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“Ce qui fait le plus mal… c’est la communauté”

Un rapport de l’Open Society Foundation basé sur le témoignage de 32 femmes portant le niqab, et publié ce lundi, montre le niveau troublant des violences dont elles furent victimes avant et surtout pendant la controverse et le total isolement d’un grand nombre d’entre elles.

Une manoeuvre politique peut être grotesque et cependant efficace. L’emballement médiatico-politique en France sur le voile intégral est la dernière d’une longue série de manoeuvres politiques érigeant la présence et visibilité des musulmans dans le pays, et plus récemment celle des populations Roms comme représentant une menace pour l’identité nationale. Imitant presque dans ses moindres mécanismes les précédentes affaires du foulard, un épiphénomène fut monté en épingle par une classe politique toute heureuse de l’échappatoire qui se présentait à elle devant son incapacité à apporter une quelconque solution à la crise et à son impopularité.

Quand je fus initialement contactée par l’Open Society pour travailler sur un rapport concernant la polémique sur ‘la burqa’ en France, qui se focaliserait sur le témoignage des personnes les plus affectées par la controverse, c’est-à-dire les femmes qui portent le voile intégral, je ne m’attendais pas à ce que ma rencontre avec 32 niqabis, dans leur grande majorité des citoyennes françaises, me fasse radicalement changer d’opinion sur la question.

Comme les témoignages des femmes interviewées me le révélèrent rapidement et comme j’en fus moi-même témoin, de nombreux français plongèrent tête baissée dans la stratégie de diversion concoctée par leur classe dirigeante et du jour au lendemain se mirent à croire qu’il était de leur droit, voire même de leur responsabilité républicaine de se comporter comme les membres d’une brigade laïcarde répétant aux niqabis qu’ils croisaient dans la rue, les arguments entendus la veille devant leur poste de télé.

Conséquence directe du brouhaha politico-médiatique, beaucoup de niqabis qui s’aventurèrent hors de chez elles se retrouvèrent confrontées à une myriade d’abus verbaux allant des sophistiqués “fantômes” et “Darth Vader” aux élégants “pute” et “salope”, le tout évidemment au nom de la défense de la dignité de la femme ; certaines furent prises en photo comme si elles étaient des animaux de foire, alors qu’un plus petit nombre de femmes se firent carrément cracher dessus ou furent physiquement agressées par des personnes qui tentèrent de leur arracher leur voile.

Mon premier baptême du feu, à la gare du Nord à Paris en octobre 2010, où je devais rencontrer Aisha, 19 ans, et Bushra, 24 ans, donna le ton des choses à venir. La rencontre défia certaines de mes propres projections : du profil des jeunes femmes – une championne de France et une ancienne rappeuse, en passant par ce qui les avait motivées à porter le niqab – une combinaison de ce qu’elles considéraient être une recherche de la perfection et un indéniable acte de rébellion contre la controverse elle-même, jusqu’à la virulente opposition de leurs familles. La décision de Bushra de porter le niqab fut par exemple accueillie par ses parents par un : “ ça va pas ou quoi ? Tu vas devenir une terroriste !

Le cas de Bushra n’est pas un cas isolé et le rapport montre très clairement que dans la majorité des cas la décision de porter le niqab se fit initialement contre l’avis des membres de la famille. “Je trouve la communauté musulmane tout aussi manipulée que le reste de la population française” m’expliqua Eliza, une chef d’entreprise charismatique qui, comme de nombreuses femmes interrogées, ont décidé de quitter la France dans un futur proche. En réalité à quelques notables exceptions près, la quasi-totalité des représentants d’associations islamiques, même celles généralement considérées comme proches du gouvernement français, se sont opposés à une loi interdisant le voile intégral, argumentant avec bon sens qu’une loi serait contre-productive et qu’elle risquait de stigmatiser la population musulmane dans son entier.

Cependant, leur opposition à la loi était le plus souvent accompagnée d’une critique, plus ou moins acerbe, de la pratique du port du voile intégral, la plupart des représentants musulmans arguant fréquemment que le niqab “ne faisait pas partie de la religion”. Et alors que leur inopportune opposition à la loi fut reléguée au deuxième plan, l’allégation selon laquelle le voile intégral n’était pas une prescription coranique devint un slogan national relayé ad nauseam par des politiciens laïcs, tout heureux de répandre la bonne parole.

“Ce qui fait le plus mal” me dit Aisha “c’est la communauté.” “Mets le dans l’article, la oumma elle nous déçoit… franchement c’est la oumma, cette oumma ignorante et orgueilleuse… franchement c’est une oumma ignorante, orgueilleuse et stupide ! Quand tu regardes les meilleurs d’entre nous, c’est soit des comiques, soit des chanteurs, y a rien d’autre ! Des comiques ou des chanteurs, on est là que pour faire les guignols. Voilà, ils sont là les meilleurs d’entre nous, ils sont où ?! Ils font les guignols ! C’est les bouffons des rois ! Ou bien des joueurs de foot, wow !! Tu sais taper derrière un ballon ! Et là on t’acclame et là la France elle te kiffe.”

Non seulement la majorité des niqabis avec qui j’ai parlé se sentaient trahies par le manque de solidarité des représentants musulmans, mais de manière encore plus choquante un nombre significatif d’entre elles ont été agressées par des musulmans et/ou des arabes, parfois avec une extrême violence. Quelques femmes furent grossièrement insultées, deux ou trois autres niqabis se firent cracher dessus par des arabes et d’autres femmes furent également interpellées dans la rue, les transports en commun ou les grandes surfaces par des musulmans qui leur reprochaient de “salir la religion”, de “leur faire honte” et/ou de rendre la vie des musulmans difficile en France.

Après avoir refusé de lui apporter de l’aide, une employée d’une célèbre organisation française anti-raciste conseilla à Omera, une maman de quatre enfants, d’aller chercher de l’aide du côté de “sa communauté” ou de “sa mosquée” ! Il est difficile d’imaginer l’extrême sentiment d’isolement qui a dû animer beaucoup de niqabis pendant la controverse, et je ne l’aurais moi-même jamais compris s’il ne m’avait été donné l’opportunité de rencontrer et de parler à 32 femmes vivant dans différentes villes de France, et qui pour diverses raisons ont choisi d’adopter le voile intégral. L’enthousiasme avec lequel la plupart d’entre elles me racontèrent leurs expériences quotidiennes, et la manière dont elles avaient ressenti la controverse, étaient révélateurs du total manque de considération pour des questions pourtant fondamentales pendant le débat national sur l’interdiction du voile intégral.

Le matraquage d’un discours nationaliste, érigeant les musulmans et autres minorités en France comme des masses inintégrables en partie responsables des maux de la société française, a été si puissant au cours de ces dernières décennies, que même chez les personnes les mieux intentionnées, mêmes dans les milieux les plus progressistes ou ceux supposés à l’avant-garde du combat contre les discriminations, on semble avoir perdu le sens des perspectives. En l’occurrence ici, peu de personnes en France semblent s’être demandé quelles seraient les implications d’un débat virulent et à sens unique sur le bien-être moral et l’intégrité physique de femmes que beaucoup prétendent pourtant vouloir protéger. « J’avais l’impression que j’étais un monstre” me confia Jameelah, 21 ans “alors qu’ils devraient me respecter au moins parce que j’étais un être humain comme eux […] pour ça je voulais un petit respect.

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