Manœuvres américaines contre la révolution égyptienne

Mohamed Al Baradei vient d’inviter dans sa dernière déclaration Washington à choisir entre le régime et

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dimanche 30 janvier 2011

Comme c’était prévisible, eu égard à l’importance stratégique du pays dans l’architecture géopolitique régionale, la révolution démocratique en Egypte allait devoir faire face à des manœuvres américaines sans précédent. La désignation du patron des services de renseignement, le général Omar Souleiman, au poste de vice-président, vise d’ores et déjà, à parer à un vide constitutionnel après un probable départ de Moubarak et à barrer la route à la révolution démocratique en marche. Cette grossière manœuvre américaine a été rejetée par le peuple égyptien qui a défié pour la seconde nuit consécutive le couvre-feu et continue d’exiger la chute du régime.

La révolution égyptienne est devant un tournant décisif. Outre la répression policière et les provocations des miliciens du régime, elle doit désormais affronter la conjugaison des efforts contre-révolutionnaires du régime et de l’impérialisme américain.

En effet, parmi les défis qu’aura à relever la révolution égyptienne, le premier, et qui fait en même temps la grande différence avec ce qui s’est produit en Tunisie, reste celui du louvoiement hypocrite de la diplomatie américaine qui, d’un côté appelle les autorités à des réformes démocratiques, et de l’autre, soutient, en sous-main, le régime et tente de lui trouver une sortie honorable en substituant le général Souleiman au président Moubarak. Ce faisant, l’attitude américaine dévoile la réalité de la diplomatie occidentale en général, et américaine en particulier, dont les discours hypocrites sur la démocratie et les droits de l’Homme, ne sauraient cacher les véritables mobiles économiques et stratégiques qui guident la politique de ces puissances. La révolution démocratique en Egypte, plus qu’ailleurs, aura une dimension anti-impériale. Ce fait, à lui seul, qui ne manque pas de multiplier les difficultés qu’elle aura à affronter, explique en même temps sa profondeur historique sans précédent.

Le second défi qu’aura à affronter la révolution égyptienne est interne. Comment réagira l’armée égyptienne qui subit actuellement de fortes pressions internes et externes visant à lui faire jouer un rôle contre-révolutionnaire ? Jusqu’à présent, l’armée égyptienne s’est cantonnée dans un rôle de maintien de l’ordre public sans réprimer les manifestants qui le lui rendent bien en montrant des signes de sympathie. Cette symbiose entre le peuple et l’armée, si elle n’est pas remise en question par les pressions américaines et les provocations du régime, constituera sans aucun doute l’élément déterminant dans les jours qui viennent. Le peuple égyptien semble conscient de cet enjeu et cherche à éviter les provocations qui visent à donner un prétexte à l’intervention militaire. La constitution de comités populaires en vue de protéger les édifices publics et les biens contre les agissements suspects d’un lumpenprolétariat instrumentalisé par la police secrète du régime s’inscrit dans ce cadre.

Si elles permettent de lever un voile sur les limites de la diplomatie de la démocratie et des droits de l’Homme, les manœuvres américaines constituent un indicateur géopolitique important. La prudence et la méfiance qui caractérisent le comportement américain, qui contrastent avec leur attitude en Tunisie, prouvent s’il en est besoin que la crainte des répercussions géopolitiques d’une radicalisation de la révolution égyptienne l’emporte sur toute autre considération. Ce n’est pas la crainte d’un quelconque inconnu qui dicte à Washington sa conduite que la crainte qu’une révolution démocratique débouche sur l’instauration d’un gouvernement national capable de rétablir l’Egypte dans le statut qui devrait être le sien dans la région, un statut qui ne saurait laisser indifférent Israël.

Mohamed Al Baradei vient d’inviter dans sa dernière déclaration Washington à choisir entre le régime et le peuple égyptien. Dans les faits, Washington a déjà choisi : l’administration Obama a choisi Israël ! Sans préjuger des prochains développements politiques d’une révolution grosse d’espoirs sans précédent mais confrontée à des défis incommensurables, il est désormais clair que les enjeux diplomatiques ne seront pas moins importants que les enjeux sociopolitiques.

Aux Américains qui semblent ne s’intéresser qu’aux répercussions du changement démocratique égyptien sur le processus de Camp David, Mohamed Al Baradei a relevé, à juste titre, tout ce qu’il y a de méprisant dans pareille attitude américaine en rappelant qu’aussi bien la politique intérieure que la politique extérieure de l’Egypte doivent être du ressort de la souveraineté démocratique du peuple égyptien. Penser que le changement démocratique en Egypte risque de nuire à la paix dans la région dénote un mépris inégalé à l’égard du désir de tous les peuples de vivre dans la paix et la dignité. S’il y a quelque chose qui mine à terme la pax americana dans la région, ce n’est pas le changement démocratique en Egypte mais c’est bien l’arrogance israélienne qui veut à la fois le beurre et l’argent du beurre, la colonisation et la paix à la fois !

En mettant la pression révolutionnaire jusqu’à ce niveau où l’hypocrisie de la diplomatie américaine apparaît dans toute sa laideur et en continuant sa mobilisation pacifique pour la chute du régime, le peuple égyptien est entrain de donner au monde une leçon de courage et de maturité politique sans précédent. Reste à savoir maintenant si le commandement de l’armée égyptienne saura résister plus longtemps aux pressions du régime et des Américains qui cherchent à l’entraîner dans un bras de fer avec le peuple. Si tel devait être, non seulement l’armée égyptienne écrira une seconde page de son héroïque histoire, après celle d’octobre 1973, mais elle permettra au peuple égyptien de tourner une des pages les plus hideuses de l’histoire arabe contemporaine, la page des despotes et des traîtres.

Si Américains et Israéliens ne peuvent que suivre avec inquiétude ce qui se passe en Egypte et cherchent à l’influencer dans le sens de leurs intérêts, les peuples arabes ont aujourd’hui les yeux braqués sur Le Caire parce qu’ils savent instinctivement que c’est aussi leur histoire qui est entrain de s’écrire et que si la révolution démocratique devait emporter le régime autoritaire et vendu de Moubarak, plus rien ne sera comme avant dans le monde arabe. L’onde de choc de la révolution égyptienne ne sera pas seulement terrible pour un certain nombre de régimes arabes mais, plus important, les perspectives d’une renaissance arabe retrouveront un nouveau départ tant l’Egypte renferme un réservoir social et culturel sans comparaison dans la région.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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