Réflexions sur la Paix

Alors quel avenir pour la paix ? « Telle est la question », disait Hamlet. En 1795, le père de la phil

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lundi 5 septembre 2005

Alors quel avenir pour la paix ?  « Telle est la question », disait Hamlet. En 1795, le père de la philosophie moderne, Emmanuel Kant tenta de répondre à la question en un opuscule qui passa inaperçu : Zum Ewigen Frieden (Vers une Paix Perpétuelle). Il intégra la paix dans son système de morale générale, et en fit, comme en morale, Un Impératif Catégorique de la Conscience, c’est-à-dire un donné brut et première de la psyché humaine qui, à défaut d’un raisonnement apodictique probant, n’a finalement d’autre fondement que la conscience.

Le hic est que cela suppose une conscience une, pure et juste, comme donné premier incontournable, et impératif également pour tous. Or ce n’est pas le cas. La conscience est. Elle existe, bien sûr ! Chacun en est pourvu et en est conscient dans la sincérité de son for intérieur. Mais elle n’est ni uniforme ni d’une même exigence chez tous ceux qui en sont pourvus. Elle peut friser le zéro, comme elle peut être très élastique, ou d’une exigence absolue. Elle est comme la Vérité. Tout homme en a l’intuition première et indéracinable. Il sait qu’elle est et qu’elle est une. Mais personne ne peut dire qu’il l’a et qu’elle est dans le creux de sa main. Il n’a d’autre issue, pour pouvoir vivre, que de prendre la vérité qui entraîne sa conviction pour la Vérité. Il peut se tromper, mais en toute bonne foi. Dans le meilleur des cas il en est de même pour la conscience sincère. Mais elle n’est pas toujours sincère, loin de là. Celle du saint ou du héros est d’une exigence qui va jusqu’à la dénégation de soi. Celle du serial killer est nulle.

En effet, comme en morale kantienne, dont elle est inséparable, la conscience peut s’affranchir de l’impérativité, tout simplement et brutalement par la force des armes - la raison du plus fort étant toujours et de tout temps la plus convaincante et la meilleure - ou par la casuistique, qui en droit musulman porte le nom de hiyal, et elle devient alors caméléonesque, adaptable à souhait, souple, infiniment élastique, et il y a des avocats pour la seconder dans son élasticité, y compris ceux du Diable, d’autant plus efficaces qu’ils sont plus richement rétribués. Bref, on peut tout justifier au nom de la conscience, qui n’a pas besoin d’être erronée, comme le suggère le catholicisme, pour cela. Le Président Bush, un catholique fervent, ne manque pas de conscience, et sa conscience n’est pas erronée. Il se présente même comme sa voix autorisée et son incarnation universelle, célestement sélectionné et prophétiquement inspiré. Il agit et se conduit cependant comme un vulgaire super-casseur super-puissant qui force les coffres forts avec des mégatonnes d’explosifs, fait usage de milliers de missiles et autres bombes super-intelligentes pour mieux dévaster et tuer, et faire du butin, sans perdre l’estime et le confort de sa conscience et le soutien presque unanime de son peuple. La conscience ne peut être le support de la paix.

La paix, comme la morale, est, en dernière analyse, une affaire de Loi. Cette Loi, le plus elle est consensuelle, le plus elle est perçue comme juste et moralement impérativement contraignante, égale pour tous, en somme le plus sa base est large, le plus alors elle est jugée largement satisfaisante. Librement acceptée et intériorisée, elle s’intègre à chaque conscience et individuellement l’oblige. Elle n’est plus contrainte mais libération. Elle assure dès lors la même paix et la même justice pour tous, sans contestation, pas même de ceux qui en subissent la rigueur. L’égalité devant la Loi et sa libre acceptation sont les fondements de sa légitimité, à distinguer de la légalité, et de son bon fonctionnement. 

Le plus la Loi viole et blesse les consciences, le plus elle est alors remise en question, et le plus elle est contestée. Il s’agit d’un équilibre difficile. C’est tout le problème d’Antigone déchirée entre la Loi impérative de la Cité, avec force arbitraire d’exécution, et celle, plus impérative encore, de sa conscience individuelle, ce qui ne lui laissait d’autre choix que la soumission à une Loi qu’elle contestait dans son for intérieur, ou la révolte. On sait le choix qu’elle fit. Elle écouta sa conscience, donna une sépulture à son frère, et par pendaison se donna la mort. Ce raisonnement n’est-il pas celui du fedayin palestinien ou irakien qui se fait exploser ? Oser une telle comparaison, je le sais, pour un esprit bushien, est un blasphème. Mais je ne professe pas la religion de Bush, et par nature je suis un blasphémateur.

