Quand BFM TV confond micro-trottoir et propagande islamophobe

Bourde. Samedi, la première chaîne info de France a oublié d’identifier à l’écran une célèbre extr

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lundi 16 août 2010

Quand BFM TV confond micro-trottoir et propagande islamophobe

Bourde. Samedi, la première chaîne info de France a oublié d’identifier à l’écran une célèbre extrémiste américaine, laissant penser que celle-ci était une simple citoyenne interrogée par hasard au sujet de la mosquée de Ground Zero. Décryptage de la bévue révélatrice d’une certaine désinvolture quand il s’agit du traitement médiatique de l’islam.

Imaginez-vous en vacances aux Etats-Unis. Au programme du JT de la première chaîne d’information du pays, un reportage est consacré aux conditions de vie de la communauté juive en France. Soudain, vous apercevez à l’écran un véhément Dieudonné, interrogé sur le sujet dans le cadre d’un micro-trottoir, comme s’il s’agissait d’un quelconque passant pris au hasard dans la rue. Celui-ci n’est guère présenté aux téléspectateurs, ni dans le commentaire du reportage ni par l’incrustation de son nom et de son titre à l’image. Le personnage controversé, inconnu du public américain, est censé alors incarner à l’écran le point de vue du citoyen lambda sur les Juifs de France. Evidemment, connaissant les opinions extrémistes de l’humoriste sur les Juifs et Israël, vous pourriez vous interroger sur le professionnalisme du journaliste qui choisit de représenter le Français moyen par Dieudonné et sur l’absence totale de son identification pour le téléspectateur américain.

Ce genre de grossière maladresse journalistique s’est justement produit ce week-end sur la chaîne BFM TV. Samedi, un court reportage, réalisé à partir d’images empruntées aux chaînes américaines et consacré à la polémique entourant la construction à New York d’une mosquée près de Ground Zero, s’est conclu de manière singulière. Après la présentation de la position du Président Obama, favorable à l’édification du lieu de culte, la journaliste relatant le sujet rappelle correctement l’opposition d’une majeure partie de la population américaine. En guise d’illustration, c’est alors qu’apparaît à l’image une femme, portant lunettes noires et interrogée dans la rue à ce sujet. « C’est inhumain, il oublie les sentiments des familles des victimes du 11-Septembre et de nous tous », s‘exclame-t-elle.

 

Problème : cette élégante dame, surgie de nulle part et présentée comme une Américaine quelconque, est en réalité une célèbre militante islamophobe. Dirigeant le groupe SIOA, acronyme signifiant « Stoppez l’islamisation de l’Amérique », Pamela Geller fait partie de la blogosphère ultra-conservatrice : réputée pour son opposition radicale à la construction du centre culturel islamique- qualifiée de « problème de sécurité nationale », la communicante est passée par tous les médias grand public du pays pour propager son message de haine à l’encontre de l’islam. Sur son site, Atlas Shrugs, se déroule un festival de propos ahurissants qui feraient passer Alain Finkielkraut ou Eric Zemmour pour des gauchistes timorés. Ainsi, la militante s’est faite remarquer par une litanie de délires en tout genre :

 

Liste non exhaustive. Pamela Geller a par ailleurs apporté son soutien à la plupart des groupes européens xénophobes tel le Bloc Identitaire pour la France. Dans l’Hexagone, seuls les sites proches de l’extrême droite classique ou de l’ultra-sionisme relaient ses opinions radicales ou farfelues sur l’actualité. De plus, elle a réalisé une pseudo-interview, sur le mode de la fervente groupie, du parlementaire néerlandais ouvertement islamophobe, Geert Wilders, qu’elle surnomme « l’homme idéal ». L’« activiste des droits de l’homme », comme elle aime à se présenter, a également développé un site pour encourager les musulmans américains, prétendument persécutés par leurs co-religionnaires, à se manifester et à quitter leur culte « en toute sécurité ».

