journal Le Monde du 24 janvier 2003[3]. A l’occasion du 10e anniversaire de l’enlèvement des moines, Me Patrick Baudouin a demandé l’autopsie des têtes, mais en vain.

La non-violence et les éradicateurs

 Selon John Kiser, les moines de Tibhirine gênaient les éradicateurs des deux camps, généraux d’un côté et islamistes du GIA de l’autre. « Pourquoi avaient-ils été enlevés ? Selon une analyse largement répandue, les moines constituaient une menace. Mais une menace pour qui ? Djamel Zitouni les avait accusé, dans son communiqué n° 43, de faire du prosélytisme en vivant proches des gens et en gagnant leur sympathie. Mais n’étaient-ils pas aussi un danger pour les éléments, à l’intérieur de l’appareil de sécurité algérien, qui, comme certains Français à une époque précédente, pensaient que les moines étaient trop bienveillants envers les terroristes ? Peut-être étaient-ils simplement une cause d’embarras pour la mentalité des éradicateurs. Les moines vivaient en paix, sans arme et sans milice, avec pour seule protection l’amitié offerte à tous - une amitié qui s’était progressivement transformée en rempart contre la violence pour ceux qui habitaient à l’ombre de leur présence. »

 Ici, la question qui fâche, c’est la non-violence. Le choix des moines de Tibhirine de servir le « Dieu désarmé » plutôt que le « Dieu des armées » était et demeure une provocation pour tous ceux qui croient au pouvoir des armes. Les méthodes de la Sécurité militaire algérienne sont en cause tout autant que celles des terroristes se réclamant de l’islam. Au passage, John Kiser montre bien que l’OAS mais aussi la République française portent une grave responsabilité dans la légitimation de la torture et du terrorisme. A l’inverse, le village de Tibhirine est né du climat de justice et de paix qui émanait du monastère, et les Algériens respectèrent les frères trappistes pendant et après la guerre d’indépendance. Il apparaît même que l’assassinat des moines précipita la chute de l’émir suprême du GIA, Djamel Zitouni, et accéléra les divisions et la décomposition des groupes islamistes armés. Quand saurons-nous toute la vérité sur les commanditaires du crime et leurs alliés ? La mort des moines est-elle une bavure de la SM que l’on a ensuite déguisé en assassinat ? Certains ont-ils intérêt au silence ou préfère-t-on ne plus parler de la fécondité d’une fraternité aux antipodes de la loi du plus fort ?

Des choix monastiques qui dérangent

 Même dans l’Ordre cistercien de la stricte observance, auquel appartenait la communauté de Tibhirine, on sent parfois une certaine réticence à évoquer tel ou tel aspect de la vie à Notre-Dame de l’Atlas. Le discours de Christian de Chergé devant tous les abbés de l’Ordre réunis à Poyo, en Espagne en 1993, ne fut jamais publié par la revue Collectanea Cisterciensia. John Kiser est le premier à y consacrer un chapitre, en cherchant à comprendre les sources du malaise.

 En fait, le choix de vivre dans un pays pauvre et non chrétien appelait nécessairement à revenir à l’essentiel de la vie monastique, au-delà d’un folklore suranné ou d’une spiritualité désincarnée. Plus encore, le choix d’un réel partage de vie avec les voisins de Tibhirine obligea à redéfinir les formes de la vie monastique. L’identité cistercienne en fut relativisée. Un frère de Christian de Chergé, interrogé par John Kiser, en vient même à reconnaître : « Il n’y a pas l’ombre d’un doute que son choix d’un Ordre monastique a été totalement déterminé par son désir de retourner en Algérie. Si les trappistes n’avaient pas eu de monastère là-bas, il aurait rejoint une autre famille religieuse. » D’ailleurs, Christian de Chergé confia son testament à un membre de sa famille et non à un abbé de l’Ordre cistercien.

 Au total, deux traits particuliers s’affirmèrent progressivement : l’importance du lien avec l’Eglise locale et la dimension interculturelle du monachisme. La première question était de plus en plus évidente à mesure que l’Eglise d’Algérie subissait la violence en solidarité avec le peuple algérien. Les relations avec l’extérieur étaient plus limitées et, à l’inverse, les liens entre baptisés confrontés ensemble au témoignage suprême du sang s’approfondissaient. « L’exemption »[4] héritée du Moyen Age semblait très artificielle et renvoyait à un contexte ecclésial totalement différent.

