Philipe Val : une caricature d’intellectuel

Pourquoi malgré le dégoût que nous inspire le boucher Saddam, éprouvons-nous une sorte de malaise en le vo

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mardi 28 février 2006

L’islam souffre depuis 15 siècles de sa perméabilité à l’interprétation, chacun pouvant à sa guise en décliner une vision et s’affirmer le garant de l’orthodoxie. Pour compléter cette foison, Charlie Hebdo du 8 février nous en a livré une ultime interprétation, qui a bénéficié pour son marketing de sa une et, par ricochet, de la couverture des télés du monde entier.

Il est dérisoire que, parvenue à ce stade de son « évolution », l’humanité se pose la question de savoir si l’on peut tout dire, tout écrire, rire de tout. Aussitôt clôturées les commémorations des terribles aventures des sorciers génocidaires du siècle précédent, les promesses de « plus jamais cela » sont oubliées. Oublié aussi que l’on ne peut pas faire l’apologie du nazisme en particulier ni de la haine raciale en général, diffamer, appeler au meurtre, nier l’holocauste ou tenir des propos antisémites ou homophobes. La xénophobie retrouve ses lettres de noblesse, elle se décline ostensiblement à la télé, dans des livres, dans les journaux, dans les programmes politiques, au sommet de la hiérarchie des projets futurs, de même que le caractère « positif » de la colonisation s’inscrit dans le marbre.

La phrase de Sarkozy résume la situation : « Je préfère l’excès de caricature à l’excès de censure », dit-il. Que pensent ceux qui refusent la violence, le racisme, la colonisation, les spoliations à grande échelle, les injustices, la guerre, le terrorisme, l’insulte ? Ceux-là sont voués à être exclus d’une certaine interprétation de la « liberté d’expression » qui semble s’imposer, au travers de la brèche des caricatures de « Mahomet ». La majorité muselée a le choix de s’aligner sur Sarkozy, Bush ou Val d’un côté, ou sur Ben Laden de l’autre. Sous couvert d’islam pour les uns et de lutte contre l’islamisme pour les autres, toute pensée nuancée est proscrite. Les réfractaires sont marginalisés, déjà suspects de ne pas savoir choisir promptement entre le Bien et le Mal... Plus mal que mal donc, puisque coupables d’hypocrisie en plus.

Philipe Val apprenti dictateur

« La guerre civile des années quatre vingt dix a fait plus de cent cinquante mille victimes, assassinées par les islamismes. Des journalistes, des artistes, des paysans, des juristes... Nombre d’Algériens, dont la vie était menacée, se sont exilés en France. On peut imaginer combien, à leurs yeux, la critique de la religion n’a rien à voir avec un quelconque racisme anti-arabe. » C’est là un extrait de l’éditorial de Philipe Val dans Charlie Hebdo.

Voilà en quelques mots déséquilibrés Philipe Val promu porte-parole de tous les Algériens, voyant à travers leurs yeux. Mais il n’allait pas s’en tenir là et le voilà derechef parti à l’assaut de tous les plateaux de télévision française pour faire la promotion de sa croisade. On le retrouve ainsi dans Ripostes le dimanche 19 février, où il coupe la parole à Fouad Alaoui (présent là au titre de représentant des musulmans, et par extension de tous les Maghrébins, titre qu’il a gagné grâce à la contribution de Nicolas Sarkozy à l’intégration de cette « communauté » dans la République) car, lui dit-il : « Vous ne représentez qu’une partie infime des musulmans ! ». Qui représente donc la partie majoritaire ? Philipe Val, bien sûr. Mais il ne néglige pas de chercher où il peut d’improbables soutiens.

Serge Moati (adepte de la non-ingérence étrangère dans les affaires franco-françaises) a ainsi fait venir d’Algérie Dilem (qui dit qu’avec les islamistes « c’est clair, il vous trouvent, ils vous zigouillent » avant d’affirmer naïvement : « Je vis tout à fait normalement ») et de Tunisie Abdelwahab Meddeb (qui pousse une gueulante à blanc contre le « fascisme » (1) ) pour faire chacun à sa façon un plaidoyer pour la dictature. Philipe Val est aussi la vedette de la soirée Théma d’Arte le 22 février, animée par Daniel Cohn-Bendit. Là encore, il n’a qu’un mot à la bouche, l’Algérie, l’Algérie, l’Algérie. Chaque fois, les Algériens présents, des républicains, des laïques, des féministes, ont beau affirmer qu’ils le réprouvent, lui n’en démord pas : il sait mieux qu’eux ce que pensent les Algériens. Comment ? Lui auraient-ils communiqué leurs plus intimes pensées par télépathie ? On n’en saura rien puisque personne n’a poussé le sacrilège jusqu’à lui contester ce pouvoir exorbitant.