Je n’adore pas les idoles. Ce drame, il est celui de toute conscience face à la dictature, ou à une force arbitraire et écrasante extérieure, lorsqu’elle ne peut plus contester, et éventuellement réformer pacifiquement la Loi. La solution est alors la Violence. Et la Paix n’y trouve pas son compte. C’est le cas face à tous les bushs, et à Bush, qui cyniquement et à coup de mensonges, sans cesse répétés corrigés et actualisés, pervertit et transgresse les lois, et la Loi. Inutile de crier alors au terrorisme. Le cri du menteur à l’incendie, ça ne prend pas, lorsque le crieur est le pyromane !

A l’instar des lois nationales, qui fonctionnent d’une façon correcte dans les démocraties et sont arrivées à prévenir et à punir les violences intérieures, l’humanité a tenté de se donner des institutions internationales pour mettre fin aux injustices, aux guerres et à toutes les formes de violences extérieures. Mais ça n’a pas fonctionné. Cela n’a pas fonctionné parce que les dés étaient pipés au départ. Feu la Société des Nations, créée par le traité de Versailles (1920-1946), avait trahi tous les espoirs, et Hitler lui avait apporté le coup de grâce. Bush, en envahissant l’Irak, vient d’apporter, à son tour, le coup de grâce à l’ONU. Les deux hommes se ressemblent et procèdent de la même logique, celle de la force exercée par le meilleur des peuples : dans le premier cas ayant besoin d’espace vital ; dans le second ayant besoin d’espace pétrolier. Au scandale des puissants, qui n’émeuvent plus guère tant le cynisme est leur religion commune, je ne vois pas où est la différence.

L’ONU, fabriquée et ficelée à San Francisco le 26 Juin 1945, sur mesure par l’Amérique alors totalement dominante, devait, en principe, réussir là où la SDN avait échoué. Or, dès ses premiers pas, en 1947, elle avait laissé sciemment, en Palestine, pourrir une situation qu’elle avait pourtant elle-même créée, à laquelle elle avait donné la légalité, et à laquelle elle pouvait assurer aisément le succès avec une poignée d’hommes, une force internationale d’interposition entre les belligérants-qu’Israël refuse toujours—sur la frontière qu’elle avait elle-même tracée et qu’elle devait garantir. Elle ne le fit pas, et ce faisant elle a créé, volontairement, car tel était le désire caché et non avoué d’Israël et de son parrain américain, un abcès de fixation destiné à gangrener tout le corps du Proche -Orient, pour en faire un champ libre aux plus voraces appétits du nouveau né et de son ange gardien. On connaît la suite de l’histoire qui dans le sang de tous continue.

L’Amérique, depuis sa victoire sur l’Axe, ne cesse d’être en guerre. Elle est à l’origine du chaos et du désordre qui règnent dans le monde dont elle se veut, non le gendarme comme on le répète trop souvent, mais le mafieux gestionnaire. Après avoir cherché et trouvé dans le communisme et le Capital de Marx l’Axe du Mal, elle le découvre aujourd’hui dans l’Islam et le Coran. Il lui faut un ennemi à sa taille dans un monde dont elle a, comme le schizophrène, une vision tordue et manichéenne : « ceux qui ne sont pas avec nous ; sont contre nous », déclarait Bush avant de lancer son invasion de l’Irak. L’Amérique est malade de sa puissance et de son passé de brigandage qu’elle actualise et éternise sans cesse dans les Westerns. Son héros est celui qui, par le bien mal acquis et la rapine, bâtit une fortune rapide et colossale. Lorsqu’il est intrépidement justicier, c’est pour la frime. Sa politique envers l’Islam est celle du Rolling Back inventée par Foster Dulles contre le communisme, avec la volonté de rame-ner l’Islam à la situation de 1920 que Samuel Huntington décrit avec lyrisme comme celle du meilleure des mondes. Notre génération fut celle de la libération du colonialisme. C’est aux nouvelles générations de relever le nouveau défi. Il est celui du XXI° siècle.

Car il n’y a pas de Paix sans Justice. Sur le plan national, comme sur le plan international, la Loi n’oblige et n’est intégrée par la conscience que lorsqu’elle est Juste et Egale pour tous. La Paix ne peut être assurée que par la Loi. Or l’Amérique ne l’a jamais respectée, et, par son invasion de l’Irak, elle vient de lui tordre définitivement le cou, laissant un vide juridique qui sera très difficile à combler. Il y avait un semblant de Conseil de Sécurité. Il n’y a plus rien, du moins plus rien qui en toute conscience oblige. Désormais il n’y a plus qu’un Conseil d’Insécurité. Nous revenons au temps où Zuhayr Ibn Abi Sulma, un barde du désert pré-islamique, clamait : « Quiconque ne défend pas son abreuvoir, avec sa propre arme à la main, voit son abreuvoir démoli » 

Mais avons-nous vraiment quitté ce temps ? Tant qu’il n’y a pas une Loi Inter-nationale également Juste et Contraignante pour tous, chacun a le droit et le devoir de défendre son abreuvoir. 

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Auteur : Mohamed Talbi

Agrégé d'arabe, spécialiste de l'histoire musulmane médiévale, ancien doyen de l'université de Tunis

Mohamed Talbi est notamment l'auteur de :

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