Rayures du bagne, la Lumière jaillie de l’obscurité…

Pas un mot ? Pas une gifle ? Mon père a juste laissé couler une larme, c’est la première fois qu’il s

par

dimanche 2 décembre 2001

Pas un mot ? Pas une gifle ? Mon père a juste laissé couler une larme, c’est la première fois qu’il se « trahit » face à moi. Il laissa faire ces hommes en bleu qui me désarticulaient les bras en les menottant. A cet instant, mon désir le plus cher fut d’espérer l’absence de ma mère. Mais elle était là, retenue avec fermeté par mon grand frère. On lui arrachait son bébé ! Ses mains maternelles qui palpaient le vide, voulaient sans doute s’amarrer sur mes joues, une dernière fois. Les cris et les ébats de maman blessée par ces circonstances m’extirpèrent un sanglot que j’étouffai en beuglant sur les képis, vociférant à tue tête : « Vous avez bon, hein ! ».

Fâcheuses, humiliantes, journalières, ces arrestations de l’aube font toujours tomber le noir sur les yeux déjà ternis des parents.

Bruxelles, Paris, Marseille, Strasbourg, Genève : Villes de naissances, d’enfances, de résidences, d’actes manqués, de regrets. Des heures entières, la tête enfouie sous l’oreiller…non, je ne pleure pas ! Ma vie est un si petit pas. Mes premières traces furent recensées dans la maternité de mon ancien quartier et je gis désormais au pénitencier, dans l’aile C de ce nouveau quartier, pas très loin des miens mais trop loin de la liberté. J’ai dix-neufs ans déjà… à peine.

Comment les Hommes décident-ils un beau jour de vivre de manière télécommandée, ici, ligotés à l’ennui ? On ne le choisit sans doute pas ? j’en doute parfois. Là où je suis, la souffrance est mon amie. Jamais pourtant tu ne me verra appeler au secours, c’est le mot d’ordre de la fierté. Cette piaule est promise à devenir le labyrinthe de mes pensées, l’espace de mes vertiges. Barreaux froids, carreaux opaques, murs sourds, revues défraîchies, voisin conteur de braquages, tels sont les miroirs de ma douleur. Le foyer qui jadis recensait mes absences, me manque désormais. A la maison, c’était le goût de la soupe, les vêtements dont on hume le propre, l’essence des épices envahissant le salon depuis la cuisine, les commentaires étalés de mon père branché sur la CNN arabe : Al Jazeera, ma grand-mère débarquée du bled roulant le chapelet, les bambins se chamaillant, beaucoup de bruits, de sourires, de tracas, de vie. Quelque chose d’extraordinaire englobait ce microcosme marqué de mon nom de famille. J’sé pas…ma demeure semblait blottie, contenue en une présence invisible…en sûreté…une force douce paraissait garantir cet havre de paix. Ma mère faisait quotidiennement grincer les escaliers à l’aube pour aller prier. Mon père, lui, psalmodiait quelques Versets en fin d’après-midi, inlassablement. Moi dans tout cela ? je revenais toujours de trop loin, trop tard. Je m’affalais sur le lit, exténué, sans force pour me déshabiller. C’est sans doute d’eux que provient cette présence chez moi. Tout va si vite, des bêtises, des influences, des sirènes, un maudit casier, un numéro de matricule et le rideau tombe.