Philipe Val innove-t-il un tant soit peu ? Non et oui à la fois. Non, car il s’inscrit dans la lignée depuis 1830 de ces Français qui apportent « les lumières » aux Algériens (cela vaut bien alors le sacrifice de quelques centaines de milliers d’innocents) ; Oui, car si les dictateurs se donnent la peine d’organiser des scrutins aux urnes pré-bourrées (2), Philipe Val lui s’affranchit de cette contrainte et s’autoproclame porte-parole universel des Algériens sans solliciter l’avis de personne. Et s’ils s’obstinent à ne pas l’accepter pour tel, alors ce sont d’affreux islamo-gauchistes. Philipe Val est décidément un médiocre apprenti dictateur.

Philipe Val apprenti censeur

Ayant disqualifié ceux qui sont coupables d’islamisme avéré, et les crypto-islamistes, il s’en prend ensuite à ceux qui ont bon dos (pour cause, ils ne sont pas là pour lui répondre). En effet, certaines publications parues récemment en France sont restées en travers de la gorge de notre chantre de la liberté d’expression, et il n’hésite pas à le dire, en lançant un « clin d’œil » complice à Dilem : « Malheureusement on a en France des islamo-gauchistes qui publient des livres dans une maison d’édition dont je ne citerai pas le nom, ce serait lui faire de la publicité ». Et que leur reproche-t-il à ces livres ? « Ils mettent en cause les militaires dans les massacres de civils durant la décennie 1990 ». Et ça, Philipe Val, il ne le supporte pas ; il pousse le « négationnisme » jusqu’à contester les crimes que les généraux eux-mêmes ont amplement admis (au point que l’année politique 2005 s’est réduite à leur garantir l’amnistie nationale, en attendant celle que doit leur apporter Jacques Chirac à l’échelle mondiale via un traité prescripteur d’amitié avec la France).

Avant d’aller plus loin, levons le voile sur ce qui met Monsieur Val dans cet état. Les ouvrages dont il parle sont dans l’ordre chronologique Qui a tué à Bentalha, La Sale guerre et Françalgérie, crimes et mensonges d’États ; la maison d’édition dont il tient à TAIRE le nom, c’est l’une des plus respectées du paysage culturel français, La Découverte, continuatrice des éditions François Maspéro dont l’œuvre impose le respect. Trois ouvrages qui, chacun dans son registre, ont apporté des éclairages jamais démentis de bonne foi sur l’implication massive de l’armée algérienne et de ses services secrets dans la planification et l’exécution du massacre barbare de plusieurs dizaines de milliers d’Algériens.

Ils ont aussi mis en évidence l’incroyable complicité dont a bénéficié en France ce crime contre l’humanité, au sein de l’État français mais également parmi les intellectuels et les médias. Les deux premiers ouvrages sont les récits courageux de deux témoins directs ; ils ont largement contribué à la compréhension de la vague de barbarie dont il s’obstine contre l’évidence à imputer l’intégralité aux seuls islamistes. Le troisième, dont je suis co-auteur, et une interminable succession de faits avérés (et dont Charlie Hebdo a nié l’existence à ses lecteurs, ce qui est assez significatif du respect qu’il leur voue ; c’est dire aussi que la « liberté d’expression » dont il drape ses intentions est problématique), avec pour témoins toutes les composantes de la société algérienne, particuliers, journalistes, hommes politiques, anciens hauts dirigeants, anciens politiciens, anciens diplomates, anciens agents des services secrets, intellectuels, responsables économiques et autres et, du côté français, des hommes politiques, des policiers - dont rien de moins qu’un ex-chef de la DST et un juge antiterroriste -, des journalistes, des diplomates, des intellectuels, etc.

Un livre contre lequel ses rares détracteurs au sein du sérail éradicateur franco-algérien n’ont trouvé aucun argument recevable à opposer sinon qu’il pourrait remettre les islamistes en selle (une chance que les islamistes n’aient pas pensé jusqu’ici à louer les vertus de l’oxygène, ces apôtres de la laïcité nous auraient depuis longtemps enjoint de ne plus respirer). Bref, même comme apprenti censeur, Philipe Val est d’une affligeante indigence.