 A l’inverse, l’importance accordée à l’hospitalité et à l’entraide dans un milieu non chrétien obligea de plus en plus la communauté de Tibhirine à s’inscrire dans la tradition monastique interculturelle de ce même Moyen Age : de saint Martin à saint Patrick, en passant par saint Colomban et saint Boniface, nombreux furent les moines qui créèrent par leur rayonnement de nouveaux villages en Europe, marqués par les valeurs évangéliques. S’agissait-il d’une déviation condamnable par rapport aux Pères du Désert et à la Règle de saint Benoît ? Ce retour à un célibat et à une vie communautaire qui va vers l’étranger pour annoncer la Bonne nouvelle par le témoignage de vie semblait autant évangélique que d’actualité dans un univers en pleine mondialisation. L’idée de vivre en moines parmi une population pauvre et étrangère à l’Eglise n’était qu’un retour aux sources et à la tradition, vécue désormais dans le cadre d’une théologie conciliaire qui demande à tous les baptisés de s’ouvrir au monde, sans prosélytisme, par le dialogue, l’entraide et le partage.

 « Il n’est plus possible d’installer quelque part un monastère tout construit d’avance, concluait le prieur de Tibhirine à Poyo, car, plus que toute autre, la vie contemplative se découvre dépendante des conditions ‘humaines’ de vie d’un pays, de sa culture, de son histoire, de ses habitudes, de sa tradition religieuse. »

Une approche interreligieuse discutée

 Partisan d’une inculturation de la vie monastique, perçue comme dérangeante par les grands monastères européens vieillissants, Christian de Chergé choqua également ses pairs en ouvrant des perspectives interreligieuses jugées excessivement téméraires. John Kiser note ainsi les réactions mitigées des abbés à sa formule selon laquelle Jésus est le seul « vrai musulman » parce qu’il a parfaitement accompli la volonté du Père.

 En fait, tous les frères de Tibhirine privilégiaient une approche spirituelle et concrète de la fraternité religieuse, loin des discussions théologiques réservées à quelques experts. Frère Luc soignait sans distinction tous ceux qui se présentaient au dispensaire. Frère Christophe vivait au rythme des saisons une communion dans le travail manuel avec les associés (musulmans) du monastère. Tous se relayaient à la porterie pour écouter, encourager ou donner un coup de main pour des démarches administratives. « Un verre d’eau offert ou reçu, un morceau de pain partagé, un coup de main donné, parlent plus juste qu’un manuel de théologie sur ce qu’il est possible d’être ensemble », notait Christian de Chergé.

 A l’heure du « choc des civilisations », où chacun compte ses troupes pour s’assurer un pouvoir d’influence, les moines de Tibhirine dérangent encore par l’humilité et la gratuité de leur démarche. John Kiser note l’humour de Frère Christophe et le changement total de paradigme religieux qu’il propose, dans un passage très révélateur : « Pour l’aider à préparer un prochain synode africain, Mgr Teissier demanda à Christophe [...] de ‘réagir’ à son projet de communication sur le thème : ‘Une mission pour l’Eglise : promouvoir des relations évangéliques avec les musulmans.’ Christophe n’aimait pas le verbe ‘promouvoir’. Il résuma ainsi sa réaction dans son journal : ‘Promoteur, moi ? De valeurs, de produits, d’idées, de système, de morale ? C’est une entreprise vouée à l’échec : la concurrence sur le marché des religions est ici trop déloyale.’ Christophe réfléchissait. ‘Dieu a réellement parlé en Jésus et [...] ce message doit être entendu par tous. Mais ‘réellement’ ne veut pas dire nécessairement ‘seulement’. Les chrétiens peuvent donc être attachés totalement au Christ Jésus et en même temps pleinement ouverts au message possible de Dieu dans les autres religions. Ou ne le peuvent-ils pas ? »

 John Kiser conclut : « Les musulmans étaient-ils capables d’aller aussi loin dans l’ouverture que Christophe appelait de ses voeux pour ses propres coreligionnaires ? La question divisait les musulmans autant que les chrétiens. » Les moines de Tibhirine n’ont pas fini de déranger tous les conformismes et tous les rapports de force. Leur lumière sera difficile à étouffer.



[1] Henry Quinson est le traducteur du livre de John Kiser, Passion pour l’Algérie, les moines de Tibhirine, Nouvelle Cité, mars 2006. Cf. http://perso.wanadoo.fr//frat.st.paul/Tibhirine.htm.

[2] Canal Algérie, 27 décembre 2002.

[4] L’exemption de juridiction épiscopale permit à l’Ordre de Cîteaux d’échapper, dès sa naissance au XIIe siècle, à l’autorité des évêques, jugés décadents. Aujourd’hui encore, les abbés et leurs communautés ne dépendent pas des autorités ecclésiastiques du diocèse mais de l’abbé général, élu par le chapitre général des abbés, et des abbés de leur maison-mère (appelés « Pères immédiats »).

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Auteur : Henry Quinson

Membre fondateur de la Fraternité Saint Paul. Traducteur du livre de John Kiser, Passion pour l'Algérie, les moines de Tibhirine, Nouvelle Cité, mars 2006.

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