Il est une heure douze du matin. Je m’évade de temps à autre, avec la complicité des parfums de K’tama. Où suis-je ? Derrière un lot de rêves, une flopée d’amis, un amas de nostalgie, un devenir cristallisé, une vie évaporée…je suis loin…File-moi une cigarette ! lance mon compagnon de cellule. Une chose est sûr : je suis bien derrière les barreaux ! Si seulement j’avais la capacité de renverser le sens de mon existence, car celui-là scella mon être pour deux ans fermes. La Conscience me souffle le bilan de ma personne : - Ta façon d’avoir consommer la Vie jusqu’ici, ne fit que consumer ta vie. Ces années lourdes de non-sens…on dit souvent que la vie ressemble à un conte ; que ce qui importe, ce n’est pas sa longueur, mais sa valeur…mon cœur se rappelle…au fond de moi je sais que la vie vaut bien plus que ce que j’en fis jusqu’alors. Non, mieux que de le savoir, je le sens. Bon je vais me coucher, demain…demain…Curieusement je revois l’affiche cinématographique de cet Afro-américain, au regard décidé, placardée un peu partout sur les abris-bus de la ville. Pourquoi penser à lui maintenant ? Malcolm X…l’homme qui trouva la Lumière dans le gris des prisons !

Lors de ma dernière visite, j’ouis une étrange conversation entre un détenu de l’aile B et un visiteur. Ce dernier avait l’air de l’aimer. La mine fatiguée mais sereine, il lui parlait avec douceur au point de m’agacer. Je n’entendait presque rien ! Je captai quelques bribes pourtant. – … de Grands Hommes de l’Histoire sont passés par l’internement. Ce n’est pas pour les mêmes raisons que toi, certes. Mais, soulignait-il, ce qui devrait t’importer, c’est leur façon singulière d’avoir vécu l’enfermement. C’est le sens qu’il en donnèrent et c’est ce dont tu doit te nourrir. Profites de ta détention pour te libérer . Il continuait quelques minutes durant à lui traduire la mémoire d’autrui au présent. Des phrases trop saccadées, des dates, des noms propres, des émotions... Puis, les yeux embués, il poursuivait son entrevue lui proclamant que : - c’est le corps qui est figé à Lantin, Villefranche, St Gilles, Bois-d’Arcy, Fleury-Mérogis, Villepinte où Loos-Lès-Lille. Tandis que l’âme, le rêve, le cœur, l’esprit et le Souffle d’ailleurs qui est en nous sont tous libres…à jamais . Les gardiens reprirent le dessus. C’est la fin des visites. L’homme impassible conclu : - Libre tu l’es, si tu le veux ! . C’est à moi qu’il était venu rendre visite ce jour là. J’ai beaucoup lu, réfléchit, médité, projeté, mûri depuis.

Je me suis mis à m’écrire, dès que ma combinaison unicolore m’épousa le corps. M’écrire pour me tenir éveillé de tout ce qui ce trame en taule, tel un journaliste, un guetteur. M’écrire pour ne jamais m’habituer, me voir du dehors. Je te laisse exceptionnellement explorer l’intimité de ma relation épistémologique.

Lettre n° 32 « Cellule 28 »

 baptisée l’Ksar par mon compagnon de cellule,

12. 11. 2001 02 h 36

Cher reflet,

Tu sais, tout ce que je disais des possibles s’est subitement tus. Ces murs respirent les vies broyées, les vies écrasées par le système de l’imbécillité. Ces couloirs glauques imposent aux plus courageux des forcenés l’humilité et l’angoisse de la destinée. Au fait, je regarde plus souvent le calendrier. Tu me connais, moi qui fus jadis roi des quatre saisons, tu te souviens, le monde ne tournait que pour nous deux. Maintenant tout est compté : le temps à purger, les pleurs à masquer, les visites tête baissée, les humiliations à subir par les blasés du pénitencier… Je ne pensait pas que le « fameux coup » ferait de moi un cadavre qui respire. Mes actes désormais coagulés me figent l’esprit,… sur Lui…Dieu. Je crois avoir assez puisé au fond de moi pour extirper l’étincelle de la volonté. Tu sais celle qui permet le passage à l’action. C’est l’arrivée du Ramadan. Je veux, je vais en faire un tremplin pour ma vie. Les portes du paradis s’ouvrent pour toute personne sincère me semble-t-il ? On raconte le récit d’un homme qui tua 100 personnes et ce dernier se repentit si sincèrement que Dieu l’enveloppa de Sa Miséricorde. Alors pourquoi pas moi, pourquoi pas nous ? Il y a de bons gars ici, ils veulent aussi s’en sortir. Il ont pris pour certains des routes fâcheuses, mais en plus de la peine à écoper beaucoup ne sont pas épargnés du regard de la condamnation. Chacun a une histoire, ouaih, il y a vraiment de bon gars ici…C’est le Ramadan, j’ai l’horaire des prières, un agenda d’activités, un cœur… j’ai changé.