Philipe Val apprenti intellectuel « négatif »

Philipe Val, on le voit, ne défend pas la liberté de la presse pour les principes universels que cela suggère mais par corporatisme. Il ne défend pas la liberté, mais la presse, comme un entrepreneur ou un directeur de prison défendraient le droit d’agir selon son bon vouloir dans l’établissement où il siège. Et d’un plateau à l’autre auquel il participe, la démocratie sort quelque peu malmenée... Car, entre-temps, on a vu à peu près le même personnel sur le plateau d’Arrêt sur images le 19 février, avec l’indéboulonnable Dilem (à une autre époque, ce fut Khalida Messaoudi qui jouait ce rôle ; elle était alors une « Algérienne debout », chantre irréductible de la liberté de la femme ; aujourd’hui on ignore quelle posture elle adopte en promouvant aux côtés de Bouteflika un code de la famille « amélioré » qui fait de la femme un objet sommé de se présenter au mariage avec « un certificat de virginité »), rehaussé cette fois de la présence des journalistes Jean-Paul Lepers et Plantu. Mais là, miracle, la présence de ces deux intellectuels a fait faire un bond qualitatif certain au débat...

Plantu est aux USA quand on lui commande une caricature sur « l’affaire des caricatures ». Il raconte son travail solitaire, tiraillé par la crainte de mal faire, avec pour seules armes sa plume et son cerveau, qui lui dresse des barrières à ne pas franchir, celles de l’iniquité, du racisme, de l’islamophobie ; résultat un travail remarquable, sur lequel quasi personne n’a trouvé à redire. Pourtant c’est bien le « Mahomet » qu’il a caricaturé. Est-ce à dire que c’est moins les caricatures du prophète qui indignent que les sentiments xénophobes que leurs auteurs y ont mis ? Hormis l’intelligence dont Plantu ne s’est pas départi en s’attelant à sa tâche intellectuelle, le secret de son œuvre respectable réside aussi dans son caractère « solitaire », c’est-à-dire tout le contraire de ce qu’ont fait les caricaturistes de Charlie Hebdo. On imagine aisément ces derniers assis autour de la table en train de s’émuler mutuellement vers la dérive, un travail de « meute » en quelque sorte derrière le meneur Philipe Val (et gare aux frileux !), de la même espèce que ces « é-meutiers » qui assaillent les consulats danois et français, derrière des meneurs aux intentions aussi détestables que louches. Une semaine après, Jean-Paul Lepers rend visite à Charlie Hebdo et trouve ses caricaturistes envahis par « le blues », tels ces jeunes en tout point « gentils » qui défraient les chroniques au sortir d’une « tournante » où les a entraînés quelque « barbare » influent.

Cette pauvreté intellectuelle qui a jailli dans les pages de son hebdo, Philipe Val l’a accompagnée d’un argument massue : «  Nous sommes dans le pays de Voltaire et de Zola et non dans le pays de Khomeiny ». Faute de rallier « les Algériens », l’évocation de Voltaire devrait suffire, pensait-il sans doute, à entraîner une meute derrière lui. Peine perdue ; peu de candidats pour le suivre, sinon Max Gallo qui lui dispute ici et là, selon l’expression de Bourdieu, la place d’« intellectuel négatif » laissée vacante ces derniers temps. Elle était occupée durant la décennie 1990, avec le même credo de blanchir la junte militaire algérienne de leurs crimes contre l’humanité, par Bernard-Henry Lévy. Mais BHL avait au moins un peu d’étoffe ; il ne se contentait pas de citer des noms de philosophes, il les avait aussi lus, ce qui lui permettait d’enrober son discours d’authentiques citations. Philipe Val lui semble avoir une culture si poussive qu’il se sent obligé d’apporter la preuve de sa connaissance de la civilisation musulmane, en citant, péniblement..., Omar Khayyam et..., Averroès (il a dû le connaître en lisant l’enseigne d’une librairie du même nom dans le 5ème arrondissement). Philipe Val s’affranchit de la contrainte triviale de culture, même pour l’intellectuel négatif.

Philipe Val apprenti sorcier

Philipe Val est donc un piètre apprenti dictateur, un médiocre apprenti censeur, un grotesque apprenti intellectuel négatif, il lui reste une issue dans le monde terrifiant en gestation où les détenteurs de tous les pouvoirs s’échinent à vouloir nous entraîner : l’apprenti sorcier.