Son premier coup d’éclat médiatique remonte à l’été 2006 : durant l’attaque du Liban par Israël, Pamela Geller, farouche partisane de l’Etat hébreu, réalisa une vidéo en bikini, sur une plage israélienne, pour « démontrer » qu’on pouvait encore vivre dans l’insouciance tout en se réjouissant de ne pas être contrainte de porter la burqa prônée, selon elle, dans la région.

Quand on hait, on ne compte pas

Ce lundi a débuté la nouvelle campagne d’affichage anti-islam de son organisation : des images dramatiques de l’attaque du World Trade Center, mises en parallèle avec le symbole du croissant lunaire et apposées sur les bus new-yorkais, sont destinées à alerter le citoyen américain sur le scandale que constituerait l’édification d’une mosquée proche de Ground Zero. Pamela Geller a dû batailler ferme en justice pour obtenir le droit d’effectuer sa propagande, au nom de la liberté d’expression. Comme l’a justement résumé le bloggeur œcuménique Myrtus, « Pamela Geller déteste tellement les musulmans qu’elle se paye des panneaux publicitaires de bus pour le faire savoir ».

 

Désormais, la dame fait partie des « bons clients » des débats audiovisuels : polémiste outrancière, la bloggeuse tout-terrain joue son rôle à la perfection, au point d’inquiéter des organismes de contrôle des médias, tel Media Matters qui en appelle à ne plus inviter à la télévision un personnage public largement discrédité par ses déclarations racistes ou délirantes. Une recommandation ignorée par la plupart des chaînes américaines, même si celles-ci ont toujours pris le soin de présenter l’intervenante en sa qualité de militante politique, contrairement à BFM TV.

Le fleuron du groupe NextRadioTV, qui se vante régulièrement d’être la première chaîne info en France, ferait mieux de s’inspirer de sa consoeur russe, pourtant décriée en raison de sa mainmise par le Kremlin. Les journalistes de Russia Today prennent non seulement le temps d’effectuer des reportages de terrain, y compris à New York, mais ont également réalisé une interview sans concession de Pamela Geller, révélant, au fur et à mesure d’un entretien tendu, la nature méprisante du personnage. La militante, qui n’est plus à un délire paranoïaque près, qualifiera par la suite, sur sa page Youtube, l’interview-coup de poing de « conspiration menée conjointement avec le Conseil des relations américano-islamiques ».

Fast-Food Faux News

Dans son éditorial, le journaliste Leonard Jacobs exprime le sentiment mitigé que lui inspire le succès médiatique de Pamela Geller : « En tant que Juif américain, j’ai honte de ces gens. Mais plus que tout, y compris ce que je pourrais penser d’eux, ils ont le droit d’exprimer leurs opinions. La Constitution américaine sera toujours plus forte que ces gens-là ». A contrario, le modèle français, à tort ou à raison, limite la liberté d’expression. Si BFM TV se doit, comme tout média pluraliste digne de ce nom, d’interroger toutes les parties prenantes dans la controverse afin d’apporter la contradiction, le minimum déontologique serait de contextualiser les intervenants de ses reportages. Pamela Geller pour incarner, de manière anonyme, la « majorité des Américains défavorables à la mosquée »  : au mieux, une maladresse typique du travailleur précaire et surchargé des chaînes info ; au pire, une approximation insouciante, révélatrice de la dégradation de la qualité de l’information fournie au citoyen. Dans tous les cas, le nouvel exemple d’un deux poids deux mesures manifeste quand il s’agit de l’islam, avec, d’un côté, une surmédiatisation du phénomène islamiste et, de l’autre, une minoration, voire une occultation, des expressions de l’islamophobie.

Que les amateurs du fantasme du « péril vert » en soient rassurés : dans un tel contexte, Pamela Geller et ses frères-d’armes européens devraient pouvoir à continuer à délirer, en toute tranquillité.

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