Les humains m’ont perçu comme un objet. Ils m’ont décrit, mesuré, classé, manipulé. L’humain que je suis, aidé des outils de distractions démesurées s’est mutilé de sa dimension spirituelle. Je compris ce matin là, les mains sous l’eau du lavabo, que je pouvais aussi purifier mon âme. J’ai pleuré les larmes de mon passé, longtemps. C’était pourtant si clair, Dieu pardonne-moi. C’est fini… j’espère, je respire. Depuis, je me mis à cheminer vers mon for intérieur. Je décidai d’accompagner ce que j’étais en vue de le dépasser. J’ai donc commencé par me détacher de tout ce que je croyais que j’étais et tenter de retrouver ce que j’ai toujours été. Fini la Marijuana et les prisons de l’oubli, je suis conscient. Au cœur de ma poitrine, naturellement, il y a le souffle de Dieu, Sa présence fait chaud au cœur ! L’affirmation orale de cette Présence harmonise l’homme dans son espace interne et externe, lui faisant ainsi découvrir le Salam. Répandez la Paix disait le prophète bénis, une pacification qui commence par soi. Dieu est au fond de nous tous. Je me sens transporté. Je reprend goût à la vie, je mange, je prend soin de moi. Il est plus proche de l’être que de sa veine jugulaire. Les murs semblent reculer. Seigneur de l’infiniment grand et de l’infiniment petit, aide-moi je te prie. Les barreaux n’existe plus. Dieu de l’intimité et de l’espace public, de l’intérieur et du dehors guide-moi. Seigneur, je ne t’abandonnerais pas une fois à l’extérieur. Tu n’es pas un refuge temporaire, tu es la Voie, le But et le Sens de la vie. Tu me parle lorsque je lis tes Paroles. Il m’arrive de me lever la nuit et de les méditer. Je me souviens que le prophète s’isolait dans la cavité creuse de Hira et cherchait la réponse à la question de la vie. Il reçut pour cela la Révélation, l’Éternité descendue dans le Temps. Avec beaucoup de précaution, je saisis le Coran du pupitre, m’assis, et compris que j’avais appris à aimer car je voyait, que j’appris à aimer car je pardonnais. Je t’aime avec le cœur mon Dieu, avec l’intelligence.

La levée du rideau de l’ignorance de soi propulse l’éclairé vers une voie tracée dans l’Abandon au naturel, une voie devenue un hymne à Dieu, une prière. Dieu guide vers Sa Lumière qui Il veut, Il dote ses élus d’un accompagnement bénis, d’une clairvoyance. Cette présence qui est un souffle, nous laisse voguer sur l’océan de la vie tout en nous préservant de l’écrasement contre les roches du non-sens. Dieu est entre moi et mon cœur. Plus que de la protection, la Présence divine, une fois entretenue dans le quotidien de celui qui renaît, dessine un regard novateur sur le monde. Retrouver l’élan c’est avoir vécu intimement la charnière entre la rencontre et la transformation qu’elle a engendrée. Je veux retrouver ma famille, mes vrais amis, ma nouvelle vie.

Tu ne seras plus ce que tu croyais toujours être mais tu redeviens ce que tu as toujours été. Je ne me suis pas évadé, je me suis retrouvé, je suis libre.

A tout mes frères qui vivent ce nouveau mois bénit dans les cellules, loin des leurs, nos cœurs vous accompagnent, priez pour nous.

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Auteur : Farid El Asri

Licencié en philologie et histoire orientale Agrégé en langue arabe Professeur de religion Islamique (Bruxelles)

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