Impuissants à répondre aux impératifs des nouvelles donnes économiques, à juguler le chômage, la fuite des capitaux, les délocalisations, à mettre fin à la poubellisation du monde, à assurer la sécurité des citoyens, à les mettre à l’abri d’épidémies, à leur garantir une justice équitable, etc., quels arguments peuvent trouver les hommes politiques pour se faire élire, et leurs complices pour conserver leurs privilèges ? Rien à l’horizon. Alors, il reste la manipulation, le simulacre d’activité politique, le simulacre de débats contradictoires, le simulacres de lutte anti-terroriste (sur fond de simulations d’attentats chimico-bactériologiques, d’échos de terroristes prêts à passer à l’action, d’armes de destruction massive égarées et qui seraient passées entre les mains de terroristes, d’attentats déjoués, revendiqués par des courriers tombés miraculeusement entre les mains des services français et américains, toutes choses virtuelles que nous devons nous tenir pour dites, « foi » de Georges Bush, de Nicolas Sarkozy et de Jean-Louis Bruguière). Or, il ne faut pas aller loin pour trouver un précédent ; les généraux algériens ont expérimenté tout l’arsenal de la manipulation depuis quinze ans et ils sont encore au pouvoir, plus indétrônables que jamais. Est-ce donc un hasard si Philipe Val n’a qu’un mot à la bouche, l’Algérie ? Est-il si naïf de lire les exhortations des meneurs que sont Val (en médiocre Voltaire), Sarkozy (en médiocre républicain), Bush (en médiocre emblème du monde démocratique) dans cette perspective de l’« école algérienne » ?

Mais il reste à nous interroger sur nous-même, pour comprendre pourquoi l’on ne ressent à écouter Philipe Val promouvant la liberté d’expression - qui nous tient pourtant tant à cœur - qu’une pressante envie de vomir. Pourquoi étant profondément opposés à toute forme de violence, sortons-nous enclins à comprendre les « hystéries » des foules arabes ? Pourquoi malgré le dégoût que nous inspire le boucher Saddam, éprouvons-nous une sorte de malaise en le voyant dans sa cage ? Est-ce manquer de compassion envers les condamnés d’Outreau que d’en éprouver à l’égard du juge Burgot pris comme un lapin de garenne dans une chasse à courre ? Sommes-nous, comme le suggère Philipe Val, subitement devenus perméables aux sirènes de l’islamo-gauchisme ? Ou bien refusons-nous simplement de nous aligner derrière les pôles d’un monde binaire où le Bien et le Mal ne s’opposent publiquement que pour mieux se confondre dans les coulisses ?

Face à des choix nihilistes, face à la caricature d’humanité, dans ce dernier réduit de notre conscience inaccessible aux manipulateurs, ne faisons-nous pas que résister en accordant notre préférence tacite au plus faible contre le plus fort, au proscrit contre le dictateur, aux damnés de la terre contre les planificateurs de la déchéance humaine ? Ce sont au final ces caricatures-là qui sont les plus révoltantes, la caricature d’hommes politiques, les caricatures d’intellectuels, les caricatures de défenseurs des valeurs nobles. S’il était des nôtres, Voltaire prendrait-il comme Val le parti des puissants contre les faibles ? On peut en douter. Et, quelque répulsion qu’il éprouverait devant ses idées, il lui dirait simplement : « je ne partage pas vos idées, mais je militerai pour que vous puissiez les exprimer ». Mais Voltaire se trouve dans une position qui lui impose un certain devoir de réserve, et c’est sans doute pour cela que Philipe Val le cite aussi abondamment en appui de son argumentation claudicante. Pauvre Voltaire, tiré du sommeil du juste pour découvrir qu’il a pour piètre apôtre de ses épîtres le... pitre... Val-Taire. Dans l’épopée de « l’évolution » des espèces, la régression est manifeste...

Notes :

(1) La seule fois où Olivier Roy a voulu entraîner le débat sur le terrain glissant du lèse-majesté Benali, l’intervention intempestive de Philipe Val l’en a empêché ; on n’allait tout de même pas fâcher cet intellectuel de service avec cet autre contributeur universel à la liberté d’expression qu’est le général Benali.

(2) Abdelaziz Bouteflika a ainsi, lors du référendum du 29 septembre, réussi à faire voter 20 % des Algériens.

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Auteur : Lounis Aggoun

Journaliste, auteur de La Colonie française en Algérie, 200 ans d’inavouable, Demi-Lune, 2010 et co-auteur avec Jean-Baptiste Rivoire du livre "Françalgérie, crimes et mensonges d'Etats : Histoire secrète, de la guerre d'indépendance à la troisième guerre d'Algérie" aux éditions La Découverte, Paris, 2004.
et de La Colonie française en Algérie, 200 ans d’inavouable, Demi-Lune, 2010.

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